Quatre thèmes pour l'égalité des sexes

Par Nii K. Bentsi-Enchill en Addis-Abeba

La conférence de la CEA comptait quatre thèmes : le rôle des femmes dans l'essor des économies africaines ; les Africaines et l'ère de l'information : de nouvelles perspectives; le rôle clé des femmes pour instaurer la bonne gouvernance; et créer des opportunités pour la nouvelle génération africaine.

Les débats sur les deux premiers thèmes, en particulier sur la manière d'inclure les données sexospécifiques dans les comptes nationaux et les budgets nationaux, ont démontré le travail à la fois technique et politique qu'il reste à faire. La question capitale -- comment créer les conditions propices à une participation réelle dans le processus de prise de décisions -- a été commune aux sessions sur la gouvernance et sur la nouvelle génération. Ont figuré parmi les recommandations : une meilleure éducation (y compris juridique), ainsi que l'émancipation économique. Il fallait également favoriser la représentation des Africaines dans les parlements -- 11 % seulement, alors que le Conseil économique et social des Nations Unies a fixé un objectif de 30 % .

Un document de synthèse de la CEA rapporte que les ONG de femmes au côté des gouvernements dans certains pays essaient d'accroître la participation des femmes aux niveaux national et local. La Constitution de l'Ouganda stipule que chaque district doit compter un parlementaire femme et un tiers des représentants du gouvernement local doit être des femmes. Le Congrès national africain d'Afrique du Sud réserve 30 % de ses sièges parlementaires et 50 % de ses sièges au niveau du gouvernement local aux femmes. D'après la CEA, d'autres pays font de remarquables progrès, c'est le cas de la Namibie et de la Tanzanie, qui ont des quotas en matière de représentation de la femme, ainsi que le Mozambique et les Seychelles. Botswana, Kenya, Ouganda et Zambie sont parmi les pays dans lesquels la participation de la femme est devenue une question majeure et où les ONG soutiennent les candidates femmes aux élections.

Cependant le document fait remarquer que de telles initiatives mettent l'accent sur des postes électoraux plutôt que d'autres domaines au sein desquels des décisions critiques sont prises, et par là même, leurs efforts sont axés sur une meilleure intégration dans les structures de pouvoir existantes plutôt que sur leur transformation.

Les femmes et les nouvelles technologies

La question de transformer les structures est également apparue dans les discussions sur les nouvelles technologies de l'information et des communications (NTIC).

Considérant le nombre croissant d'initiatives en cours en Afrique, il est urgent de faire une analyse sexospécifique des projets et des bénéficiaires proposés, a déclaré Mme Gillian Marcelle de l'Institut universitaire des Nations Unies en matière de nouvelles technologies. Dans un document de synthèse elle fait observer que l'Afrique, avec 12 % de la population mondiale, a seulement 2 % des lignes téléphoniques, ce qui représente une ligne pour 235 Africains, la plupart en villes, et avec des coûts d'installation et de maintenance les plus élevés du monde. Mais plus important encore est la faible coordination entre les politiques en matière de NTIC et les besoins nationaux de développement, en particulier dans les secteurs clés économique et social.

L'émancipation des femmes n'est pas prise en compte dans la déréglementation et libéralisation du secteur de communication en Afrique, a ajouté Mme Aida Opoku-Mensah, directrice de l'Institut Panos à Lusaka. Avoir des connaissances en informatique devient "indispensable en matière d'organisation et de mobilisation des communautés et les femmes ont besoin de s'y engager directement." Ainsi, les femmes qui critiquent le rôle des médias dans le renforcement de la discrimination se doivent désormais "de créer leur propre espace réservé sur Internet ou d'affirmer leur présence sur des espaces partagés."

Les femmes dans le monde utilisent les NTIC pour plaider leur cause et en Afrique de telles organisations, telle que ABANTU for Development, SangoNet, Environment and Development Action-Third World (ENDA) et the Association for Progressive Communication, assurent des formations pour des groupes de femmes, a rapporté Mme Opoku-Mensah. En Ouganda, le Forum for Women in Democracy diffuse sur Internet des informations utiles à l'intention des parlementaires femmes afin de les soutenir dans leur travail législatif. Des groupes de femmes sont aussi spécialement mis en place pour faciliter l'accès aux NTIC des petits exploitants agricoles, des petits commerçants et des femmes au foyer.

Elle a appelé les groupes de femmes à jouer un rôle dans l'évolution du paysage des NTIC en Afrique et à exercer une influence sur les deux principaux acteurs : les gouvernements nationaux et les agences spécialisées des Nations Unies telles que l'Union internationale des télécommunications et l'UNESCO. Les nouveaux réseaux, tels que WomenNet et Reproductive Rights Alliance in South Africa devraient également engager des dialogues sur les politiques de communication avec les gouvernements.

