Les mines terrestres coûtent cher à l'Afrique

Les programmes de déminage et d'aide aux survivants sont indispensables

Par Ruth Ansah Ayisi* à Kuito, Angola

Emilia Paulina essaie de comprendre l'accident causé par une mine terrestre dont elle est victime, allongée dans le lit d'une morne salle d'hôpital à Kuito, en Angola. "Je marchais seule. Je savais qu'il y a des mines, mais je n'avais pas peur, parce que c'était un chemin d'où elles avaient été enlevées," dit doucement Paulina, âgée de 27 ans, recouvrant d'un tissu en coton ses moignons, qui viennent d'être bandés. "Puis je me souviens avoir entendu une forte explosion et je ne pouvais m'arrêter de hurler. On est accouru pour m'aider. La mine doit avoir été posée très peu de temps auparavant."

L'explosion, au début novembre, a arraché les deux jambes de Paulina et tué l'enfant qu'elle portait. Elle avait déjà perdu quatre autres enfants durant la guerre civile. Paulina est l'un des quelque 26 000 civils qui, dans le monde entier, sont tués ou estropiés chaque année par des mines; environ 40 % d'entre eux sont des femmes et des enfants.

Pendant que des dizaines de milliers de personnes comme Paulina essaient de dominer l'immense tragédie causée par les mines terrestres, les gouvernements doivent maintenant faire face à leurs coûts écrasants. L'Angola et le Mozambique sont au nombre des pays les plus durement atteints. Durant la guerre civile, des mines ont été placées autour des centres économiques, comme le barrage de Cahora Bassa au Mozambique, autour des équipements pétroliers en Angola, sur les routes et les ponts, ainsi qu'à proximité des points d'eau, des marchés et des écoles.


Une victime mozambicaine des mines terrestres examine une jambe artificielle : des milliers d'Africains sont estropiés ou tués par les mines chaque année.

Photo : HCR / C. Sattlberger


Diverses parties de l'Angola sont encore inaccessibles à cause des mines et il faut un petit aéronef pour atteindre certaines villes. Même sur place, comme à Kuito, on peut encore trouver des panneaux représentant une tête de mort tout autour de l'aéroport, indiquant que des mines sont enterrées ça et là.

Bien que les bombes et les balles tuent davantage d'enfants, les champions de la campagne contre les mines terrestres soutiennent que celles-ci causent de plus graves préjudices à long terme. Les mines dévastent les terres de culture, les forêts et les vergers, coupent l'accès aux points d'eau, aux écoles et aux dispensaires. Elles isolent les unes des autres des communautés entières et, en cas d'urgence, l'aide ne peut leur parvenir qu'au moyen de ponts aériens coûteux.

Selon M. Jean-Claude Legrand (UNICEF), expert en mines terrestres qui a travaillé au Mozambique, "Imaginez qu'un entraîneur dise aux membres d'une équipe de football qu'ils peuvent jouer, mais à condition d'être prudents parce qu'on suppose qu'il y a une mine, une seule, sur le terrain. Personne n'ira jouer. Au lieu d'un terrain de football, il peut s'agir d'une route essentielle pour une communauté, qui reste inutilisée pendant des dizaines d'années parce qu'une personne soupçonne, même à tort, qu'une mine se trouve quelque part au long de plusieurs kilomètres."

Les mines, "l'arme du pauvre," ne coûtent chacune que de 3 à 10 dollars à poser, mais de 300 à 1 000 dollars à enlever. Pour désactiver les 110 millions de mines posées dans le monde, il faudrait environ 33 milliards de dollars. Avec 6 à 8 millions de mines en Angola, soit une pour deux habitants, le gouvernement se heurte à des difficultés d'ordre pratique aussi bien que financier.

Le déminage de Kuito a commencé en 1995. "C'est une région classée à haut risque pour les mines," dit M. Luciano Rufino, responsable de Halo Trust, organisation non gouvernementale britannique spécialisée dans le déminage et la sensibilisation des populations au problème des mines. Jusqu'ici, 30 secteurs ont été déminés et environ 4 000 mines déterrées. Mais il reste une centaine de champs de mines à nettoyer à l'intérieur et aux environs de la ville. C'est une tâche à la fois pénible et dangereuse. Trois démineurs ont été blessés, perdant l'un ses deux bras, l'autre la vue et le troisième un pied. Faute de cartes indiquant la position des champs de mines, dit M. Rufino, il faudra environ 10 ans pour nettoyer la province. Et d'autres mines continuent d'être posées.

L'Angola a besoin de fonds pour venir en aide aux quelque 80 000 victimes des mines que compte sa population; c'est l'un des pays où les amputés sont le plus nombreux. Le coût des soins à l'une de ces victimes, pour le reste de sa vie, s'élève à 5 000 dollars en moyenne. Un appareil de prothèse coûte de 30 à 1 000 dollars et les enfants peuvent avoir besoin d'un nouveau tous les six mois à mesure qu'ils grandissent.

Campagnes de sensibilisation aux mines

L'UNICEF appuie les campagnes de sensibilisation aux mines en de nombreux pays, comme le Mozambique et l'Angola, à l'aide de divers médias (radio, affiches, livres et spectacle) et a ouvert en 1998 un crédit d'environ 5 millions de dollars consacré principalement à la sensibilisation aux mines, à la défense et à l'aide aux survivants.

Par exemple, un groupe d'Angolais a monté un spectacle visant à sensibiliser aux mines terrestres, moyen d'action relativement peu coûteux, mais qui touche un large public. La foule prenait plaisir au divertissement, tout en recueillant le message. Beaucoup de spectateurs étaient assis dans des fauteuils roulants ou gardaient leurs béquilles près d'eux, sur le sol.

Paulina est allée essayer son premier appareil de prothèse 20 jours après son accident. Un jour, quand le déminage sera achevé, elle pourra peut-être cultiver de nouveau les terres fertiles des environs de Kuito. Peut-être. Mais de telles pensées sont loin de son esprit. "Maintenant, mon mari prendra soin de moi," dit-elle, sans rien ajouter.

 

* Ruth Ansah Ayisi, fonctionnaire de l'information de l'UNICEF en poste à New York, a conduit en novembre 1997 un groupe international de journalistes dans un voyage d'une semaine en Angola.

 

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