
Le développement africain dépend en grande partie de l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes, qui représentent la force la plus productive du continent. C'est pourquoi un travail novateur sur les questions sexospécifiques est réalisé depuis 1971 au sein de la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique (CEA), explique son Secrétaire éxécutif K.Y. Amoako. Il a dit lors de la session d'ouverture que c'est également pour cela que "Femmes africaines et développement économique : investir dans notre futur" avait été choisi comme thème de la conférence de la CEA pour son 40e anniversaire.
La conférence, qui s'est tenue à Addis-Abeba du 28 avril au 1er mai 1998, a été de grande envergure. Elle ne s'est pas terminée sur une déclaration mais les participants, plus de 1 000, se sont engagés à appliquer chez eux les décisions prises à Addis-Abeba, tant aux niveaux local et national qu'au niveau sous-régional. Ils ont entre autre décidé : d'introduire une dimension sexospécifique dans tout travail économique et budgétaire; de promouvoir la participation des femmes en matière de gouvernance; de permettre un meilleur accès des femmes aux technologies de l'information et des communications; et de former les jeunes à participer pleinement au développement.
Parmi les participants clés, on compte le Secrétaire général Kofi Annan et le premier ministre éthiopien Meles Zenawi, rejoints le dernier jour pour un "Forum des chefs d'Etat" par les présidents Blaise Compaoré (Burkina Faso) et Festus Mogae (Bostwana), les vice-présidents Wandira Specioza Kazibwe (Ouganda) et John Atta Mills (Ghana), le premier ministre Ahmed Ouyahia (Algérie), le secrétaire d'Etat Sadek Fayala (Tunisie), ainsi que le Secrétaire général de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) Salim Ahmed Salim et M. Amoako.
Les organisateurs de la conférence ont aménagé les débats de façon à démontrer que les progrès en matière de sexospécificité dépendent d'un dialogue et d'un partenariat entre les hommes et les femmes (et les jeunes) ainsi que la pleine participation des femmes aux processus de prise de décisions à tous les niveaux. Ainsi, entre les sessions plénières, la conférence s'est scindée en plus petits groupes de travail pour une journée de discussions intensives sur les principaux thèmes.
Plusieurs de ces groupes étaient présidés par certains des 50 ministres africains, provenant d'un large éventail de secteurs, qui s'étaient déplacés non pas pour prononcer des discours tout préparés, mais pour échanger des idées et renforcer leur propre engagement. Parmi ceux-ci, nombreuses étaient les femmes. Aux côtés des représentants de haut niveau appartenant aux agences multilatérales et bilatérales et de l'ONU, on comptait beaucoup d'organisations non gouvernementales (ONG) africaines et externes, apportant leurs propres perspectives et utilisant pleinement "l'espace libre" au sous-sol de l'immeuble pour faire connaître leur travail.
M. Amoako, dans son discours d'ouverture a déclaré que des progrès réalisés dans cinq domaines cruciaux "offrent de nouvelles occasions historiques en matière de développement social en Afrique." Ces domaines sont les suivants : révolution dans le domaine de l'information et des communications, progrès dans les systèmes de la santé, systèmes de gouvernance de plus en plus responsables, partenariat au niveau local et international de plus en plus large (y compris avec la société civile et le secteur privé) et effort pour mettre fin à la discrimination entre les sexes.
Le rythme s'accélère dans tous ces domaines et fait avancer
l'Afrique vers un "âge d'or du développement social,"
a-t-il ajouté. Avertissant que l'avènement de cet âge
dépendra des dirigeants et les preneurs de décisions auxquels
il incombe de profiter des conditions propices qui prévalent en ce
moment. Selon M. Amoako, l'heure est aux "initiatives, aux vues progressistes
et à l'optimisme pour le bien-être des peuples africains dans
les décennies à venir."
Photo : Libya Mullugetta
Le progrès à l'égard des femmes "ne nécessite pas intrinsèquement" des élections multipartites, des démocraties de type Westminster, des marchés totalement libéralisés et des politiques macro-économiques complètement ajustées. Par contre, tous les gouvernements, les systèmes politiques, et les systèmes économiques "devraient passer les tests d'intégration et d'équité sexospécifiques."