Mais pour cela, les activistes doivent savoir de quoi ils parlent, a-t-elle averti. Entre autres choses, les groupes de femmes devraient identifier les besoins spécifiques et les possibilités qui s'ouvrent aux femmes, déterminer l'impact positif ou négatif des NTIC sur les femmes et rapprocher ces éléments des méthodes et objectifs de développement général et sectoriel du pays, a-t-elle conclu.

Rendre les femmes 'visibles'

Les discussions sur le premier thème (le rôle des femmes dans le développement) ont établi des rapprochements entre les problèmes de différents niveaux. Aujourd'hui, il est dit que l'Afrique doit enregistrer une croissance économique annuelle de 9 % pour réduire de manière significative sa pauvreté. L'estimation précédente était de 6 %, et la région atteint tout juste les 4 % de croissance, a précisé Mme Ellen Johnson Sirleaf, dirigeant d'un parti politique libérien et ancienne Administratrice assistante du Programme des Nations Unies pour le développement. Un taux de croissance plus important au niveau macro-économique n'a que peu de répercussion au niveau du petit peuple, a ajouté Mme Ngone Diop du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA). En tous cas, a déclaré Mme Yacine Fall de l'Association des femmes africaines pour la recherche et le développement (AAWORD), les politiques néolibérales des 15 dernières années constituent un échec. A l'évidence, la croissance doit favoriser l'égalité des sexes, a conclu Mme Sarah Ocran du Third World Network-Africa.

En premier lieu, ont affirmé d'autres intervenants, les femmes sont "invisibles" au niveau des comptes nationaux et des politiques économiques. Un document de synthèse de la CEA indique que plus des deux tiers des activités requérant une dépense considérable d'énergie et de temps, qui sont exécutées par des millions de femmes, de filles, de garçons et d'hommes, ne sont pas recensées, dans le cadre du secteur de production non rémunérée et du secteur non structuré. Cela place les moyens de subsistance de millions d'Africains hors de portée des mesures politiques. Selon le postulat de la théorie économique dominante, le temps et l'énergie des femmes et des enfants en termes de production non rémunérée et de reproduction sociale sont sans limite et sont à considérer comme hors du "domaine économique."

Cependant, le temps et l'énergie des femmes sont à la fois utilisés dans "le secteur non rémunéré et non répertorié sur le marché de la reproduction sociale et en économie monétaire structurée rémunérée," ceci établissant un lien entre les deux "qui ne peut être ignoré dans les analyses économiques et la formulation des politiques."

De tels constats ont conduit les délégués à décider de faire en sorte que dans leurs pays respectifs, les comptes nationaux et autres données soient ventilés par sexe pour que les budgets intègrent la dimension sexospécifique. Selon un délégué, les gouvernements ont "utilisé des données peu fiables pour formuler des mesures fortes." Un autre intervenant a dit que c'était un défi conceptuel pour certains gouvernements de lier des données précises à la formulation de politiques et d'en évaluer l'impact. Bien qu'il soit désormais reconnu que les mesures politiques ont des effets différents sur les femmes, les hommes, les filles et les garçons, les participants ont reconnu qu'il est impossible de bien répartir les dépenses budgétaires si l'on en ignore les effets.

Il faudra des campagnes d'information, une volonté politique et des directives claires pour rassembler les données qui reflètent de manière précise les réalités économiques et sociales des hommes et des femmes, ont dit les participants lors de l'atelier sur les comptes nationaux et autres données, atelier présidé par le ministre de l'Education de Gambie, Mme Satang Jow. Parmi les premières choses à faire, a dit Mme Awa Thiongane, conseiller régional de la CEA sur les systèmes de statistiques, il faut redéfinir l'activité économique afin d'y inclure le travail et les services non rémunérés, non quantifiés et non recensés exécutés par les femmes. Cela donnera des informations plus précises sur la contribution des femmes au produit intérieur brut. Le fait que les services de collectes de données dans de nombreux pays soient faibles pourrait revêtir un aspect positif, a dit un participant : il sera plus facile d'y intégrer l'approche sexospécifique au fur et à mesure que les services se renforcent. Cela demandera également beaucoup de temps ainsi que des méthodes perfectionnées. La Tunisie a, par exemple, un comité directeur en matière de sexospécificité, qui comprend des membres en provenance de différents services et qui cherchent à intégrer la dimension sexospécifique de manière concrète dans des secteurs précis, a rapporté M. Imed Melitti du ministère des Affaires de la femme de ce même pays.

