Pour une nouvelle révolution verte

La recherche scientifique cherche à améliorer le rendement des récoltes africaines

Par Ernest Harsch en Washington

Avec le fossé qui se creuse, en Afrique et dans d'autres régions en développement, entre les besoins en nourriture et les niveaux de production, les chercheurs agricoles visent à intensifier leurs efforts. "La communauté de recherche agricole doit oeuvrer à fournir aux petits agriculteurs des pays en développement et à faibles revenus les technologies dont ils ont besoin pour produire plus de nourriture, gagner plus d'argent et créer plus d'emplois," déclare M. Ismail Serageldin, Président du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (GCRAI) et Vice-Président de la Banque mondiale pour le développement écologiquement et socialement durable.


Les chercheurs développent des variétés de cultures à rendement élevé dans les sols pauvres et les régions arides de l'Afrique.

Photo : ICRISAT


Juste avant une réunion du GCRAI qui s'est tenue au siège de la Banque mondiale du 27 au 31 octobre, un des centres de Washington qui lui sont affiliés, l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires, a estimé que si les tendances actuelles se maintiennent, le fossé entre la production alimentaire et la demande dans les pays en développement fera plus que doubler d'ici à 2020 et les pays les plus pauvres deviendront ainsi particulièrement vulnérables. En Afrique subsaharienne, le pourcentage d'enfants sous-alimentés grimpera de 45 % pour atteindre 40 millions environ. "C'est tout à fait inacceptable," affirme M. Serageldin. "Il nous faut agir tout de suite pour éviter cet holocauste silencieux."

Poussés par un sentiment d'urgence, les scientifiques et les chercheurs rassemblés à Washington ont discuté des approches prometteuses et des façons dont, en cette ère de pénurie de financement, ils pourraient poursuivre leurs recherches et en voir l'application effective. Certains centres de recherches parmi les 16 que compte le GCRAI avaient joué un rôle non négligeable il y a plusieurs décennies dans le lancement en Asie de la "Révolution verte" qui avait fait augmenter de manière radicale les rendements des cultures de riz et de blé, et un des objectifs centraux du Groupe consultatif est maintenant de réaliser d'autres percées, pour d'autres récoltes et dans d'autres régions. La partie la plus importante de son financement pour la recherche (environ 38 % d'une moyenne annuelle de 280 millions de dollars ces cinq dernières années) est consacrée aux récoltes de l'Afrique subsaharienne.

Des technologies adaptées

Bien qu'il soient souvent optimistes sur la possibilité d'augmenter les rendements alimentaires, les chercheurs du GCRAI ne pensent pas que l'approche adoptée en Asie (des variétés à haut rendement dépendant de l'irrigation et des engrais) soit applicable à l'Afrique. Le continent a des sols plus fragiles et variables, les pluies y sont hautement imprévisibles, l'irrigation y est très rare et la plupart des agriculteurs y sont trop pauvres pour pouvoir acheter beaucoup d'engrais. La solution, selon le Docteur Kanayo Nwanze, Directeur général de l'Association pour le développement de la riziculture en Afrique de l'Ouest (ADRAO), est de "mettre au point des technologies adaptées à l'environnement subsaharien plutôt que d'adapter l'environnement aux variétés [de cultures]."

Pour l'ADRAO, dont le siège est en Côte d'Ivoire et qui est l'un des quatre centres du GCRAI en Afrique, ceci signifie la recherche de variétés de riz plus résistantes à la sécheresse et plus rapides à produire, et d'un rendement adéquat même sans beaucoup d'intrants. En 1991, les chercheurs de l'ADRAO ont commencé à procéder au croisement d'une variété de riz asiatique à rendement élevé avec une espèce africaine traditionnelle très robuste. Ce croisement a "des qualités incroyables," dit le Dr. Nwanze, et "résiste à presque toutes les contraintes de production que connaît l'Afrique de l'Ouest," dont la sécheresse, les sols pauvres, la vermine, les maladies et les mauvaises herbes. Ceci présente des avantages particuliers pour les agricultrices car elles cultivent 80 % du riz d'Afrique de l'Ouest, et passent 40 à 60 % de leur temps de travail à désherber. Cette variété jouit maintenant d'une grande popularité chez les agriculteurs guinéens, togolais et ivoiriens, et l'ADRAO compte l'étendre à toute l'Afrique de l'Ouest d'ici à l'an 2000.

