
Progrès mitigés contre le VIH/Sida
Il faut que les gouvernements africains inscrivent la prévention de la propagation du VIH et l'atténuation de l'impact du Sida au nombre des priorités publiques urgentes, avec le soutien des donateurs et des organisations non gouvernementales pour venir à bout de l'épidémie. Selon un rapport récent de la Banque mondiale, l'inaction risque de coûter "très cher," et la prévention demeure la manière la plus économique de réduire les taux de contamination.
Selon le rapport, Tenir tête au Sida : priorités publiques devant une épidémie mondiale, ceci est particulièrement vrai dans le cas des pays africains et d'autres pays en développement, où se trouvent 90 % des cas de contamination dans le monde. Les systèmes de santé de ces pays sont surchargés et sous-financés, alors que les nouvelles drogues sophistiquées destinées à contrôler l'infection du VIH et à traiter et prévenir les maladies liées au Sida ne touchent que 10 % de la population mondiale atteinte du virus. Tant que l'on n'aura pas trouvé un vaccin ou un remède à la portée des pays en développement, le meilleur moyen d'arrêter l'épidémie, selon la Banque, est d'aider les individus à limiter le comportement à risque susceptible de conduire à une contamination par le VIH.
Les gouvernements ont hésité à intervenir dans l'épidémie du VIH/Sida, et trop peu de pays ont mis sur pied une réponse exhaustive, indique le Dr Peter Piot, Directeur exécutif du Programme conjoint des Nations Unies sur le VIH/Sida (ONUSIDA). Cette lacune est d'autant plus critique que les données les plus récentes mettent en lumière une "sous-estimation extrême" des chiffres de transmission du VIH en Afrique subsaharienne.
Publié en décembre pour marquer la Journée mondiale du Sida, le rapport d'ONUSIDA déclare que sur les 30,6 millions d'individus porteurs du virus du VIH (soit une personne sur 100 en âge de procréer), les deux tiers se trouvent en Afrique subsaharienne. Cette région détient le taux de croissance de l'épidémie le plus élevé: on estime en effet que 7,4 % des individus âgés de 15 à 49 ans sont atteints du virus. En 1997, il y a eu quelque 3,4 millions de cas nouveaux chez les adultes; par ailleurs, quelque 530 000 enfants contaminés, soit environ 90 % du total mondial, sont nés de mères séropositives dans cette région.
"Les prédictions d'une stabilisation de l'épidémie en Afrique doivent être revues," a déclaré le Dr Piot au Washington Post. "Cette stabilisation doit se produire tôt ou tard, mais le moment n'est pas encore venu."
Selon ONUSIDA, les taux de propagation du VIH en Afrique ont précédemment été sous-estimés parce que les calculs ont été faits à partir de données rassemblées dans les quelques pays, comme l'Ouganda, qui avaient les meilleurs systèmes de surveillance, puis extrapolés à la région entière. Les statistiques en Ouganda montraient que les taux de contamination commençaient à se tasser. Mais à compter de 1997, on a disposé de données en provenance d'autres pays qui ont indiqué que l'épidémie n'avait pas suivi le schéma ougandais. Au lieu de cela, les taux de contamination ont continué dans beaucoup de pays à monter en flèche, pour atteindre des niveaux supérieurs à ceux qui étaient envisageables au moment où les données précédentes avaient été rassemblées.
Alors que l'Afrique orientale avait été l'une des premières régions à voir se développer une épidémie régionale de VIH, ONUSIDA nous signale que c'est aujourd'hui l'Afrique australe qui est la partie du continent la plus touchée. Les statistiques provenant de cette région en brossent un portrait sombre :
Dans la majeure partie de l'Afrique occidentale, les taux de contamination se sont stabilisés à des niveaux sensiblement moins élevés que dans l'Afrique orientale ou australe. Le Dr Ibra Ndoye, directeur du Programme anti-Sida du Sénégal, a indiqué lors de la 10e Conférence internationale sur le Sida et les maladies sexuellement transmissibles qui s'est tenue à Abidjan en décembre dernier que la stabilisation des taux de VIH dans son pays pouvait être imputée à un usage plus fréquent des préservatifs, au contrôle de la santé des travailleuses sexuelles commerciales, à une surveillance stricte, à une riposte précoce contre l'épidémie et à un chef d'Etat qui s'est montré tête de file de la lutte contre le Sida.
