
En réponse aux dernières et sombres statistiques qui font apparaître les immenses ravages causés en Afrique par la propagation rapide de l'épidémie du VIH/sida, la Banque mondiale, principale source de financement extérieur des programmes de lutte contre le sida dans les pays en développement, a demandé aux gouvernements des pays africains de mener la lutte sur de nombreux fronts pour arrêter la propagation de la maladie. Les dirigeants africains, selon la Banque, doivent être à l'avant-garde et placer la lutte contre le VIH/sida au centre des programmes de développement en formulant leurs objectifs de prévention de manière à atteindre en particulier les jeunes.
Le vice-président de la Banque mondiale pour l'Afrique, Callisto Madavo, a annoncé la nouvelle démarche en juin dernier, à la 12e Conférence mondiale sur le sida tenue à Genève, comme suite à une réunion de janvier à la Banque consacrée à l'étude de l'impact démographique du VIH/sida. Les statistiques publiées à la réunion de janvier ont fait apparaître des reculs spectaculaires de l'espérance de vie imputables au VIH/sida dans de nombreux pays africains, et montré l'impact désastreux de la maladie sur le développement.

Photo : UNICEF / Cindy Andrew
Selon la coordonnatrice de la Banque pour la lutte contre le VIH/sida, Mme Debrework Zewdie, les gouvernements doivent tenir compte du VIH/sida quand ils formulent toute politique de développement, qu'il s'agisse d'infrastructure, d'éducation ou d'agriculture. Cette nouvelle perspective est inspirée par la prise de conscience croissante du fait que le sida menace d'annuler dans une grande partie de l'Afrique les progrès socioéconomiques réalisés.
"Tout le progrès des 20 à 30 dernières années en matière de développement de l'Afrique est maintenant en danger," nous a dit Mme Zewdie. "Cela nous a conduit à conclure que le sida n'est plus un problème de caractère exclusivement sanitaire. Il s'agit d'un problème qui touche à l'ensemble des objectifs de développement. C'est pourquoi, en accord avec la nouvelle vision adoptée par la Banque, de même qu'avec nos partenaires du Programme commun des Nations Unies pour la lutte contre le sida (ONUSIDA), nous engageons instamment les gouvernements africains à créer un climat propre à encourager la participation active des ONG, de la société civile et de la communauté internationale pour lutter contre ce fléau."
Mme Zewdie attribue la propagation de l'épidémie en Afrique principalement au manque d'attention sérieuse de la part des gouvernements et des organismes de développement. "Les réactions n'ont pas changé sensiblement depuis le milieu des années 80. Pour cette raison, l'épidémie a échappé à tout contrôle," a-t-elle dit.
Par exemple, en 1985/86, cinq cas de sida seulement étaient signalés en Ethiopie; en 1997, plus de 2 millions l'ont été. En 1994, cinq pays africains seulement déclaraient un taux d'infection par le virus du VIH supérieur à 8 % dans leurs populations; en 1997, non moins de 21 pays ont déclaré ce même taux.
La surcharge des priorités
nationales est l'une des raisons qui empêche manifestement les gouvernements
de réagir adéquatement à la crise. De nombreux problèmes,
plus visibles et en apparence plus immédiats, se disputent l'attention
des responsables. "Quand je parle aujourd'hui à un dirigeant
africain, j'essaie de lui donner une idée de l'épidémie,
en lui disant, par exemple, que dans 10 ans et pas davantage, la moitié
des enseignants du pays seront morts du sida. Mais son prochain interlocuteur
pourrait facilement détourner son attention en lui parlant des effets
plus immédiats et visibles de la dernière inondation, sécheresse
ou épidémie de choléra. Et, malheureusement, ces problèmes
ont priorité dans l'esprit des responsables. Il est d'autre part
naturel que le personnel politique dont le mandat est limité adopte
une perspective à court terme, et donne priorité aux problèmes
pour lesquels il est le plus facile de réaliser des progrès
avant la fin de ce mandat," déplore le docteur Zewdie.
"Nous sommes tous à blâmer pour n'avoir pas réussi à susciter ce sentiment d'urgence immédiate qui fait que le VIH/sida devient le problème en fonction duquel juger la qualité de la gestion gouvernementale. Mais, comme ce n'est pas en blâmant les échecs du passé que nous pourrons aujourd'hui gagner la bataille contre le sida, il nous faut recentrer nos efforts."
La Banque envisage maintenant de s'adresser au gouvernement de chaque pays africain et de "les mettre au défi," chacun pour son compte, de collaborer avec la Banque sur sa nouvelle initiative. Si deux ou trois gouvernements acceptent de collaborer avec la Banque sur sa nouvelle initiative, "ce sera pour moi un succès parce qu'on pourra espérer que les autres gouvernements y verront le signe qu'eux aussi doivent s'occuper sérieusement de l'épidémie dans leur propre pays."
