
Confrontée au renforcement inéluctable de la concurrence mondiale, l'Afrique doit accélérer ses réformes économiques, stimuler son épargne et ses investissements nationaux et développer son commerce extérieur. Les investisseurs locaux et étrangers devraient également tirer parti des possibilités résultant de l'amélioration du cadre politique, ont déclaré les ministres africains chargés du développement économique et social et de la planification lors de la conférence organisée du 5 au 8 mai à Addis-Abeba (Ethiopie) par la Commission économique pour l'Afrique (CEA).
Le Secrétaire général Kofi Annan, dans un message à la conférence lu par le Secrétaire exécutif de la CEA, K. Y. Amoako, a noté que l'existence de partenariats efficaces entre les secteurs public et privé était essentielle au développement du commerce et à la promotion des investissements privés. Faisant allusion au thème de la conférence -- "Accélération du commerce et des investissements en Afrique" -- M. Annan a déclaré que le renforcement de la collaboration avec le secteur privé était un moyen important de renforcer l'impact de l'ONU sur le développement.
L'Afrique se trouve à un carrefour, a-t-il ajouté, soulignant la persistance des conflits d'une part et les réformes économiques, la vigueur de la croissance, le dynamisme du secteur privé et de la société civile et le raffermissement des régimes démocratiques de l'autre. L'ONU soutiendra sans faillir l'Afrique grâce à ses programmes de consolidation de la paix et humanitaires ainsi que par le biais d'analyses économiques, de l'assistance technique et de la coopération régionale, a-t-il dit.
Inaugurant la conférence, le Vice-Premier Ministre éthiopien, Kassu Ilala, a noté l'amélioration de la situation du continent et mis en garde contre le triomphalisme. Les défis que devait relever l'Afrique étaient si énormes, a-t-il dit, que les pays devaient s'efforcer à tout prix de mettre un terme à leur marginalisation économique. Il a notamment fait observer que le montant total de la dette était le problème essentiel et prié les gouvernements africains de continuer à s'efforcer de trouver, individuellement et collectivement, des moyens plus rapides et efficaces de réduire le service et l'encours de la dette.

On a pu constater en Afrique une "évolution marquée des attitudes" qui permet aux investisseurs et aux entrepreneurs de prospérer et "favorise plutôt qu'elle ne décourage" le développement des activités commerciales et du secteur privé, a déclaré M. Amoako. Ces tendances prometteuses ne se confirmeront toutefois que si l'Afrique fait preuve de persévérance et est résolue à aller de l'avant, et "toute stratégie crédible" visant à accélérer le développement doit faire de la promotion du commerce et des investissements des éléments essentiels, a-t-il ajouté.
L'Afrique a besoin d'une croissance de 8 à 10 % pour "commencer à entamer" la pauvreté, a indiqué M. Tom Allen, du groupe de financement du secteur privé africain de la Banque mondiale. Tout en soulignant l'importance du profil et de la répartition de la croissance, M. Ali Ali, le nouveau Directeur chargé des politiques économiques et sociales à la CEA, a noté que dans 17 pays d'Afrique subsaharienne, près de 53 % de la population vivait en-dessous du seuil de pauvreté -- dans trois pays, le pourcentage était de plus de 60 % -- et que dans seulement deux des pays de la région moins de 40 % de la population vivait au-dessous de ce seuil.
Pour parvenir aux taux de croissance recommandés, a ajouté M. Allen, il fallait des taux d'investissement beaucoup plus élevés et un secteur privé servant de locomotive. Tout cela reposait notamment sur la stabilité sociale et macro-économique, le bon fonctionnement des marchés, ainsi que l'existence d'institutions "robustes" et efficaces, a-t-il poursuivi. Il a indiqué que la Banque mondiale fournirait une aide directe au secteur privé en finançant des projets et encouragerait un renforcement du partenariat entre les secteurs public et privé afin de stimuler le commerce et les investissements.
