Femmes et productrices invisibles
Les paysannes africaines demandent plus de soutien officiel

Dans beaucoup de pays africains, les femmes assurent plus de 80 % de la production alimentaire.

Photo : PNUD / Ruth Massey

Les paysannes africaines sont peut-être pauvres et illettrées”, affirme Célina Cossa, présidente du Syndicat national des fermiers du Mozambique, “mais elles n’en demeurent pas moins la principale force dans la lutte contre la misère et la dépendance”. Dans bien des pays d’Afrique, les femmes en milieu rural commencent à imposer un profil haut, à la hauteur du rôle prépondérant qu’elles jouent dans la production et le traitement des denrées alimentaires. Pourtant, en dépit de quelques progrès ces dernières années, les programmes agricoles mis en place dans la plupart des pays africains ne reflètent pas encore cette réalité, et les femmes en milieu rural demeurent, en règle générale, les productrices “invisibles” du continent.

Selon les statistiques officielles sur la main d’oeuvre, établies par la Banque mondiale et d’autres institutions, 42 % de la population active dans le secteur agricole en Afrique est de sexe féminin. Mais pour la FAO, de tels chiffres sous-estiment largement le rôle réel des femmes, dans la mesure où les paysannes sont recensées comme mères de famille, même si la plupart d’entre elles mènent de front un large éventail d’activités productives en plus du lourd fardeau de tâches ménagères. D’après une enquête menée par la FAO en 1996, dans neuf pays africains, la contribution des femmes dans la production de récoltes alimentaires va de 30 % au Soudan à 80 % au Congo, et dans d’autres pays, les estimations se situent vers le sommet de l’échelle. Dans certains pays, les femmes participent également beaucoup à la production des cultures de rapport.

La FAO estime que dans l’ensemble de la sous-région, 31 % des foyers ruraux sont dirigés par des femmes, et ce, en raison de l’exode des hommes vers les villes, en quête d’emplois salariés; en Amérique latine et dans les Caraïbes, seuls 17 % des foyers ruraux sont dirigés par des femmes, et 14 % en Asie.

“En dépit de ce rôle substantiel”, observe la FAO, “les femmes ont moins accès à la propriété foncière que les hommes; lorsqu’elles sont propriétaires, leurs propriétés sont généralement plus petites et situées dans les zones reculées. Les femmes en milieu rural ont également moins accès aux crédits que les hommes, ce qui les limitent dans l’achat des semences, des engrais et des autres intrants, requis pour l’utilisation de nouvelles techniques de production agricole. “Seulement 5 % des ressources fournies par l’intermédiaire des services de développement en Afrique vont aux femmes”, remarque Mme Marie Randriamamonjy, Directrice à la FAO de l’unité Femmes en développement, “alors que, dans bien des cas, et particulièrement dans la production alimentaire, elles assument 80 % du travail. Seulement 17 % des agents de développement, actuellement en poste en Afrique, sont des femmes”.

Petit à petit, et notamment depuis le début de la décennie, des mécanismes nationaux sont mis en place dans de nombreux pays pour mieux répondre aux préoccupations et aux besoins des femmes, particulièrement dans les ministères de l’agriculture et autres institutions-clés. Mais ils manquent de moyens financiers et de personnel.

Cependant, les femmes en milieu rural ont commencé à davantage s’organiser. La plupart des pays étudiés par la FAO connaissent une augmentation du nombre d’organisations non gouvernementales et d’associations féminines impliquant des femmes du mileu rural ou travaillant avec elles. Ce sont parfois des organisations mixtes, mais les femmes préfèrent adhérer à des groupements dirigés par des femmes. Au Bénin, par exemple, seulement 8 % des femmes du milieu rural ont formellement adhéré à des coopératives, mais on estime que 90 % d’entre elles font partie de groupements traditionnels féminins d’épargne et de crédits. “Une raison importante de ce déséquilibre apparent”, relève un rapport de la FAO sur les coopératives, “est qu’elles conservent le contrôle de leur argent et peuvent en faire une utilisation souple lorsqu’il est acheminé sous le couvert de groupements féminins”.

Selon Comfort Olayiwole, directrice de l’Ecole d’agriculture Samaru au Nigéria, “les groupement et projets féminins ne sont plus des initiatives isolées, que les gouvernements et les membres de la communauté peuvent aisément ignorer. Les femmes sont en train de s’organiser en un mouvement politique et social d’une formidable ampleur”.

Conquête par les femmes des droits fonciers au Mozambique

Dans un climat de controverse considérable et après deux ans de débats, une nouvelle loi sur le régime foncier a été adoptée en juillet par le parlement du Mozambique. La nouvelle loi met l’accent sur l’égalité entre hommes et femmes dans l’accès à l’usufruit de la terre. Selon le Conseil des Ministres, les pratiques foncières traditionnelles discriminaient les femmes, ce qui a eu pour effet initial d’inciter à la suppression des références au “droit coutumier”. Mais des parlementaires de la Renamo, l’ancien mouvement rebelle, ont fait objection à ces clauses.

Les deux principales associations de paysans ont apporté leur soutien au projet de loi, alors que de nombreuses organisations civiles ont fait pression pour l’adoption de divers amendements. Il fut décidé de réinsérer dans le projet final une clause sur les pratiques coutumières, tout en spécifiant que celles-ci ne sauraient violer les garanties constitutionnelles d’égalité des sexes. De surcroît, une nouvelle clause fut ajoutée, déclarant que le transfert de la terre par héritage devait être “indépendant du genre”. Commentaire de Janete Assulai, avocate pour l’Organisation rurale d’assistance mutuelle : “Notre société a coutume de reléguer les femmes au seconde plan. Nous devons changer cette mentalité. Il est important de réitérer l’égalité des sexes dans toutes les nouvelles lois afin que les gens s’habituent à cette nouvelle façon de penser”.