L’agriculture : base
du développement
Le Directeur général de la FAO met
en lumière les défis et les priorités de l’Afrique

Souvent, les réseaux publics de distribution ou de commercialisation ont été démantelés, avant que le secteur privé puisse prendre les dispositions nécessaires.

Picture

“L’Afrique étant le seul continent où la production agricole par habitant a baissé au cours des 25 dernières années, les gouvernements comprennent maintenant combien ce secteur est essentiel à leur développement économique et social au sens le plus large”, déclare M. Jacques Diouf, sénégalais, Directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), dont le siège est à Rome. Cependant, des politiques d’ajustement appliquées à la hâte et le relâchement du soutien des donateurs ont rendu plus difficile la relance de l’agriculture en Afrique, surtout dans les pays à faible revenu et qui accusent un déficit alimentaire. M. Diouf a répondu par écrit aux questions d’Afrique Relance.

Q. Au regard des dix dernières années de réformes économiques continuelles en Afrique, la priorité assignée à l’agriculture dans les économies nationales a-t-elle changé?

R. Nous ne devons pas oublier que l’Afrique compte 53 pays, aux situations et aux expériences politiques très diverses. Néanmoins, après les indépendances, il y a eu une certaine tendance à privilégier l’industrialisation et à investir dans l’agriculture, notamment dans la “culture de rapport”. Aujourd’hui, la plupart des pays reconnaissent que l’agriculture doit être à la base de leur développement. L’amélioration de la production agricole crée des excédents et libère la main-d’oeuvre nécessaire à un large développement économique, à commencer par les agro-industries.
La poursuite de réformes économiques a eu pour effet de reléguer au second plan les politiques suivies dans le passé, néfastes à la croissance agricole. L’accent porte désormais sur le développement agricole et rural, les exploitations familiales et l’infrastructure des zones rurales. Cette réorientation commence à porter ses fruits. La production agricole a augmenté de 4,2 % en 1996, avec un meilleur équilibre entre les cultures vivrières et les autres cultures.

Pourtant, malgré l’intérêt officiellement porté à l’agriculture, la part des budgets nationaux et de l’investissement total affectée à l’agriculture demeure faible. Les gouvernements et la communauté internationale doivent adopter une approche plus active pour mettre l’agriculture sur la voie durable du développement. C’est un secteur essentiel de l’économie dans la plupart des pays de la région.

Q. En quoi les politiques d’ajustement suivies par de nombreux pays africains ont-elles affecté l’agriculture? La réflexion sur l’importance des incitations du marché et des autres formes d’incitation, a-t-elle sensiblement évolué?

R. Les programmes d’ajustement structurel ont presque toujours dû être appliqués en raison de graves déséquilibres macro-économiques qui exigeaient des mesures d’austérité douloureuses.
Dans de nombreux cas, au moins au tout début, on a sous-estimé les conséquences sociales de ces programmes. En outre, l’ensemble des mesures adoptées ne comprenait pas l’investissement nécessaire pour stimuler le secteur primaire. Souvent, les réseaux publics de distribution ou de commercialisation ont été démantelés trop rapidement, bien avant que le secteur privé et les exploitants puissent prendre les dispositions qui s’imposaient. Par exemple, dans de nombreux pays, l’élimination des subventions et la dislocation des réseaux de distribution ont eu pour effet le recul considérable de l’emploi des fertilisants et des variétés végétales à haut rendement. Les services de recherche et de vulgarisation ont beaucoup pâti des coupes budgétaires, ce qui a eu un impact extrêmement négatif sur la production agricole. Reconnaissant ces conséquences, de nombreux pays commencent à introduire des mesures correctives afin de protéger les couches les plus vulnérables de la population et d’assurer aux agriculteurs l’accès aux technologies, aux intrants agricoles et aux marchés.

On ne peut pas nier que les prix du marché peuvent jouer un rôle incitatif. Partout, les exploitants cherchent à profiter de prix avantageux et à éviter les activités peu rentables. Mais la plupart des exploitants africains pauvres voient leur production subordonnée aux aléas climatiques. Ils n’ont aucun moyen d’obtenir la technologie agricole moderne, ni les crédits nécessaires à l’achat des intrants dont ils ont tant besoin. En raison de l’état des infrastructures, bien souvent, ils ne peuvent même pas atteindre des marchés pour eux, essentiels. Tous ces facteurs les empêchent de s’adapter aux exigences du marché. Ainsi, les incitations du marché sont nécessaires, mais elles ne constituent manifestement pas la panacée.

