
Après être convenus d'un ensemble de dispositions concernant la réduction de la dette de l'Ouganda en avril -- premier accord de ce type à être conclu dans le cadre de l'initiative destinée aux pays pauvres très endettés (PPTE) -- les créanciers ont vite approuvé une modification des directives relatives aux PPTE, faisant ainsi naître l'espoir dans d'autres pays.
Cet assouplissement des conditions à remplir par les PPTE permettra d'aider un petit nombre supplémentaire de pays ayant des "économies ouvertes" et rencontrant de graves problèmes financiers pour assurer le service de leur dette. La Côte d'Ivoire sera le premier pays à bénéficier de ce changement -- une décision doit être prise dans le courant de l'été et l'opération touchera à sa fin trois ans plus tard; la République du Congo pourrait également être concernée à plus long terme.
Aux termes des directives d'origine, l'aptitude d'un pays à assurer le service de sa dette se jugeait avant tout sur ses recettes d'exportation et autres rentrées. Ce système était bien adapté à des pays comme l'Ouganda, dont le ratio dette/exportations était de 250 % en 1996, mais desservait les pays dont les ratios extérieurs semblaient plus faciles à améliorer mais qui, s'agissant du service de la dette, étaient confrontés à de graves problèmes intérieurs.
Selon un document de travail établi par la Banque mondiale en avril, le service d'une grande partie de la dette publique et de la dette à garantie publique étant assuré par le gouvernement, les difficultés budgétaires jouent un rôle important. En même temps, "l'aptitude d'un pays à assurer le service de sa dette extérieure est fonction de son revenu général et de son revenu par habitant", a noté la Banque.

Le document soulignait aussi que dans les précédents accords de réaménagement de la dette bilatérale, le "Club de Paris avait toujours rééchelonné la dette en se fondant sur les besoins financiers" des pays de la zone du franc CFA.
La partie du document préliminaire de la Banque mondiale et du FMI sur les PPTE consacrée à la Côte d'Ivoire montre que le pays connaît des problèmes assez différents de ceux du reste de l'Afrique subsaharienne. En premier lieu, il doit une somme exceptionnellement importante (6,8 milliards de dollars) à des créanciers commerciaux. En deuxième lieu, le secteur privé de la Côte d'Ivoire -- l'un des plus importants de la région -- doit 2,6 milliards de dollars à des créanciers internationaux. Bien que cette dernière dette ne soit pas garantie par l'Etat, les analystes de la Banque estiment qu'elle doit compter comme un élément non négligeable du fardeau de la dette du pays.
En 1996, la dette extérieure totale de la Côte d'Ivoire (y compris la dette privée) atteignait 18,5 milliards de dollars en valeur actuelle nette (VAN) et ne représentait pas moins de 446 % de la moyenne de ses recettes d'exportation au cours des trois années précédentes.
Qui plus est, la VAN de la dette publique et de la dette à garantie publique représentait 148 % du PIB -- soit plus du double du taux médian du groupe des PPTE servant de référence à la Banque. Ce ratio -- qui est plus de quatre fois supérieur à celui de l'Ouganda -- n'était dépassé que par ceux de la République du Congo et de la Guinée-Bissau (supérieurs à 250 %).
Les ratios financiers montrent que le service de la dette extérieure de la Côte d'Ivoire représentait 38 % de la totalité de ses dépenses en 1995, soit plus de deux fois le taux médian du groupe. Son ratio service de la dette/recettes publiques de 46 % était aussi plus élevé que le taux médian de 33 %.
Conformément aux directives de départ, les créanciers auraient moins tenu compte des problèmes financiers et dit à la Côte d'Ivoire d'accepter la réduction de l'encours de sa dette que lui proposait le Club de Paris après la réunion de Naples. D'après un document des services de la Banque mondiale et du FMI, un accord de ce type ramènerait le ratio VAN dette publique et dette à garantie publique/exportations à 156 %, et le ratio service de la dette/exportations à 14,5 % -- deux niveaux auparavant considérés comme viables.
Toutefois, toujours selon le même document, si l'on tient compte
de la dette privée, le scénario de l'après-Naples porte
le ratio dette extérieure totale/exportations à 232 % et le
ratio ensemble du service de la dette/exportations à 26 %.
Ce scénario se traduirait aussi par un fardeau financier non viable obligeant le gouvernement à consacrer 30 % de ses recettes au service de la dette en 1999. Même si certains estiment qu'il existe un risque d'ordre moral à mettre l'accent sur les indicateurs financiers -- on incite ainsi éventuellement les pays à moins s'intéresser à la création de recettes fiscales afin de faire ressortir le fardeau financier de la dette -- ce risque n'existe pas en Côte d'Ivoire.