A la tête du groupe de travail sur les mesures et procédures budgétaires, la Directrice générale du Département des affaires pour la femme de Namibie, Mme Netumbo Ndaitwah, a présenté le travail réalisé fin 1997 pour lancer l'analyse sexospécifique budgétaire, pour sensibiliser les responsables politiques et pour développer des méthodes pour ventiler les données sur le revenu. D'autres contributions significatives ont été apportées par nombre de pays, notamment la Côte d'Ivoire, la Sierra Leone et la Zambie. M. John Maina, du Bureau central des statistiques du Kenya, a rappelé que les décideurs doivent comprendre les effets sexospécifiques du budget tant sur le plan des dépenses (allocations) que des recettes (impôts).

Le rôle des organisations de la société civile et des ONG est de sensibiliser les gouvernements en matière de sexospécificité, a dit Mme Colleen Lowe Morna, responsable de la Commission d'Afrique du Sud pour l'égalité des sexes. Elle a souligné que "l'initiative budgétaire des femmes" de ce pays est tout d'abord le fait de la société civile et a conduit à l'analyse détaillée du budget de 1996/97. Par exemple, moins de 2 % du budget pour l'éducation a été affecté à l'éducation de base des adultes alors que la plupart des analphabètes sont des femmes. Alors que 75 % du budget du commerce et de l'industrie ont bénéficié aux exportateurs, qui sont principalement des hommes, seulement 2 % sont allés aux petites et moyennes entreprises, où les femmes prédominent.

Sous la pression du mouvement pour les femmes, Mme Lowe Morna a poursuivi en disant que l'Afrique du Sud a accepté, lors d'une réunion du Commonwealth en novembre 1996, d'être l'un des deux pays (l'autre étant le Sri Lanka) à se lancer, en pionnier, dans l'intégration de la dimension sexospécifique dans les politiques macroéconomiques. Cela a conduit au premier budget ventilé par sexe. Il a été présenté en mars dernier et le ministre des Finances devait rendre compte des progrès réalisés à ses pairs du Commonwealth.

Le Comité de coordination sur le développement statistique africain a été tout particulièrement prié de mettre en place une équipe spéciale en la matière sur les comptes nationaux et autres données. Les participants ont également demandé à la CEA d'entreprendre une évaluation sexospécifique des budgets africains. Ils ont indiqué que le Collaborative Center on Gender, dont le siège est à Nairobi, ABANTU for Development (basée à Kaduna, Londres et Nairobi) et le PNUD pourraient aider à la formation de fonctionnaires pour élaborer des budgets sexospécifiques. La réduction de la pauvreté implique une réduction du rapport "pauvreté/temps," a suggéré le professeur Indu Grover de l'Université d'agriculture d'Hisar (Inde). A la place de longues heures de travail pénible à basse productivité, a-t-elle dit, le temps des femmes sera plus productif grâce à de meilleurs outils au foyer et aux champs.

Par ailleurs, un document de travail de la Banque mondiale (Gender, Growth, and Poverty Reduction in Sub-Saharan Africa) indique que contrairement aux hommes qui jouent leurs rôles essentiellement productifs de manière séquentielle, les femmes jouent de multiples rôles (productif, réproductif et ménager) "de manière simultanée et doivent équilibrer les demandes concurrentes dans un temps limité." Les femmes travaillent la plupart du temps sans accès à des outils modernes, ou à des services sociaux et de vulgarisation appropriés. Dans certains pays, les femmes passent près de trois fois plus de temps que les hommes dans les transports; au total, les femmes font beaucoup plus d'heures de travail que les hommes.

Selon des données en provenance du Kenya, les femmes pourraient déjà être bien plus productives dans le domaine agricole que les hommes. D'autres études du Burkina Faso, Kenya, Tanzanie et Zambie démontrent qu'un accès égal pour les femmes aux dotations et autres ressources peut accélérer la productivité agricole et les revenus des ménages. Mais, selon les estimations du PNUD de 1995, les Africaines ne touchent que moins de 10 % du crédit destiné aux petits exploitants et 1 % du crédit total réservé à l'agriculture.