Ce signe apparaît nécessaire, car moins nombreux sont aujourd'hui
les gouvernements qui demandent à la Banque les moyens de financer
des programmes de lutte contre le VIH/sida. Malgré les taux alarmants
du progrès de l'épidémie, les montants engagés
par la Banque en faveur de projets de lutte contre le VIH/sida en Afrique
subsaharienne ont baissé de manière spectaculaire, de 67 millions
de dollars en 1994 à 48 millions en 1995, à 2,3 millions en
1996 et à 1,7 million en 1997.
-- Mme Debrework Zewdie,
Coordonnatrice de la lutte contre le VIH/sida, Banque mondiale
"Le financement baisse non parce que la Banque hésite à prêter, mais parce qu'il n'y a pas de nouveaux projets en filière," a expliqué Mme Zewdie. "A ma connaissance, il n'a été opposé de refus à aucun pays demandant des fonds pour lutter contre le VIH/sida." La baisse de la demande de ces fonds indique que "les pays africains se sont habitués à entendre parler de l'épidémie, alors que la panique était générale au début des années 80," a déclaré Mme Zewdie. "On a d'autre part le sentiment dangereux que les mesures actuellement prises par les ONG suffisent à arrêter la maladie. Et c'est l'une des raisons pour lesquelles l'épidémie se répand à un rythme si rapide."
Cependant, la Banque prévoit que la demande de fonds augmentera dans les trois à quatre prochaines années, à mesure que les dirigeants africains s'alarmeront de plus en plus devant l'épidémie et que davantage de clients décideront de solliciter une aide financière en apprenant que des fonds sont disponibles.
La Banque mène toujours en Afrique ses activités de lutte contre le VIH/sida en coopération avec divers partenaires, dont l'UNICEF, le PNUD, le FNUAP, l'UNESCO et l'OMS. Cinq projets destinés à lutter contre le VIH/sida sont actuellement en cours au Burkina Faso (15 millions de dollars), au Kenya (40 millions), en Ouganda (50 millions), au Tchad (5 millions) et au Zimbabwe (64,5 millions). D'autres activités sont intégrées dans divers programmes, comme la composante "prévention des maladies sexuellement transmissibles et du VIH/sida" greffée sur le projet d'oléoduc au Tchad/Cameroun (3,5 milliards de dollars), étendu sur 30 ans et qui comporte la participation de milliers d'ouvriers et de camionneurs célibataires ou non accompagnés. Un autre projet de construction de routes, au Mozambique, comporte une éducation sur l'infection par le VIH et la distribution de préservatifs aux travailleurs et à la population locale.
La Banque finance des projets concernant le VIH/sida sous forme de prêts concessionnels accordés à des pays à faible revenu, par l'intermédiaire de l'Association internationale de développement. Il s'agit de prêts sans intérêt d'une durée de 35 ou 40 ans, assortis d'un délai de grâce de 10 ans avant le remboursement du capital. Les emprunteurs doivent acquitter une faible commission de service, qui est actuellement de 0,75 % sur les soldes non décaissés.
La valeur réelle des fonds, quand ils reviennent à la Banque, n'est en fait pas supérieure à 15 ou 20 % du montant initialement prêté. Peu de pays comprennent que 80 à 85 % du montant prêté constituent effectivement un don. Il est nécessaire de leur en faire prendre mieux conscience," a dit le docteur Zewdie.
Source : Organisation mondiale de la santé
L'une des principales raisons pour lesquelles l'épidémie a échappé à tout contrôle, selon le docteur Zewdie, est que l'Afrique n'a réalisé aucun progrès pour ce qui est de donner l'importance qu'il aurait fallu aux mesures préventives dont le succès a été constaté dans plusieurs pays. Pour prévenir la maladie, il est essentiel de développer la prise de conscience générale. En Thaïlande et en Ouganda, et jusqu'à un certain point au Sénégal, les programmes d'éducation anti-sida sont à l'origine d'une baisse des taux d'infection. Mais, de manière générale, les gouvernements africains n'ont pas réussi à faire prendre pleinement conscience à la population des risques de l'infection par le VIH. En fait, il n'y a pas un seul pays qui ait mis à l'abri du risque de contagion ses réserves de sang ni réussi à soigner les MST classiques, ce qui coûte si peu en comparaison des traitements médicaux complexes et coûteux en usage dans les pays développés," selon Mme Zewdie.
"Nous devons nous préoccuper avant tout d'encourager la prévention, surtout parmi les jeunes Africains avant qu'ils ne deviennent sexuellement actifs," a-t-elle dit.
Le problème tient en partie à la manière dont les campagnes d'information ont été menées depuis le début des années 80. "Les deux premières années, nous avertissions la population que le nombre de décès pourrait se chiffrer par millions. Bien entendu, cette prophétie ne s'est pas réalisée et il est devenu plus difficile de convaincre les dirigeants nationaux de la priorité qu'ils devraient accorder à l'information sur les terribles effets du sida."