Ceci a ouvert un thème central, à savoir que le développement africain était ralenti du fait de la discrimination qui continue de toucher au moins la moitié de sa population. Comme le Secrétaire général Kofi Annan l'a exposé, l'égalité entre les sexes "est une condition préalable pour relever le défi que constituent la réduction de la pauvreté, la promotion d'un développement durable et l'instauration de la bonne gouvernance."
Le premier ministre Meles Zenawi a affirmé que l'égalité des sexes est une nécessité d'ordre pratique, déclarant que les sociétés qui négligent d'utiliser pleinement la moitié de leurs ressources humaines sont "condamnées à continuer de s'enfoncer dans la pauvreté et l'arriération."
Selon M. Annan : "Le défi de l'Afrique, aujourd'hui, est de mettre la sagesse, l'énergie et la créativité des femmes au profit de tous." Ceci signifie que les femmes doivent être impliquées "dans toutes les étapes, dans tous les niveaux et à tout moment dans le processus de construction de la nouvelle Afrique." Même en pleine guerre, a-t-il rappelé, les femmes permettent que la vie de famille continue, elles prennent soin des malades et des blessés, elles rapportent de l'eau, du bois de feu, elles continuent de s'occuper des cultures et de l'élevage. Il est injuste et scandaleux que les femmes, qui militent le plus pour la paix, soient les premières victimes de conflits souvent déclenchés par des hommes," a déclaré M. Annan.
Demandant instamment aux dirigeants de reconnaître que les droits des femmes sont des droits humains, il a fait remarquer que près de la moitié de la population africaine est composée de personnes âgée de moins de 25 ans et que plus de la moitié de celles-ci sont des filles et des jeunes femmes. Il a dit que les gouvernements africains, la communauté internationale et le système des Nations Unies doivent collaborer afin de s'assurer qu'elles ne deviennent pas une génération perdue. Par le biais d'un forum organisé par la CEA pour permettre aux jeunes de parler en leur nom propre, de jeunes Africains en provenance de 18 pays ont débattu de leurs propres sujets de préoccupation et ont transmis directement leurs vues aux dirigeants des gouvernements lors de la session finale.
En effet, ce sont les filles et les femmes qui ont le plus à perdre si les bons choix ne sont pas faits, a expliqué le secrétaire d'Etat des Affaires étrangères de Suisse Mats Karlsson, lors de la session plénière. Il a ajouté : "C'est quand les femmes s'organiseront qu'une nouvelle culture démocratique naîtra."
M. Karlsson a dit que l'Afrique connaît une révolution des relations entre les hommes et les femmes qui devrait mettre un terme à "l'apartheid sexospécifique." Le processus n'est pas seulement une "intensification fondamentale de la culture démocratique et du respect des droits de l'homme," mais aussi partie intégrante d'un défi économique de plus grande envergure.
Donner des pouvoirs aux femmes en termes d'élimination de la pauvreté signifie que les femmes "partagent pleinement leurs droits aux ressources locales" et obtiennent le droit de posséder de la terre et l'accès au crédit. En mettant l'accent sur le fait que les choix des femmes en termes d'évaluation des risques et de répartition du temps peuvent établir ou casser le lien effectif entre les micro et macro stratégies, M. Karlsson a vivement invité ceux qui "n'ont pas compris qu'il faut faire une analyse sexospécifique avant de construire une route, de retourner à l'école." Il a tracé l'histoire de la Suède, pays pauvre et non démocratique à l'époque de ses parents, qui avait connu des progrès, notamment l'édification d'une économie de marché démocratique et sociale dans laquelle les femmes forment plus de 40 % du Parlement et la moitié du gouvernement. Il a ensuite expliqué que l'Afrique se trouve face à trois séries de choix : approfondir ou ignorer la culture démocratique, le respect des droits de l'homme et laisser la révolution entre les sexes suivre son cours; donner un caractère social aux économies de marché naissantes ou voir leur pouvoir créatif approprié par l'élite et gaspillé par la corruption; susciter une révolution des capacités pour renforcer l'aptitude de la population à analyser et choisir leur avenir, ou continuer à laisser les populations dans l'incapacité par ignorance ou du fait d'un syndrome de dépendance."