L'Ouganda a été
l'un des premiers pays d'Afrique à prendre des mesures spectaculaires
pour contenir la propagation du virus, et la proportion d'adultes contaminés
continue d'y chuter : les chiffres rassemblés en 1997 sur trois sites
de surveillance indiquent des niveaux d'infection se situant entre 5 et
9 %, en diminution d'environ un cinquième par rapport à 1996.
Et cette diminution apparaît concentrée chez les jeunes, ce
qui confirme les conclusions selon lesquelles les jeunes auraient adopté
des pratiques sexuelles plus sûres qu'il y a dix ans. Les taux de
VIH chez les femmes enceintes qui fréquentent les cliniques prénatales
sont aussi en déclin. Des études sont requises pour s'assurer
que ce déclin est le fruit d'interventions au niveau des politiques,
précise la Banque mondiale. Le bénéfice de l'approche
ougandaise n'en demeure pas moins évident, avec des efforts concentrés
sur des campagnes d'information, la distribution et la promotion de l'usage
de préservatifs et le contrôle des maladies sexuellement transmissibles
(MST). De nos jours, les jeunes Ougandais savent très bien comment
se transmet le VIH. Par ailleurs, il est possible que la mort, des suites
du Sida, de membres de leur famille aient également un effet dissuasif.
Mais dans d'autres pays comme le Nigéria, indique ONUSIDA, il faut
renforcer les efforts déployés contre l'épidémie.
Selon le Programme national du Nigéria contre le Sida, il se pourrait
que quelque 2,2 millions de personnes soient atteintes du VIH. A un stade
moins avancé de l'épidémie, même la présentation
de chiffres fiables était sporadique.
La Banque mondiale note que de nombreux problèmes de santé publique comme la malnutrition et les maladies infantiles évitables doivent se partager les maigres ressources de l'Afrique et des autres régions en développement. Mais l'épidémie du Sida demande une attention particulière parce qu'elle continue à s'étendre et qu'elle a déjà commencé à avoir un impact direct sur l'espérance de vie. Dans les pays les plus durement frappés, l'espérance de vie est revenue à son niveau d'il y a plus de dix ans, et dans d'autres, les progrès enregistrés au cours des trente dernières années se sont ralentis.
Le Sida voit également augmenter sa part (actuellement le tiers environ) des morts dues aux maladies infectieuses en Afrique.
Pour les Etats une autre raison de prendre des mesures plus énergiques est que bien que le VIH/Sida soit probablement destiné à avoir un faible impact net sur la croissance par personne du produit intérieur brut, il exacerbera la pauvreté dans les pays les plus sévèrement atteints. Touchant des adultes dans leurs années les plus productives et rémunératrices, le Sida accentuera vraisemblablement la pauvreté et laissera un nombre croissant d'enfants sans soutien parental.
La pauvreté et l'inégalité entre les sexes ont été reconnues au nombre des facteurs qui facilitent la propagation du VIH. Des femmes pauvres en situation de dépendance ont souvent plus de mal à négocier la sûreté de l'acte sexuel. De surcroît, la migration accélérée de la main-d'oeuvre, l'urbanisation rapide et la modernisation culturelle ainsi que les conflits et les mouvements de population à grande échelle sont eux aussi des facteurs qui facilitent la transmission du VIH.