La nécessité d'accélérer la prise de conscience est d'autant plus impérieuse que les données récentes montrent que, dans près de la moitié de l'Afrique, plus de 8 % des adultes sont déjà infectés par le VIH. Pourtant, très nombreux sont ceux qui ne sont pas conscients du risque de contracter la maladie et qui manquent d'informations sur les moyens de se protéger. Les enquêtes montrent que la moitié environ seulement des Africains qui n'ont pas de partenaire sexuel régulier ont déclaré utiliser des préservatifs.
D'autre part, le docteur Zewdie croit qu'il ne suffit pas de distribuer des préservatifs aux groupes de population exposés. Il ne s'agit pas seulement de fournir des préservatifs et de dire aux gens de les utiliser. Par exemple, si vous alliez présenter cet objet étranger aux habitants des zones rurales de l'Ethiopie, où je suis née, ils ne l'accepteraient pas si aisément. Nous devons donc avoir soin d'informer pleinement la population de l'importance des préservatifs dans
la prévention du sida. Dans le monde entier, partout où le problème a été présenté de manière appropriée, je ne connais pas un seul cas où la population ait rejeté ce moyen d'échapper à une mort prématurée."
La Banque est actuellement plus favorable aux mesures de prévention du sida qu'au financement de médicaments miracle qui prolongent la vie et réduisent les souffrances dans les pays industrialisés, mais ne peuvent être efficaces par rapport à leur coût en Afrique.
Le docteur Zewdie explique : "Si vous tenez compte du fait que la Banque est une institution de développement dont l'objectif premier est d'alléger la pauvreté, et aussi du fait que les médicaments en question peuvent coûter jusqu'à 60 000 dollars par personne et par an et qu'il y a déjà 21 millions de séropositifs en Afrique, il est évidemment ridicule de s'engager dans une telle voie. Ce n'est pas là une solution viable à long terme. Les pauvres, c'est-à-dire le groupe qui devrait bénéficier des activités de la Banque, ne peuvent en tirer profit.
Même s'il était possible de distribuer gratuitement les médicaments, l'infrastructure qu'exigent des régimes de soins aussi complexes n'existe pas en Afrique. Nous n'avons pas même réussi à mettre en place en Afrique une prophylaxie [thérapie préventive] du paludisme. La Banque n'entend donc pas nourrir des espoirs irréalistes. Cela dit, la science fait des progrès rapides et on ne saurait rien dire de définitif concernant les politiques générales qu'il conviendra d'adopter à moyen terme."
Le sida en Afrique : de sombres données-- Avec 10 % seulement de la population mondiale, l'Afrique réunit 63 % du chiffre mondial des cas de VIH/sida. Il y a aujourd'hui 21 millions d'Africains infectés par le VIH/sida et plus de 3 800 nouveaux adultes sont infectés en moyenne chaque jour en Afrique par le virus. -- Environ 95 % des Africains infectés par le VIH/sida vivent dans la pauvreté absolue, sans aucun espoir d'obtenir les nouveaux médicaments miracle qui permettent aux patients des pays développés de lutter contre le virus et de mener une vie relativement normale. -- Environ 90 % de tous les cas de transmission du VIH en Afrique résultent de rapports hétérosexuels. Ce type de transmission peut être prévenu à 100 %. -- On évalue à 87 % la proportion des enfants infectés par le VIH dans le monde entier qui vivent en Afrique. En Afrique subsaharienne, le sida a fait plus de 8 millions d'orphelins. -- Le sida a abaissé l'espérance de vie moyenne de non moins de 10 à 17 ans dans plusieurs pays africains. Au Zimbabwe, pays le plus durement touché, le sida a réduit l'espérance de vie de plus de 20 ans. -- Au début des années 80, le VIH était surtout présent dans la bande de territoire qui s'étend de l'Afrique de l'Ouest à l'Afrique de l'Est; les pays situés au nord du Sahara et en Afrique australe en étaient en apparence indemnes. Aujourd'hui, aucune part du continent africain ne l'est restée. -- Le sida a devancé le paludisme et d'autres maladies en tant que cause majeure de décès des adultes âgés de 15 à 49 ans dans de nombreux pays (Botswana, Burundi, Malawi, Ouganda, Rwanda, Tanzanie, Zambie et Zimbabwe) et dans plusieurs capitales comme Abidjan, Addis-Abeba, Nairobi et Ouagadougou. -- Dans non moins de 19 pays africains, l'infection par le VIH n'est plus limitée aux groupes de population au comportement dangereux qu'elle frappait initialement, mais atteint l'ensemble de la population. -- Dans de nombreuses parties de l'Afrique subsaharienne, jusqu'à 50 % des lits d'hôpital sont occupés par des malades atteints du VIH/sida. |