Faire la différence

Le Dr Lukas Brader, Directeur général de l'Institut international d'agriculture tropicale (IITA) d'Ibadan (Nigéria), cite des cas où "une bonne recherche, un travail en collaboration avec les agences de développement et l'acheminement du matériel aux agriculteurs peuvent vraiment faire la différence."

L'IITA a mis au point des variétés de maïs résistantes à la maladie qui ont été largement adoptées en Afrique occidentale et centrale, nous a-t-il indiqué. Alors que les chiffres de production et de rentabilité du maïs avaient à peine augmenté durant la décennie précédente, la production annuelle régionale est passée entre 1982 et 1996 de 3,7 millions de tonnes à plus de 11 millions. Environ 40 % de cette augmentation est due à une hausse des rendements. Au Nigéria, la production de dolique a triplé ces 30 dernières années, et la majeure partie de cette augmentation est due aux variétés à rendement élevé de l'IITA.

De tels succès s'expliquent en partie par une plus grande participation des agriculteurs, explique le Dr Brader. Auparavant, la recherche se conduisait principalement dans des laboratoires et des postes de recherche, alors qu'à présent la majeure partie du travail se fait directement avec les agriculteurs -- ce qui permet de s'assurer que les technologies répondent mieux à leurs besoins.

Les contraintes liées aux ressources

Le Dr Brader s'inquiète toutefois de la tendance à la baisse du financement de la recherche agricole, tant du côté national que de celui des donateurs. Alors que les pays développés affectent à la recherche environ 2 % de leur produit intérieur brut agricole, la moyenne dans les pays en développement n'en est que de 0,5 %. Au Nigéria, elle est passée de 1 % à 0,2 % ces dix dernières années. "Tout le monde reconnaît l'importance de l'agriculture," dit le Dr Brader. "Mais il faut que ceci débouche sur une plus grande affectation de ressources. Il est essentiel que les pays prennent eux-mêmes les décisions qui leur conviennent."

Un des problèmes est celui des coupures globales dans les budgets publics, ainsi que le fait remarquer M. Jeanot Minla Mfou'ou, Secrétaire exécutif du Réseau International Agriculture Paysanne et Modernisation, organisation non gouvernementale (ONG) régionale dont le siège se trouve au Cameroun. En poussant à l'application de programmes d'ajustement structurel, les donateurs "demandent aux gouvernements de ne pas financer la recherche," ce qui force les instituts nationaux à fermer ou à réduire le personnel de recherche, affirme M. Minla Mfou'ou.

L'IITA lui-même ainsi que d'autres centres internationaux ont également dû faire face à des contraintes, préoccupation qu'ils ont soulevée à la réunion du GCRAI. Coordonner le financement de la recherche dans ces centres était l'une des raisons qui ont poussé à créer le Groupe consultatif en 1971, et les agences donatrices jouent un rôle central dans ses délibérations et ses activités. Le budget alloué à la recherche par le GCRAI, après avoir baissé au début des années 90, est de nouveau remonté, passant de 235 millions de dollars en 1993 à 329 millions en 1997.

Un examen de tout le système du CGRAI , dont l'objectif est de le rendre plus efficace, est actuellement en cours sous l'égide d'un comité présidé par le Secrétaire général adjoint de l'ONU, Maurice Strong. Selon M. Mahendra Shah, Secrétaire exécutif du secrétariat d'examen du GCRAI, "il va s'agir d'un partenariat consultatif regroupant tous les acteurs" : agences donatrices, gouvernements, instituts de recherche et autres organismes dont le fonctionnement est intégré au processus recherche-exécution.

Partenariats

Le GCRAI a déjà étendu sa collaboration à divers partenaires ces dernières années, parmi lesquels des firmes agricoles, des ONG, des organisations d'agriculteurs, des gouvernements et des centres de recherche nationaux.

Certaines ONG ont exprimé leur préoccupation quant à la participation accrue, au sein du GCRAI, de dirigeants présents ou passés de sociétés multinationales du commerce agricole telles que Cargill (la plus grande firme mondiale de négoce de grains) et Novartis (la plus grande compagnie de commercialisation de pesticides). Elles craignent en effet que ces sociétés n'influencent l'attachement du GCRAI à l'écologie durable et à la sécurité alimentaire des pauvres.

