
La réorganisation militaire, le contrôle des armes et la réforme des systèmes électoraux dans le but d'assurer la représentation des groupes ethniques tant minoritaires que majoritaires étaient au nombre des mesures ambitieuses proposées par les législateurs africains comme autant d'étapes cruciales vers une solution de la crise qui ne cesse de s'aggraver dans la région des Grands Lacs.
Les propositions ont été présentées sous forme d'actions prioritaires par les législateurs africains qui participaient à une session de travail sur la région durant le 19e forum annuel des Parlementaires pour une action mondiale, tenue au Siège de l'ONU les 9 et 10 octobre derniers.
Critiquant les politiques d'exclusion qui ont conduit à la catastrophe au Rwanda et au Burundi, M. Manuel Pinto (Ouganda), qui en présidait les travaux, a déclaré que le mécanisme existant devait rester en usage afin d'amener les parties belligérantes à la table de négociation. Il a exprimé sa préoccupation devant les actions de M. Laurent Kabila, Président de la République démocratique du Congo, qui s'attribue de plus larges pouvoirs et gouverne par décret.
M. Adrien Sibomane (Burundi) a déclaré que la situation régionale se caractérisait par les fortes passions nées de l'appartenance à des ethnies différentes, passions qu'il faut calmer. Il a fait observer que si les pays limitrophes affirmaient vouloir aider le Burundi, aucun d'entre eux n'avait de relations diplomatiques avec Bujumbura.
En revanche, M. Jean Minani (Burundi) a affirmé que les sanctions imposées par les pays de la région contre le Burundi étaient le seul moyen de faire pression sur son régime. Il a demandé un embargo sur les armes afin d'éviter une répétition du génocide rwandais.
Dans un document établi par la séance de travail, les parlementaires africains ont noté que l'aggravation du conflit au Burundi et le niveau croissant de violence et d'insécurité au Rwanda n'avaient pas suffisamment retenu l'attention des médias internationaux, qui s'intéressaient à l'impasse entre l'ONU et la République démocratique du Congo au sujet des présumés massacres et violations des droits de l'homme dans l'est de ce pays. En même temps, chacun des autres pays de la région -- Soudan, Ouganda, Tanzanie, Kenya et Zambie -- a ses propres facteurs d'instabilité.
Le document affirme par ailleurs qu'une paix régionale durable supposait nécessairement une réorganisation militaire. Il est nécessaire, y est-il souligné, que la population de chaque pays ait le sentiment d'être protégée par ses forces armées et de police, et que les gouvernements veillent à ce que les diverses ethnies soient dûment représentées dans les plus hautes instances militaires. La réforme de l'armée doit aussi comporter un programme de réinsertion des anciens soldats dans la société.

Photo : HCR / R. Chalasani
Pour contrôler les armements, le document a proposé un programme de "rachat," élaboré et géré au niveau multilatéral, pour mettre fin au marché noir, de plus en plus répandu, des armes classiques légères. La prolifération et le stockage d'arsenaux destructeurs dans la région ont été facilités par la fin de longs conflits dans plusieurs pays, comme le Mozambique et l'Angola, ont noté les parlementaires. Ils ont préconisé l'inclusion dans les accords de paix de dispositifs détaillés de démobilisation et de désarmement. Il incomberait à l'ONU ou à un autre organisme multilatéral de suivre l'évolution de cet élément clé de l'édification de la paix, ont-ils ajouté, à condition d'avoir la capacité de contrôler et réglementer le désarmement et le commerce des armes.
Si les parlementaires ont affirmé que la règle de la majorité simple n'était pas un système approprié aux pays des Grands Lacs, leur document a fait ressortir que cette affirmation ne revenait pas à rejeter la démocratie. En effet, ils ont demandé que soient étudiés d'autres modèles de gouvernement démocratique susceptibles de mieux répondre aux besoins de tous les citoyens, qu'ils appartiennent à la majorité ou à la minorité. Le document a également proposé la tenue d'une conférence régionale organisée par les Parlementaires pour une action mondiale, qui examinerait divers systèmes électoraux.
Les participants à la session ont estimé que le conflit en cours au Burundi avait réduit les chances d'une réconciliation nationale par le biais d'un partage du pouvoir de type classique. Ils ont proposé de constituer une confédération selon le modèle de l'Accord de Dayton pour la Bosnie-Herzégovine, exemple de cadres novateurs qu'il faudrait étudier dans le contexte des Grands Lacs.
Ils ont aussi soutenu qu'au Rwanda, où les procès des individus soupçonnés de génocide sont "paralysés par les manipulations politiques, l'insuffisance des ressources et un niveau inacceptable d'abus," ceux-ci pourraient se dérouler d'une manière plus équitable si l'on mettait à la disposition du pays des magistrats et des avocats. Mais les préjugés d'ordre politique ne peuvent être éliminés à long terme qu'au prix de réformes fondamentales. Le document a également exprimé le voeu que les groupes ethniques sous-représentés reçoivent une formation qui leur permette de prendre leur place dans le système judiciaire.
Les parlementaires ont estimé par ailleurs que la réconciliation nationale serait davantage servie par la création de centres d'intérêt économique communs aux différents groupes que par "la recherche systématique de justice, entreprise apparemment sans fin." Ils ont invité les gouvernements à favoriser les coentreprises entre membres d'ethnies différentes, en mettant en exergue la création de comités économiques nationaux composés de chefs locaux et de dirigeants des milieux d'affaires, qui veilleraient à ce que les déséquilibres économiques ne soient pas aggravés et que la création de nouvelles entreprises privées atténue l'inégalité de la répartition des ressources.
Un renforcement de la coopération régionale inspiré du modèle de la Communauté de l'Afrique de l'Est récemment reconstituée, qui groupe l'Ouganda, le Kenya et la Tanzanie, pourrait aussi aider à atténuer les tensions et conflits régionaux.