L'Afrique s'apprête à subir l'impact d'El Niño

Dans l'attente de la sécheresse en Afrique australe

Par Ernest Harsch

Les météorologues annoncent dans certaines parties de l'Afrique australe une sécheresse due à El Niño, phénomène climatique d'effet mondial; les gouvernements et les donateurs internationaux prennent des mesures pour parer à une éventuelle catastrophe. Leurs inquiétudes sont renforcées par les graves perturbations qu'El Niño a déjà causées dans la Corne de l'Afrique, où les fortes précipitations imprévues d'octobre et novembre ont causé de vastes inondations qui ont fait des milliers de morts en Somalie et dans les pays voisins et laissé des centaines de milliers de sans abri (voir encadré).

Selon Mme Catherine Bertini, Directrice exécutive du Programme alimentaire mondial (PAM), des millions de personnes vivant dans les régions les plus exposées d'Afrique australe risquent de subir de graves pénuries alimentaires si la sécheresse due à El Niño nuit autant aux cultures durant la période de maturation des premiers mois de 1998 que certains indicateurs le donnent à penser. Environ 5 millions de personnes, "les plus pauvres d'entre les pauvres," seront particulièrement vulnérables, ajoute-t-elle, avertissant que l'impact d'El Niño pourrait être cette année "aussi ou plus grave que depuis fort longtemps."


Traversée difficile dans le sud de la Somalie : plus de 2 000 personnes ont péri en Afrique de l'Est du fait des inondations.

Photo : PAM / Tom Haskell


Plusieurs pays d'Afrique australe se trouvent déjà dans une situation précaire. Dans l'Est de la Zambie, par exemple, les villageois se nourriraient de baies sauvages parce qu'ils ont épuisé leurs provisions de maïs, et le Vice-Président Godfrey Miyanda a annoncé en octobre que 27 districts qui produisent les trois quarts de sa récolte auront probablement besoin d'un secours alimentaire d'urgence. Au début de janvier, les précipitations n'atteignaient pas dans la plus grande partie du Zimbabwe 60 % du volume normal.

Cependant, des pluies presque normales au Malawi, au Mozambique, au Swaziland et ailleurs, en décembre et janvier, ont fait naître un prudent espoir que la sécheresse ne frapperait peut-être pas l'ensemble de la région.

Au-delà des menaces immédiates à la sécurité alimentaire, les économistes prévoient qu'une grave sécheresse pourrait entraîner une perte allant jusqu'à 1 % de la croissance économique de l'Afrique du Sud, ce qui aurait des répercussions sur les pays voisins. M. Kaire Mbuende, Secrétaire exécutif de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC), qui groupe 14 nations, a averti que 25 millions de bovins -- source essentielle de l'alimentation -- sont en danger. Une grande partie du bétail souffre d'une maladie pulmonaire et la sécheresse diminuerait considérablement les chances de survie des animaux atteints.

Si certains pays se sont laissés surprendre, l'Afrique australe est dans son ensemble mieux préparée que lors du dernier assaut d'El Niño, en 1991-92. La sécheresse avait alors diminué de moitié la production céréalière et exposé environ 20 millions de personnes à mourir d'inanition. Mais une mobilisation régionale et internationale rapide, en 1992-1993, a fait parvenir une aide d'urgence et sauvé la région d'une famine dévastatrice.

Aujourd'hui, la paix règne dans la plus grande partie de la région (à l'exception de certains secteurs en Angola), de sorte que si la sécheresse frappe à nouveau, elle ne s'ajoutera pas à des situations d'urgence nées de conflits, comme au début des années 90. En outre, grâce notamment à l'expérience précédente, "la préparation à la sécheresse est très poussée dans la plupart des pays, bien que l'accent diffère de l'un à l'autre," selon M. Roger Buckland, conseiller technique du service de sécurité alimentaire de la SADC. Après plusieurs récoltes relativement bonnes, les stocks alimentaires de la plupart des pays demeurent suffisants pour couvrir les besoins pendant un certain nombre de mois. Le niveau actuel des réservoirs est généralement haut. Grâce à un meilleur suivi satellitaire, les exploitants ont été avertis de bonne heure, ce qui leur a permis de mettre en culture des variétés mieux adaptées à la sécheresse.

De leur côté, les donateurs se mobilisent bien à l'avance, suivant attentivement les besoins alimentaires de la région et affectant certains stocks céréaliers disponibles aux opérations de secours. Le PAM a fait savoir aux donateurs qu'il pourrait avoir besoin d'au moins 600 000 tonnes d'aide alimentaire pour l'Afrique australe, à un coût de 200 millions de dollars, durant la saison 1997-98 et prend les dispositions voulues pour constituer à Durban (Afrique du Sud) un stock régulateur de 100 000 tonnes qui servirait éventuellement à une opération d'urgence dans la région. Les donateurs s'efforcent de mieux coordonner leur assistance et l'ONU a créé une équipe de travail interinstitutions pour leur venir en aide.