M. Serageldin a répondu que les experts du GCRAI demeuraient dévoués à leur mission et qu'ils garderaient "les yeux ouverts" pour traiter avec le secteur privé. Les compagnies biotechnologiques, a-t-il dit, dépensent chaque année des milliards de dollars en recherche. "Ce n'est pas une force négligeable dans le secteur scientifique" a-t-il dit en soulignant le besoin d'identifier les secteurs d'une potentielle collaboration. "Il se peut que nous trouvions des technologies que ces compagnies appliquent aux cultures commerciales comme le coton ou les tomates, et que nous pourrions appliquer au sorgho ou au millet," qui ne sont pas des cultures de rapport majeures, mais dont l'importance est indéniable pour de nombreux agriculteurs pauvres d'Afrique. La société Monsanto, dont le siège est aux Etats-Unis, a déjà pour projet de faire don à l'Institut kenyen de recherche agricole (IKRA) d'un gène de résistance aux virus de la patate douce.

On encourage également des liens plus troits avec les instituts nationaux, et M. Shah fait valoir qu'un des principaux sujets de préoccupation et d'étude pour le GCRAI sera de trouver des façons de soutenir les systèmes nationaux africains de recherche agricole en proie au sous-financement. Lors de la réunion à Washington, un prix de "partenariat scientifique" a été décerné à l'IKRA et à l'Institut international de recherche sur le bétail de Nairobi. Entre 1988 et 1994, ces deux instituts ont fait des recherches conjointes sur l'amélioration des petites exploitations laitières et la commercialisation de leurs produits dans la région côtière du Kenya.

De même, la collaboration entre les centres de recherche nationaux et avec les organisations d'agriculteurs est en essor. Mme Ntombana Regina Gata, directrice de la recherche au ministère des Terres, de l'agriculture et de l'eau du Zimbabwe, a déclaré à Afrique Relance que le Centre pour la coordination de la recherche agricole en Afrique australe développait des stratégies de recherche coordonnées à l'intention de tous les pays de la Communauté pour le développement de l'Afrique australe, avec la participation d'organisations d'agriculteurs, de services extérieurs, du secteur privé et de centres de recherche universitaires. De même, indique Mme Gata, le Conseil de recherche agricole du Zimbabwe fonctionne au niveau du district "pour s'assurer que les priorités et les évaluations des communautés sont bien prises à bord."

 

**Encadré**

De la biotechnologie au savoir traditionnel des agriculteurs

Pour produire davantage de nourriture sans détruire l'environnement, les experts du GCRAI ne s'arrêtent pas aux techniques normales de croisements végétaux. Ils puisent d'un côté dans le savoir traditionnel des agriculteurs concernant la diversité et les caractéristiques des plantes pour enrichir leurs propres découvertes réalisées en laboratoires et sur le terrain. Par ailleurs, ils profitent des récentes percées scientifiques en matière d'extraction et de manipulation de l'ADN des plantes. Une table ronde parrainée par le GCRAI au début d'octobre a fait valoir qu'en usant du génie génétique on pouvait améliorer les rendements des cultures alimentaires à concurrence de 25 %.

"Tous les outils susceptibles d'aider à promouvoir une agriculture assurant la sécurité alimentaire durable doivent être réunis," avance le Président du GCRAI Ismail Serageldin, "et une biotechnologie saine pourrait beaucoup aider dans cet effort." Tout en reconnaissant la nature controversée de certaines de ces recherches, M. Serageldin met l'accent sur l'engagement du GCRAI à tester de nouvelles technologies assurant la sécurité de l'homme et de l'environnement. Soulignant la concurrence féroce à laquelle se livrent les compagnies privées pour avoir des droits exclusifs sur les productions génétiques, il réaffirme le principe du GCRAI de conserver dans le domaine public toute la recherche possible pour la mettre bénévolement à la disposition des agriculteurs pauvres. Une grande partie du travail biotechnologique effectué par les experts du GCRAI exige l'insertion de gènes qui rendent les récoltes plus résistantes à la vermine et aux maladies ou les aident à supporter la sécheresse, la chaleur et d'autres conditions hostiles. L'insertion de gènes peut aussi accroître la valeur nutritive des récoltes.

La biotechnologie, ajoute M. Serageldin, "résoud une partie du problème; elle ne constitue pas à elle seule un remède miracle." Les agriculteurs, eux aussi, détiennent un savoir considérable. Ils savent par exemple identifier des variétés sauvages de cultures qui peuvent être utilisées pour améliorer la performance des variétés cultivées. "Ces deux types de savoirs se complètent énormément" indique-t-il "et convergent pour profiter aux individus, à la nature et aux pauvres."

 

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