
Montrant de nouveaux signes de reprise, l'économie africaine a progressé en 1997 pour la quatrième année consécutive, son taux de croissance de 3 % étant néanmoins inférieur à celui de 4,4 % enregistré en 1996. Ce fut aussi la deuxième année consécutive de croissance du produit intérieur brut (PIB) par habitant, alors que le taux de croissance démographique était de 2,6 %. Mais, parallèlement aux performances brillantes de certains pays, d'autres ont connu de graves problèmes et la conjoncture mondiale demeure très difficile pour le continent.
Selon les prévisions actuelles, le taux de croissance devrait remonter cette année à 4 % environ. Cependant, certains facteurs pourraient affaiblir ces perspectives, dont notamment les affrontements civils et l'instabilité politique de certains pays. El Niño pourrait aussi affecter la production vivrière et les récoltes d'exportation, ce qui entraînerait divers risques : inflation plus élevée, hausse du coût des importations et aggravation des déficits budgétaires. La crise monétaire et le ralentissement économique dont souffrent certains pays d'Asie pourraient aussi retentir sur leurs investissements en Afrique et réduire leur demande d'exportations africaines. Or quelques-uns d'entre eux étaient devenus ces dernières années les partenaires commerciaux dont les échanges avec les pays africains augmentaient le plus rapidement. Par exemple, les exportations sud-africaines vers l'Indonésie, la Malaisie et la République de Corée, négligeables en 1990, avaient atteint en 1996 près de 2 milliards de dollars.
Les données relatives à la performance d'ensemble, en 1997, de 38 pays dont le Département des affaires économiques et sociales de l'ONU suit régulièrement l'évolution montrent qu'à l'exception d'un seul (Maroc), tous enregistrent une croissance économique. Quinze de ces 38 pays ont vu leur PIB augmenter de 5 % au moins. Dans 11 d'entre eux, ce taux a atteint ou dépassé 6 %, et même 7 % pour l'Angola, l'Ethiopie, l'Ouganda et le Rwanda. D'autre part, si le taux de croissance du continent a été moins élevé qu'en 1996, c'est en partie parce que la performance de l'Afrique du Sud, notamment, et de plusieurs autres pays (Kenya, Malawi, Tanzanie, Tunisie, Zambie et Zimbabwe) a été inférieure à celle des années précédentes.

Photo : ONU
Les deux facteurs les plus importants de la croissance relativement rapide de 1996 -- cours élevés du pétrole et amélioration de la production agricole -- ont moins compté en 1997. Les cours du pétrole ont baissé, de même que la production agricole en de nombreux pays, dont notamment l'Afrique du Sud, l'Ethiopie et la Zambie, où les récoltes exceptionnelles de 1996 avaient fait passer la production agricole à des niveaux record.
La sécheresse et l'insuffisance des précipitations ont été particulièrement marquées dans l'Afrique du Nord, de l'Est et dans l'Afrique centrale. Les récoltes ont été inférieures à la normale dans la plupart des pays d'Afrique du Nord, le Maroc étant particulièrement touché à cet égard : son PIB a diminué (de 2,2 %) pour la quatrième fois au cours des six dernières années. Bien que les importations céréa-lières du Maroc aient augmenté, de même que le prix des denrées alimentaires, le taux moyen d'inflation a baissé en 1997. Dans l'Afrique centrale et orientale, la sécheresse a causé une famine et des appels urgents ont été lancés en faveur d'une aide alimentaire internationale à certaines régions de l'Ethiopie pays qui avait atteint l'autosuffisance alimentaire en 1996, de même qu'au Rwanda, au Soudan et en Somalie. De graves pénuries alimentaires ont également frappé le Burundi, le Congo, la République démocratique du Congo, l'Erythrée, le Kenya et l'Ouganda en raison de la faiblesse des précipitations. Par contre, au Malawi, en Somalie et en Zambie, de fortes pluies ou des inondations ont causé d'importants dommages aux cultures vivrières et réduit la production agricole, ainsi que la croissance économique.