Avec la poursuite de l'ajustement structurel et de la libéralisation des marchés dans toute la région de la SADC, de nombreux gouvernements comptent désormais moins sur les réserves stratégiques de grains et davantage sur les échanges pour surmonter d'éventuels déficits vivriers.

Les premières indications d'une autre manifestation cyclique d'El Niño sont apparues en mars 1997, quand les températures du Pacifique ont commencé à dépasser la normale. D'ordinaire, un tel réchauffement modifie le régime des pluies et des vents sur de vastes zones à l'échelle planétaire pendant un an au moins, causant ainsi des précipitations plus abondantes dans certaines régions et moins abondantes ailleurs. En se fondant sur l'ampleur des augmentations de température enregistrées dans le Pacifique, les météorologues ont prévu qu'El Niño pourrait avoir cette fois des effets particulièrement graves ou prolongés, égalant ou dépassant ceux de son prédécesseur de 1982-83, le plus dévastateur observé jusqu'à présent.

El Niño n'a été étudié en tant que phénomène mondial que depuis les années 70 et beaucoup de ses conséquences ne sont pas encore entièrement prévisibles ni bien comprises. En Afrique, El Niño produit parfois un temps plus humide dans l'est du continent et, dans les cas graves, de la sécheresse dans l'ouest. Fréquemment, l'Afrique australe souffre aussi de la sécheresse.

S'appuyant sur ces rapports, le Groupe d'alerte régionale avancée de la SADC a fait part de son inquiétude pour la première fois en juin 1997, puis lancé en août un avertissement plus résolu. Ses mises en garde sont venues beaucoup plus tôt qu'en 1991-1992, donnant aux gouvernements, aux exploitants, aux organismes donateurs, aux transporteurs, aux négociants en grains et aux organisations non gouvernementales (ONG) plus de temps pour se préparer à la sécheresse. La plupart des pays d'Afrique australe ont créé depuis lors des équipes de travail spéciales El Niño ou des comités interministériels chargés d'en suivre l'évolution et de planifier leurs réactions.

Au niveau régional, en plus des échanges périodiques d'informations sur les conditions météorologiques et la condition des cultures, la SADC a tenu du 17 au 19 novembre, à Gaborone (Botswana), une réunion spéciale de préparation à la sécheresse. Cette réunion a rassemblé de hauts fonctionnaires, ainsi que des représentants des organismes donateurs, des ONG et du secteur privé. Les participants ont souligné que les mesures d'atténuation de la sécheresse devraient être intégrées dans la planification nationale, car il s'agit d'un phénomène fréquent dans la région. Ils ont aussi pris note du rôle accru du secteur privé dans la poursuite de la sécurité alimentaire et invité les gouvernements à prendre davantage de mesures concrètes pour affronter El Niño, comme l'identification et le suivi des populations vulnérables, ainsi que le renforcement de la coordination des initiatives des gouvernements, des organisations communautaires et des donateurs, à l'échelon tant régional que national.

Messages aux exploitants

A l'aide des services de vulgarisation, d'émissions radiodiffusées et d'autres moyens, les exploitants ont été avertis dans de nombreux pays, il y a plusieurs mois, du risque d'une sécheresse causée par El Niño et ont été instruits de modifier le calendrier de leurs cultures et semailles.

Au Mozambique, par exemple, la Direction nationale de la vulgarisation rurale a invité les exploitants des provinces vulnérables à faire chaque fois que possible les semailles sur des terres basses, qui retiennent plus longtemps l'humidité. En Zambie, les exploitants ont été encouragés par le gouvernement et l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) à préférer le maïs à maturation rapide et des céréales comme le sorgho et le millet, qui poussent bien même par temps sec. Au Malawi, les agents de vulgarisation ont recommandé la plantation de cultures résistantes à la sécheresse, comme le manioc, la patate douce, le sorgho et un maïs hybride à maturation rapide, bien que de nombreux exploitants pauvres ne puissent acheter les semences hybrides, ni les engrais ou autres intrants nécessaires.

Heureusement, les pluies abondantes de la dernière ou des deux dernières années ont assez bien rempli de nombreux barrages et réservoirs dans toute l'Afrique australe. De nouvelles mesures de conservation de l'eau prises en Afrique du Sud ont contribué à assurer la meilleure situation que le pays ait connue à cet égard depuis plus d'un demi-siècle. En septembre, le Mozambique a décidé de limiter les prélèvements d'eau pour l'irrigation sur ses principaux barrages, afin d'en maintenir le niveau en prévision d'une sécheresse.

Réserves et commerce

Dès la première mise en garde contre la possibilité de sécheresse, les gouvernements des pays d'Afrique australe ont commencé à évaluer avec soin le volume de vivres dont ils pourraient disposer durant la saison 1997/98, en fonction de la production attendue et de la consommation normale (voir tableau). Grâce à la production céréalière relativement élevée de la dernière saison, plusieurs pays ont d'abondants excédents qui pourront être mis à la disposition de pays voisins en situation de déficit vivrier.