La situation actuelle en Angola en est un microcosme. Selon Mme Marilia Cabral Afonso, déléguée angolaise à la Conférence d'Abidjan, son pays est en proie à une crise du Sida due à trente ans de guerre civile. Des millions d'individus, dont les jeunes, ont été déracinés, ce qui a créé les conditions favorables à la propagation du VIH. Il y a également eu un afflux récent de milliers de réfugiés, de négociants et de mineurs illégaux en provenance d'autres pays où les taux de VIH sont élevés, ce qui a eu pour effet d'aggraver l'épidémie. Et les zones encore sous le contrôle du mouvement d'opposition UNITA ne sont pas accessibles aux efforts nationaux de contrôle du Sida. Faisant appel au soutien international au programme national angolais contre le Sida, Mme Afonso a indiqué que les activités de prévention n'avaient débuté qu'il y a deux ans.
Selon le Dr Piot d'ONUSIDA, il est critique d'élargir la riposte à l'épidémie, avec un apport de ressources et de savoir-faire qui dépasse le domaine de la santé et inclue le secteur privé. L'effort de collaboration soutenu par ONUSIDA entre les gouvernements et les sociétés pharmaceutiques et de dépistage pour améliorer l'accès aux drogues anti-VIH/Sida dans les pays en développement en est un exemple. Une autre initiative met en jeu le fabricant du préservatif féminin, avec lequel ONUSIDA a négocié un prix réduit pour en favoriser l'accessibilité dans les pays en développement. L'Afrique du Sud a commandé 1,5 million de ces préservatifs, qui offrent aux femmes une option supplémentaire de protection contre le VIH et d'autres MST, et d'autres pays devraient suivre. Il est surtout critique d'intervenir rapidement dans les pays où l'épidémie en est encore au stade embryonnaire, dit la Banque. En Afrique du Nord et au Cap-Vert, à Madagascar, en Mauritanie, à Maurice et en Somalie, par exemple, les gouvernements ont une "occasion unique" d'intervenir énergiquement pour éviter une épidémie à grande échelle. La prévention du VIH est de toute évidence moins onéreuse que son traitement, et ce fait revêt une pertinence particulière dans des pays à revenu faible où les soins de santé dépendent souvent d'un financement public.
La Banque avertit qu'au fur et à mesure que le nombre de cas et le coût du traitement augmenteront, le Sida consommera un montant croissant de ressources publiques qui pourraient être affectées à d'autres besoins. Dans les pays où l'épidémie a déjà progressé, il faut que le gouvernement se hâte d'agir pour ralentir les taux de transmission et fournir les soins appropriés pour atténuer l'impact de la maladie.

Photo : UNICEF / Douglas Clement
Si leur engagement politique est suffisant, les gouvernements peuvent ralentir la transmission du VIH de plusieurs façons, par exemple en subventionnant des campagnes d'information, en vendant des préservatifs et des seringues propres, en réglementant le travail sexuel commercial et en adoptant des politiques éliminant les obstacles sociaux et économiques qui s'opposent à des pratiques plus sûres. On peut ranger dans cette catégorie la promotion de l'acceptabilité des préservatifs et l'amélioration de la condition de la femme.
L'accroissement de la quantité et de la qualité de l'information portant sur la nature et l'étendue d'un comportement sexuel à risques dans la population peut contribuer à garantir que les programmes de prévention prennent pour cible ceux qui sont les plus exposés au VIH et à sa propagation. A Kinshasa, par exemple, un programme de prévention des MST offrant gratuitement à 500 travailleuses sexuelles séronégatives des préservatifs, des tests de dépistage de MST, des traitements et des services de conseils a eu pour effet une diminution du taux de MST, y compris du VIH. Auparavant, 11 % seulement des travailleuses sexuelles se servaient de préservatifs, mais au bout de trois mois, plus de la moitié avaient signalé un usage de préservatifs régulier.
Bien que le traitement du VIH soit difficile et onéreux, les gouvernements peuvent en atténuer les effets sur les individus et l'ensemble du secteur de la santé des manières suivantes :
Les gouvernements peuvent aussi continuer à collaborer avec les donateurs bilatéraux et multilatéraux qui ont fourni un financement pour les programmes nationaux de prévention du Sida, et avec les ONG locales et internationales ainsi que les organisations à base communautaire qui, en Afrique, sont en première ligne des soins offerts aux individus atteints par le VIH et le Sida, comme l'indique le rapport de la Banque.
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