Le document de la Banque indique que les facteurs sexospécifiques révèlent la faiblesse des marchés et des prix en tant qu'instruments de politiques en termes d'allocations de ressources. Dans un passage significatif, le document étudie la détérioration des "indicateurs économiques et du bien-être social, qui traduisent les tensions" dans certains pays subsahariens qui connaissent un ajustement structurel. Le "problème de l'invisibilité des femmes" est particulièrement important, étant donné qu'avec le transfert croissant des coûts de l'Etat vers le public, les femmes se retrouvent surchargées de travail non-rémunéré dans leur foyer "pour la procréation et l'entretien des ressources humaines." L'absence de prise en compte des implications de tels changements en matière de travail domestique non-rémunéré, mène à l'affirmation que "la capacité des femmes à prendre en charger de tâches supplémentaires est indéfiniment élastique." Mais, la Banque fait remarquer que les indications sur le terrain portent à penser que "le point de rupture a déjà été atteint." Il n'y a "simplement pas assez de temps de travail féminin disponible pour maintenir la qualité et la quantité des ressources humaines à son niveau actuel." D'autre part, elle avertit qu'à long terme des niveaux en baisse de santé, d'alimentation et d'éducation vont provoquer un déclin du produit national. Il n'est pas question de faire en sorte que plus de femmes fassent plus de travail, dit la Banque, mais d'accroître leur productivité et d'examiner le problème du temps et des choix difficiles auxquels les femmes doivent faire face. La CEA ajoute que certaines initiatives politiques se concentrent sur la "croissance en faveur des personnes défavorisées et du travail à fort coefficient de main-d'uvre" et considèrent que les femmes constituent une ressource sous-utilisée. Mais les femmes sont généralement plus sûrement "sur-utilisées" et "sous-rémunérées."

Une des conclusions les plus importantes de la conférence a été la suivante : pour qu'il y ait des mesures politiques et des investissements prenant en compte la dimension sexospécifique, les femmes doivent participer à la formulation des politiques. Cependant, cette situation n'est possible que grâce aux efforts combinés des hommes et des femmes d'Afrique.

Rôle à l'échelle du continent pour les Africaines en matiere d'instauration de la paix

L'Organisation de l'unité africaine et la Commission économique pour l'Afrique ont mis en place un Comité des femmes africaines pour la paix et le développement. Doté d'un secrétariat à Addis-Abeba et d'une contribution initiale de 100 000 dollars de la part du Fonds pour la paix de l'OUA, le comité collaborera étroitement avec le Mécanisme de l'OUA pour la prévention, la gestion et la résolution de conflits, a déclaré M. Salim Ahmed Salim, Secrétaire général de l'OUA, lors de la conférence de la CEA. Etaient assis à ses côtes se trouvaient le Secrétaire exécutif de la CEA, M. K.Y. Amoako, le ministre de la planification de l'Ouganda, M. Richard Kaijuka, et ancien chef d'Etat du Libéria, Mme Ruth Perry, qui est également membre du comité.

La mise en place du comité fait suite à de nombreuses demandes faites à l'occasion de réunions en Afrique datant de la conférence régionale sur les femmes, la paix et le développement, qui s'est tenue en Ouganda in 1993 et a adopté le Plan d'action de Kampala. Ce Plan a préconise l'intégration de femmes qui sont ministres ou ambassadrices "à tous les niveaux" dans les mécanismes de l'OUA s'occupant de la prévention, la gestion et le règlement des conflits. ainsi que dans tous les autres "organes" de la CEA et de l'OUA. A titre d'exemple, le Women's Leadership Forum on Peace, lors d'une réunion à Johannesburg tenue en novembre 1996, a demandé que M. Salim accélère le processus de nomination des membres de la comité. Il en a résulté la liste qui suit :


Représentants de gouvernements

Mme Fatimatu Diallo-Da
(Conseiller au président du Burkina Faso)

Mme Sara Letty Kachingwe
(Ancienne directrice, fonction publique du Zimbabwe)

Mme Leila Aslaoui
(Sénateur, Algérie)

Dr Elizabeth Gadzama
(Directrice, ministère de la Femme, Nigéria)

Dr Wandira Speciosa Kazibwe
(Vice-président, Ouganda)

Un représentant de la région del'Afrique centralesera annoncé prochainement


Particuliers

Mme Ruth Sando Perry (Libéria)

Mme Gertrude Mongella (Tanzanie)

Mme Patience Haltshwayo Pashe (Afrique du Sud)

Mme Saida Agrebi (Tunisie)

Mme Marie-Theresa Avemeka (République du Congo)


Représentants d'ONG

Mme Veneranda Nzambazamariya
(Pro-Femmes, Rwanda)

Mme Inonge Mbikusita Lewanika
(Federation of African Women'sPeace Networks, Zambie)

Mme Binta Diop
(Femmes Africa Solidarité, Sénégal)

Mme Meaza Ashenafi
(Ethiopian Women's Lawyers Association, Ethiopie)

Mme Asha Haji Elmi
(Save Somali Women and Children, Somalie)


Afrique Relance a publié un document d'information en avril, intitulé Les femmes dans le développement de l'Afrique : surmonter les obstacles, pousser au progrès, écrit par Mme Takyiwaa Manuh. Il est disponible sur Internet à l'adresse suivante: <www.un.org/french/ecosocdev/geninfo/afrec/>

*******