Cependant, de telles évaluations sont très aléatoires. La déréglementation du commerce céréalier, par exemple en Afrique du Sud, rend plus difficile que par le passé de suivre le niveau des stocks et les plans d'importation et d'exportation. Il est aussi vraisemblable que de nombreux exploitants, dans la crainte d'une sécheresse, commercialiseront des volumes plus faibles afin de réserver des stocks pour la consommation familiale ou réduiront la surface des terres emblavées afin d'éviter des pertes trop importantes.

Avec la poursuite de l'ajustement structurel et de la libéralisation des marchés dans toute la région de la SADC, de nombreux pays comptent désormais moins sur les réserves stratégiques de grains et davantage sur les échanges pour surmonter d'éventuels déficits vivriers. L'Afrique du Sud, qui a connu une bonne saison en 1997, pourrait exporter par l'intermédiaire de ses négociants en céréales plus d'un million de tonnes de maïs. Au Zimbabwe, le Bureau de commercialisation des céréales, organisme public, a signé avec d'autres pays de la région de nombreux contrats d'exportation, tandis que le Malawi espère combler une partie de son déficit en important auprès de négociants en céréales du Mozambique, de Tanzanie et de Zambie. Le Botswana et le Lesotho prévoient de couvrir leur déficit céréalier presque entièrement par des importations commerciales.

Mais certains pays ne peuvent se permettre de satisfaire tous leurs besoins par ces importations et il sera nécessaire de les aider. Cela est vrai même du Mozambique, qui à la fin de la dernière saison avait un excédent exceptionnel, mais qui, en raison de l'insuffisance des routes et des transports, n'est pas en mesure d'acheminer les céréales des provinces excédentaires vers les provinces déficitaires. Du fait des précipitations insuffisantes de la saison passée, la Tanzanie affronte déjà un déficit vivrier de l'ordre de 700 000 tonnes. Si El Niño apporte une sécheresse prolongée, la plupart des pays, à l'exception de l'Afrique du Sud, devront peut-être faire appel aux donateurs pour obtenir une aide d'urgence.

Prévoyant qu'il pourra s'avérer nécessaire de distribuer aux populations vulnérables d'importants volumes d'aide alimentaire, les réseaux d'ONG qui ont joué un rôle si crucial dans la lutte contre la dernière menace de famine en Afrique australe se mettent de nouveau en alerte. La plupart combinent les préparatifs d'une aide d'urgence avec des projets d'atténuation de la sécheresse. En Zambie, le Programme contre la malnutrition, ONG nationale fréquemment citée comme modèle d'efficacité sur le plan des secours, aide à distribuer des semailles aux exploitants dans les provinces que la sécheresse semble devoir frapper le plus durement.

 

**Encadré**

 

Inondations catastrophiques en Afrique de l'Est

Les précipitations record intervenues en octobre et novembre en Afrique de l'Est -- que les météorologues attribuent au phénomène El Niño -- ont causé de graves inondations en Somalie, en Ethiopie, au Kenya, au Soudan et en Ouganda. Plus de 2 000 personnes ont été tuées dans la région, la plupart en Somalie, tandis que des centaines de milliers ont dû évacuer leurs foyers. De grandes étendues de terres agricoles ont été submergées, des cultures ont été détruites avant comme après la récolte, des dizaines de milliers de têtes de bétail ont été éliminées et des voies de communication essentielles, rendues impraticables. A la fin de novembre, la Direction intergouvernementale du développement, organisme régional, a déclaré la Corne de l'Afrique zone sinistrée.

Un mois plus tard, on signalait que plus de 1 800 personnes avaient péri en Somalie du fait des inondations. Au moment où les eaux commençaient de se retirer, les organismes de secours internationaux continuaient d'acheminer par avion des secours d'urgence, pour lesquels les donateurs avaient fait des annonces de contributions supérieures à 8 millions de dollars. En Ethiopie, 300 personnes environ auraient trouvé la mort dans les inondations, tandis que non moins de 20 % des récoltes de céréales et de légumes à gousse auraient été perdues. La Commission éthiopienne de prévention des catastrophes et planification évalue à 573 000 tonnes environ les besoins du pays en aide alimentaire de 1998. Le Kenya a déclaré son littoral zone sinistrée, et les récoltes auraient aussi considérablement souffert dans la vallée du Rift. Dans la région côtière du Soudan, les plus abondantes pluies en 50 ans ont causé de graves dégâts et quelques morts, tandis qu'au sud du pays les forces rebelles attribuent en partie à l'"effet El Niño" une aggravation de la pénurie alimentaire. En Ouganda, selon le Département des affaires humanitaires de l'ONU, une centaine de personnes auraient été tuées par les inondations et les glissements de terrain à la date du 23 décembre, et 150 000 autres auraient été contraintes de quitter leurs foyers.

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