Le premier ministre Meles Zenawi a fait remarquer que les droits des femmes ne relèvent pas simplement d'une affaire légale ou constitutionnelle. Il doit aussi y avoir "un engagement envers une démocratie au niveau local qui doit comprendre la vaste majorité des femmes et leur participation active dans le processus de décision à tous les niveaux." Les politiques qui ne sont pas axées sur l'être humain et qui sont élitistes dans leur orientation n'auront que peu de sens et d'intérêt pour la femme moyenne, quels que soient leurs auteurs, a précisé M. Meles.
Le sdiscours souvent polies furent quelquefois suivis d'interventions animées. Ainsi, le vice-président Kazibwe a mis apostrophé ses homologues lors du forum des dirigeants : "Comment pouvez-vous vous prétendre être des hommes quand il n'y a rien à manger chez vous ?"

Photo : Libya Mullugetta
Un autre moment fort est survenu lorsque M. Meles a déclaré que "toute chose qui vaille la peine d'être possédée n'est jamais donnée, c'est toujours pris, par conséquent ne nous demandez rien, foncez, prenez, c'est tout." Il a déclaré que si les ONG africaines ne sont que de simples porte-paroles des agences de financement extérieurs, "alors vous ferez toujours l'aumône." Il n'y a qu'une voie pour progresser, le militantisme politique et le travail au niveau de la communauté "peu prestigieux, peu remarqué au début et difficile." En fin de compte, "si vous n'avez pas suffisamment de poids au niveau local, vous n'en aurez pas non plus au niveau des politiques." M. Meles était pour une action affirmative sauf si c'était pour sombrer dans le symbolisme. Que des femmes siègent au gouvernement ne représentait pas de valeur en soi, a-t-il dit. Pour lui, les ministres devaient être compétents, quel que soit leur sexe.
M. Annan est intervenu calmement pour rappeler que les femmes se plaignent d'avoir à faire preuve de qualités supérieures à celles requises des hommes et qu'elles souhaitent avoir le droit d'être aussi médiocres que les hommes.
Autre moment fort, l'intervention du Directeur exécutif adjoint de l'UNICEF Stephen Lewis qui a demandé à ce qu'un terme soit mis à cette "très odieuse (...) discrimination entre les sexes qui se retrouve au sein même du système des Nations unies." Il n'y a pas d'institution consacrée aux questions sexospécifiques alors que le système des Nations Unies a des entités distinctes qui "représentent la poste, les voyages en avion, la propriété intellectuelle." Il a dit que l'organe qui se rapproche le plus d'une telle agence est le Fonds de développement pour la femme (UNIFEM). M. Lewis a indiqué que même avec un maigre budget annuel de moins de 20 milliards de dollars et quelque 45-50 employés, l'UNIFEM a réalisé un très remarquable travail quand la possibilité lui en a été offerte." Si les Nations Unies veulent faire une différence de principe en Afrique, a-t-il dit, elles pourraient multiplier les financements de l'UNIFEM et le personnel par 10.
Les ministres vont mobiliser la volonté politiquePlus de 50 ministres africains, assistant à la conférence de la CEA, se sont engagés à promouvoir au plus haut niveau du gouvernement "une véritable volonté politique propice à la promotion de la femme et prenant en considération les questions sexospécifiques." Les ministres ont énoncé plusieurs raisons d'optimisme pour la nouvelle génération africaine, notamment l'"influence bénéfique de la mondialisation sur les économies africaines." Ils se sont engagés à diffuser les résultats de la conférence par des activités de suivi aux niveaux national et local. Les ministres ont recommandé entre autres que des quotas devraient
être institutionnalisés pour accroître la participation
des femmes dans le processus de décisions, et que les plans d'action
nationaux suite à la conférence de Pékin devraient
être intégrés dans les projets de développement.
Les programmes d'ajustement structurel devraient être harmonisés
avec les conditions spécifiques sociales et de sexe des pays et les
décideurs, en particulier les planificateurs et les personnes qui
s'occupent de préparer les budgets nationaux, devraient être
sensibilisés aux questions sexospécifiques et de développement.
Ils ont proposé de mettre au point une législation facilitant
l'accès à la terre pour les femmes, et de lutter contre les
inégalités entre les sexes ainsi que contre la violence à
l'égard des femmes et des filles à l'école et au sein
de leur foyer et de la communauté. Les ministres ont également
appelé à convertir la dette nationale en capitaux pour financer
des projets pour les femmes et les jeunes. |