Q. Comment la FAO aborde-t-elle les problèmes de sécurité alimentaire en Afrique?

R. L’Afrique est le seul continent où la production agricole par habitant a baissé au cours des 25 dernières années. En outre, 43 pays africains sont des pays à faible revenu et en déficit alimentaire (PFRDA). Ils ne produisent pas assez pour nourrir leur population et n’ont pas les ressources suffisantes pour importer les aliments pour combler l’écart. Cependant, leurs économies sont en grande partie tributaires du secteur agricole. Par ailleurs, leurs populations pauvres sont essentiellement des ruraux dont l’emploi et les revenus continueront de dépendre directement ou indirectement, de l’agriculture.
Les Africains ont compris qu’ils ne pouvaient avoir une politique agricole efficace tant que 92 % des terres arables du continent seront uniquement arrosées par les pluies et donc, sujettes à de fréquentes sécheresses. Dans leur pays, la production agricole, et surtout vivrière, doit augmenter durablement afin d’accroître le volume des vivres disponibles et de générer des revenus. Cet objectif est à la base du Programme spécial pour la sécurité alimentaire (PSSA), lancé en 1994 par la FAO.

Ce Programme offre une stratégie novatrice pour combattre la faim. Il est conçu pour aider les PFRDA à garantir la régularité de leur production vivrière et à accroître leur productivité agricole, d’une manière viable sur les plans économique et écologique. Les objectifs premiers du PSSA sont d’introduire des mesures socio-économiques pour stimuler l’investissement dans le secteur primaire et améliorer le taux de rendement du capital investi dans l’agriculture. Il vise aussi à stimuler l’emploi de technologies plus efficaces et plus durables. Il doit aider à améliorer la sécurité alimentaire nationale, à limiter la charge sur la balance des paiements et l’appel à l’aide alimentaire, tout en stimulant un développement économique plus large. Le PSSA comporte une phase pilote de trois ans environ, suivie d’une phase d’expansion.

La phase pilote permet d’améliorer le contrôle de l’utilisation de l’eau à petite échelle et de promouvoir des moyens efficaces pour améliorer la production des cultures, d’assurer la diversification du petit élevage, de l’aquaculture et des pêcheries en eau douce, ainsi que d’identifier les contraintes socio-économiques pesant sur ces activités. La phase pilote est déjà en cours dans 14 PFRDA africains et les résultats initiaux sont encourageants, tant sur le plan de l’amélioration des rendements que des bénéfices nets réalisés par les exploitants.

La phase d’expansion vise à tirer parti des réalisations de la phase pilote pour reproduire ailleurs des approches du développement réussies. Cette phase comprend un programme de sécurité alimentaire et de réforme de la politique agricole, destiné à abolir les contraintes socio-économiques et institutionnelles, et à créer un environnement favorable à la production agricole, aux agro-industries et au commerce. Cette phase comprend aussi un programme d’investissement qui devrait mettre à disposition des ressources pour surmonter les insuffisances de l’infrastructure et stimuler le financement, par les secteurs privé et public, des activités et services agricoles. Le Programme spécial sera étendu progressivement à tous les PFRDA du continent.

L’Afrique souffre beaucoup plus que les autres, des ravageurs des animaux et des plantes, et de maladies. Pour y faire face, la FAO a créé le Système transfrontalier de prévention et de réponse rapide contre les ravageurs des animaux et des plantes, et les maladies (EMPRES). Ce Système vise à promouvoir un endiguement et un contrôle préventifs et effectifs de ces nuisances, qui ont un impact économique significatif, en les éliminant progressivement, grâce à une coopération internationale. Celle-ci devrait permettre de mettre en place des alertes précoces, une réaction rapide, des activités de recherche et de coordination. La composante “maladies transfrontalières des animaux” a pour but premier d’éliminer la peste bovine d’ici 2010, tout en élaborant des stratégies pour contrôler progressivement des maladies telles que la pleuropneumonie contagieuse et la fièvre aphteuse des bovins.

Q. L’attention portée à l’agriculture, y compris à la recherche agricole, s’est-elle reflétée dans les contributions des donateurs?

R. La part consacrée à l’agriculture dans l’aide publique au développement est la plus faible depuis 1970. Cette tendance est extrêmement inquiétante, parce que l’agriculture constitue dans les PFRDA la meilleure garantie de la sécurité alimentaire. La FAO n’épargne aucun effort pour promouvoir cette approche dans son assistance technique et ses activités consultatives.