Ainsi, alors que l'Afrique reste vulnérable aux chocs exogènes, comme le mauvais temps ou la chute des cours des produits de base, il semble bien que de nombreux pays aient abordé une phase de taux de croissance durable plus élevés, atteignant peut-être de 5 à 6 %. Mais, afin d'accélérer encore le rythme de croissance et de réduire sensiblement la pauvreté et le chômage endémique, l'Afrique aura besoin de davantage d'investissements dans des domaines tels que les ressources humaines et l'infrastructure. De fait, avec un taux de croissance du PIB de 4 % (et un taux de croissance démographique de 2,6 %), il faudra 12 ans environ à l'Afrique pour retrouver, sans plus, son PIB par habitant de 1980.
Il y a lieu de s'inquiéter,
sur le plan structurel, de ce que la croissance plus rapide réalisée
ces dernières années résulte de l'essor des secteurs
énergétique et minier, qui sont relativement isolés
du reste de l'économie et n'ont donc que peu d'effets directs sur
le niveau de vie de la majorité de la population. Cette observation
s'applique notamment à l'Angola et à la Guinée équatoriale
(qui a commencé à exporter du pétrole en 1992). Le
taux de croissance supérieur à 10 % attendu cette année
au Mozambique est dû en partie aux exportations d'électricité
en Afrique du Sud et au Zimbabwe. C'est en partie la manière dont
le gouvernement de ce pays dépensera le supplément de revenu
ainsi créé qui va déterminer si de plus vastes secteurs
de la population en bénéficieront.
En 1997, la croissance du PIB de plusieurs pays a été due surtout à la hausse des recettes d'exportation. L'Afrique du Sud, le Botswana, la Côte d'Ivoire, l'Egypte, le Maroc, la Namibie, l'Ouganda, la Tunisie et le Zimbabwe, en particulier, ont beaucoup exporté. Le volume des exportations a augmenté de 6,6 % en 1997, hausse encore notable quoique moins forte qu'en 1996 (9,4 %). Les principaux facteurs de la croissance des exportations ont été la forte demande dans les pays développés, la hausse du cours des produits non pétroliers (notamment ceux du café, qui ont augmenté de plus de 35 %, tandis que ceux de la plupart des minéraux et des métaux augmentaient modérément) et l'accroissement du volume des exportations. La plupart des exportateurs de combustible ont compensé la baisse des cours du pétrole en augmentant le volume de la production. Le Ghana et la Zambie ont en partie compensé les recettes moindres de leurs exportations traditionnelles en élargissant le secteur des exportations non traditionnelles ou en tirant du tourisme des recettes accrues.
En Afrique du Sud, le progrès soutenu des exportations, favorisé par la faiblesse du taux de change et par de récents investissements dans la capacité nationale de production, surtout dans le traitement des minéraux, a empêché la faible croissance de déboucher sur une récession. Malgré des handicaps tels que la baisse de la production agricole, des taux d'intérêt élevés et une chute des cours de l'or, le PIB de l'Afrique du Sud a augmenté de 2 % environ en 1997, contre 3,1 % en 1996. Mais les investissements des pays de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) et leurs échanges avec les autres pays de la région ont contribué à son dynamisme, le taux moyen de croissance des pays membres de la SADC (sauf l'Afrique du Sud) dépassant 5 %.
Les exportateurs africains de combustible ont tous enregistré en 1997 une croissance du PIB inférieure ou identique à celle de 1996. La production du Nigéria a augmenté de 3,5 % environ, mais son activité économique a continué de souffrir de nombreuses coupures de courant et de graves pénuries d'essence, dues au fait que les raffineries ne sont pas entretenues. En Angola, l'expansion de la production pétrolière en mer a été l'unique source de croissance, car la reprise a souffert dans les autres secteurs de la lenteur des progrès du processus de paix.
Dans le but d'améliorer leur équilibre macro-économique, les pays africains ont généralement continué de suivre une stricte politique monétaire et fiscale, et les réformes du secteur financier ont pris de l'ampleur dans plusieurs pays. Au Kenya, une nouvelle loi a renforcé l'autonomie de la banque centrale; le secteur bancaire a été restructuré au Mozambique, en Tanzanie et au Zimbabwe.