Consacrant 22 % de son PIB au service de la dette en 1996, le pays enregistre de "bons résultats par rapport à d'autres PPTE et il n'est par conséquent guère envisageable d'améliorer le ratio en accroissant le fardeau de la dette", estime le document. Bien que l'analyse de sensibilité effectuée par la Banque et le FMI fasse état d'une vulnérabilité relativement faible à des facteurs clefs comme la variabilité des exportations, l'aptitude de la Côte d'Ivoire à assurer le service de sa dette pourrait bien être affectée par les fluctuations au niveau des apports de capitaux privés.
Les responsables financiers africains et les groupes de pression favorables à une réduction de la dette tels que le European Network on Debt and Development (EURODAD) ont applaudi l'assouplissement des directives tout en notant que les nouvelles conditions imposées parallèlement risquaient de limiter le nombre de nouveaux bénéficiaires à une petite poignée de pays exportant beaucoup et ayant de bons résultats financiers. Les nouvelles directives stipulent que pour remplir les conditions requises, les pays doivent avoir un ratio dette/recettes financières de 280 %, un ratio recettes/PIB supérieur à 20 % et des recettes d'exportation représentant environ 40 % du PIB.
Le document de travail de la Banque concernant les directives indique quels sont les PPTE susceptibles de remplir les nouvelles conditions, en même temps bien entendu que toutes les autres. Il dresse la liste de 24 pays d'Afrique et donne des ratios de solvabilité clefs fondés sur un scénario tenant compte des accords de Naples. Sur ces 24 pays, 14 ont des ratios VAN dette/exportations supérieurs à 200 % et 15 des ratios dette/recettes supérieurs à 280 %. Seuls trois d'entre eux -- la Côte d'Ivoire, la République du Congo et la Mauritanie -- ont des ratios recettes/PIB supérieurs à 20 %. La Mauritanie ayant un ratio dette/exportations de 242 %, il s'ensuit que si l'on s'en tient aux calculs d'origine, les seuls éventuels bénéficiaires des nouvelles directives seront la République du Congo et la Côte d'Ivoire.
Le nouvel accord relatif à la dette des PPTE définit pour la dette de l'Ouganda un "objectif de viabilité" correspondant à un ratio VAN (valeur actuelle nette) dette/recettes d'exportation de 202 %, proposition bien plus gérable que le ratio de 250 % imposé à l'Ouganda au lendemain de la réduction de l'encours de sa dette par le Club de Paris en 1995. Les créanciers ont situé l'objectif à atteindre dans la partie inférieure de l'éventail recommandé dans les directives concernant les PPTE (200 à 250 %) parce que la base d'exportations réduite de l'Ouganda et son extrême vulnérabilité aux fluctuations des prix des matières premières limitent son aptitude à faire face à des ratios plus élevés.
Cet objectif moins ambitieux se traduira par une réduction de la dette de 240 millions de dollars en valeur actuelle nette et fera passer le montant de la dette à 1,45 milliard de dollars au mois d'avril prochain lorsque l'accord prendra effet. Il s'agit là d'une réduction de 20 % de l'encours VAN de la dette (1,8 milliard de dollars). Le FMI estime que ces mesures d'allégement feront passer la valeur nominale de la dette de l'Ouganda de 3,5 milliards à 2,8 milliards de dollars.
Bien que l'on ne dispose pas de tous les détails sur les contributions
de chaque créancier, le FMI fournira une aide à hauteur de
70 millions de dollars, équivalant à 19 % environ de la dette
VAN de l'Ouganda envers le Fonds. La Banque mondiale estime sa contribution
à la réduction de la dette ougandaise à 160 millions
de dollars VAN. Le Club de Paris devrait réduire l'encours de la
dette de l'Ouganda de 13 % supplémentaires et transformer ainsi la
réduction de 67 % de la dette convenue à Naples en 1995 en
une réduction de 80 % de la partie de la dette remplissant les conditions
voulues.
La plupart des créanciers doivent encore annoncer les mécanismes auxquels ils auront recours pour alléger la dette. Le FMI indique que les fonds qu'il donnera seront déposés sur un compte de garantie bloqué en avril prochain et que l'Ouganda les utilisera pour rembourser sa dette au FMI lorsque cette dernière viendra à échéance. L'Association internationale de développement de la Banque mondiale annulera une partie de la dette et le Fonds d'affectation spéciale pour les PPTE en rachètera une autre partie. Les créanciers du Club de Paris choisiront entre une réduction immédiate de la dette et une réduction à plus long terme du service de la dette.
Les groupes de pression favorables à une réduction de la dette estiment que le FMI devrait tout simplement annuler la dette de l'Ouganda au "point d'achèvement" en 1998, au lieu de faire durer le processus. Selon eux, une réduction de l'ensemble de la dette et un meilleur profil quant aux risques encourus amélioreraient les perspectives de l'Ouganda d'attirer des investissements étrangers : les investisseurs redouteraient en effet moins le manque de liquidités nécessaires aux importations et au paiement des dividendes.