Au niveau de la recherche agricole, l’un des principaux problèmes est d’appliquer les découvertes effectuées dans le passé. Il y a un immense écart entre les cultures faites dans les stations de recherche et celles des champs de l’exploitant moyen. Si nous parvenons à créer un bon environnement pour l’agriculture, à améliorer la qualité des récoltes de base et les méthodes d’élevage, et à mettre à la disposition des exploitants des circuits de commercialisation des intrants et de la production agricole, les problèmes alimentaires de l’Afrique seront en grande partie résolus.

Q. Quelles sont les répercussions des difficultés financières de la FAO sur ses activités et ses priorités en Afrique?

R. A une époque où les gouvernements et les organisations internationales connaissent tous des contraintes budgétaires, la FAO doit faire preuve d’esprit d’initiative dans la recherche de fonds pour la mise en oeuvre du plan d’action du Sommet mondial de l’alimentation de 1996. Elle a consolidé ses liens avec ses partenaires pour le développement, les pays donateurs, d’autres institutions et programmes de l’ONU, les institutions financières internationales et régionales, le secteur privé, les organisations non gouvernementales et les instituts de recherche internationaux et nationaux.

En janvier dernier, j’ai signé des accords avec la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, et en juillet avec la Banque islamique de développement, afin de promouvoir le développement rural et la sécurité alimentaire dans les PFRDA. En vertu de ces accords, chaque banque s’est engagée à considérer favorablement les demandes de financement d’activités pilotes du Programme spécial, présentées par les pays membres, à concurrence de 1,5 million de dollars par pays.

Enfin, les accords de coopération Sud-Sud sont progressivement mis en place avec l’envoi d’experts techniques expérimentés, venus de pays en développement, qui travaillent avec les exploitants bénéficiaires du Programme spécial.

Sécurité alimentaire : début prometteur de la campagne de la FAO

Le Programme spécial pour la sécurité alimentaire (PSSA) met l’accent sur les pays à faible revenu
et en déficit alimentaire (PFRDA). Ce programme a été mis en oeuvre dans 14 pays africains (sur 19 pays dans le monde). Dans un certain nombre de pays, les résultats initiaux de la phase pilote sont encourageants.

En Guinée, l’une des priorités est la réorganisation de la production locale du riz. Le PSSA est opérationnel depuis 1995 dans les régions de la Guinée maritime et de la Haute-Guinée. Durant la campagne 1995/96, les récoltes ont fait apparaître une augmentation des rendements allant de 71 à 146 % par rapport à la campagne précédente.

En Erythrée, la phase pilote a commencé en 1995 dans trois zones agro-écologiques différentes, avec certains objectifs pour les récoltes de tef, de blé, de sorgho, d’orge et de sésame. Les résultats préliminaires de la campagne 1996/97 font apparaître une augmentation des rendements d’au moins 100 %.

En Ethiopie, la malnutrition est extrêmement répandue. Conçu dans le cadre du programme gouvernemental, le PSSA a commencé en 1995 dans les districts de Wofla, Habra et Gonder Zuria. Les cultures cibles sont le tef, le blé, le maïs et le sorgho. Dans les secteurs expérimentaux, les rendements obtenus durant la campagne 1995/96 ont plus que doublé, de même que le revenu net des exploitants ayant participé au programme.

Au Sénégal, le PSSA s’intègre dans la politique de développement agricole du gouvernement. Le riz, le millet, le sorgho et le maïs ont été les cultures retenues pour une hausse de la production dans les régions de la Casamance et du fleuve Sénégal. Durant la campagne 1995/96, les rendements du riz de la vallée du fleuve Sénégal ont varié entre 4,2 et 6,7 tonnes l’hectare.

Au Burkina Faso, le PSSA a entamé sa phase pilote en 1995, dans les régions de Comoé, des Hauts-Bassins et du Mouhoun; l’accent portant sur le riz et le maïs. Le rendement des cultures de riz irriguées durant la campagne 1996/97 varie entre de 5 et 6,6 tonnes l’hectare, sans atteindre l’objectif de 7 tonnes.

Au Niger, les cultures cibles sont le millet, le sorgho, le riz et les légumes. Les récoltes de 1996 dans les zones à irrigation pluviale ont enregistré une hausse de 30 à 60 % sur les parcelles expérimentales.

Une importante composante du PSSA est l’application des accords de coopération Sud-Sud. En 1996, un accord a été signé entre le Viet Nam et le Sénégal. La signature d’accords de coopération entre la Chine et l’Ethiopie, le Maroc et le Niger, de même qu’entre le Maroc et le Burkina Faso, est imminente. Un accord entre l’Inde et l’Erythrée est en cours de réalisation.

Picture