Malgré ces efforts,
le taux moyen d'inflation en Afrique a été de 47 % en 1997,
contre 34 % en 1996. Ce taux s'explique notamment par l'hyperinflation en
Angola et dans la République démocratique du Congo, la persistance
d'un taux d'inflation élevé au Burundi, où les sanctions
économiques imposées par les pays limitrophes ont entraîné
des pénuries générales, et au Soudan, où les
troubles civils et l'instabilité politique ont perturbé l'activité
économique. La hausse des prix alimentaires a aggravé l'inflation
dans des pays souffrant de la sécheresse et de déficits de
la production vivrière. Le taux d'inflation est aussi remonté
aux plus hauts niveaux enregistrés ces dernières années
au Kenya et en Ouganda, deux pays qui l'avaient ramené à moins
de 10 %. Les hausses salariales ont favorisé celle des taux d'inflation
dans des pays comme le Bénin et le Zimbabwe. Par contre, la baisse
des taux d'inflation enregistrée en Afrique du Sud, Algérie,
Egypte et Namibie a conduit à un assouplissement de la politique
monétaire avec la baisse des taux d'intérêt.
En 1997, l'investissement intérieur, ainsi que la légère amélioration des flux d'investissement étranger direct, ont contribué à la hausse du PIB dans plusieurs pays. L'investissement étranger a en partie réagi aux possibilités créées par les programmes de privatisation en progrès régulier dans de nombreux pays (Afrique du Sud, Cap-Vert, Côte d'Ivoire, Egypte, Maroc, Mozambique, Ouganda, Sénégal, Tunisie et Zambie). Des programmes similaires ont été lancés au Botswana, en Erythrée et au Lesotho, tandis que le Zimbabwe concluait sa première campagne de privatisation avec la vente de Dairibord Zimbabwe. L'Algérie et le Gabon, entre autres pays, ont également pris des mesures pour promouvoir l'investissement, tandis que l'Egypte a libéralisé les échanges et adopté une nouvelle loi en matière d'investissement, qui offre entre autres de nouvelles incitations fiscales, la protection des droits de propriété, la liberté des transferts de fonds et des facilités accrues pour tout nouvel investissement.
Depuis la dévaluation du franc CFA en 1994, et à l'exception du Cameroun et de la République du Congo, les ratios d'investissement (en prix constants) ont augmenté dans les pays de la zone franc par rapport au faible niveau du début des années 90.
Dans un autre secteur des flux de ressources, la précarité des relations avec les institutions financières multilatérales a entraîné la suspension ou le retard des décaissements en faveur de trois pays. En juillet dernier, le Fonds monétaire international (FMI) a annulé le décaissement des portions restantes d'un prêt de 205 millions de dollars accordé au Kenya au titre de la facilité d'ajustement structurel renforcée (FASR) et a suspendu le programme en totalité. Au Gouvernement kényen qui s'est plaint d'être soumis à des conditionnalités d'ordre politique, le FMI a rétorqué qu'il y avait eu violation technique de l'un des accords et que le gouvernement n'avait pas fait d'efforts suffisants pour éliminer la corruption et la fraude dans le secteur public. En octobre, le FMI a de même suspendu la remise à l'Ethiopie de la première tranche de l'allocation de seconde année d'un prêt de 115 millions de dollars, accordé au titre de la FASR. Le FMI demandait une libéralisation plus rapide des échanges et des taux de change et d'intérêt, tandis que les Ethiopiens entendaient suivre une approche plus prudente dans leur programme triennal. Le Zimbabwe a connu le même sort en octobre, quand la Banque mondiale a suspendu le versement de plus de 65 millions de dollars dans le cadre de son appui à la balance des paiements. Cette décision est intervenue peu de temps après l'annonce que la Banque lèverait le blocage de cette forme d'aide au Zimbabwe, institué depuis 1995. La Banque voulait savoir comment le gouvernement envisageait de financer un ensemble de primes et de pensions destinées aux vétérans de la guerre d'indépendance, qui avait été hâtivement approuvé à la suite de manifestations de rue par des groupes de vétérans et leurs sympathisants.
** Henk-Jan Brinkman et Carl Gray sont des économistes de la Division de l'analyse des politiques de développement (Département des affaires économiques et sociales, ONU). Cet article s'appuie sur les données réunies pour L'économie mondiale au début de 1998, Rapport du Secrétaire général, qui est une mise à jour de La situation économique et sociale dans le monde, 1997. Les opinions des auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de l'Organisation des Nations Unies.