L'un des autres grands défis qui se présente à l'Afrique est de mettre un terme à la diminution de sa part de marché des produits traditionnels, a noté M. J. C. Saigal de la CNUCED. Le Vice-Président de la Banque africaine de développement, Ferhat Lounes, a expliqué que l'Afrique avait concédé une part de marché à l'Asie pour ce qui était du cacao, du café et du bois d'oeuvre, à l'Amérique du Sud pour le minerai de fer et à d'autres régions également pour le coton, le caoutchouc et le cuivre. Le déclin de la part de l'Afrique dans les exportations de cacao -- de 80 % en 1970 à environ 67 % au milieu des années 90 -- était le plus frappant.
Notant que 39 des 47 pays de l'Afrique subsaharienne dépendaient de deux produits primaires pour plus de 50 % de leurs recettes d'exportation, M. Lounes a fait observer que ce qui était alarmant était que, depuis 1970, la part du marché pour ce type de produits avait diminué de 70 % en moyenne. Il en a conclu qu'au lendemain des accords d'Uruguay, le monde offrait bien plus de débouchés aux produits finis, qu'aux produits de base.
L'Afrique doit par conséquent, a dit M. Saigal, promouvoir la diversification, non seulement pour renforcer sa compétitivité en ce qui concerne les exportations de produits traditionnels mais également pour s'en dégager. Il a aussi noté que les pays d'Afrique devaient non seulement s'employer à assurer la stabilité politique, à renforcer la productivité générale et à faire diminuer les coûts des transactions mais aussi à stimuler le secteur des services, à moderniser les ports et les communications et à se lancer sur l'autoroute de l'information. Il ne serait aucunement surprenant que l'absence d'information devienne un obstacle non tarifaire, a-t-il ajouté.
Le continent doit également davantage participer aux négociations et consultations multilatérales, a-t-il dit, notant que certains pays d'Afrique subsaharienne n'étaient toujours pas membres de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Il est certain que pour devenir membre, il faut être capable de négocier et que l'Afrique doit renforcer ses capacités en la matière afin de savoir ou sont ses intérêts dans un monde de plus en plus placé sous le signe de la libéralisation du commerce et de se situer par rapport aux questions -- telles que les nouvelles règles concernant les investissements -- portées à l'attention de l'OMC. M. Saigal a à ce propos indiqué que la CNUCED s'efforçait d'apporter une aide aux pays en développement dans le domaine de la diplomatie commerciale.
Appelant à une "revitalisation" de l'intégration économique régionale et sous-régionale, M. Saigal a recommandé que l'on passe d'une approche commerciale étroite à une approche basée sur la production pour parvenir à l'intégration, vue soutenue par M. Lounes qui a noté que l'Afrique devait promouvoir des projets régionaux ne se fondant plus sur l'approche classique de l'intégration par le biais de la libéralisation du commerce.
De nombreuses économies africaines sont trop faibles pour bénéficier de la mondialisation, a indiqué le représentant de l'Afrique du Sud, qui a ajouté que les programmes d'ajustement structurel avaient forcé les pays à déréglementer sans toutefois disposer des capacités humaines et institutionnelles nécessaires. Il a rappelé l'avertissement lancé par la Communauté de développement de l'Afrique australe; selon elle, l'Afrique n'avait pas grand-chose à gagner des nouvelles règles d'investissement multilatéral proposées, malgré les pressions exercées par les Etats-Unis et l'Union européenne pour qu'elle les adopte.
Le représentant de la Libye a indiqué que certains des principaux intervenants avaient une conception idéaliste et peu pratique de la libéralisation du commerce. "Les grandes puissances permettront-elles une concurrence juste et équitable?", a-t-il demandé pour l'effet, notant que plusieurs pays subissaient déjà les pressions desdites grandes puissances. La croissance, bien que nécessaire, n'est pas synonyme de développement et les projections faites au lendemain des accords d'Uruguay concernant l'agriculture africaine sont très optimistes, a indiqué le représentant. Compte tenu toutefois du fait que l'Afrique dépend des pluies et que nombre de ses producteurs sont analphabètes, le continent a davantage besoin de développement que de croissance.
Plusieurs orateurs, notamment ceux du Mali et de la Zambie, ont noté qu'un renforcement de l'allégement de la dette stimulerait le développement et se sont déclarés favorables au maintien des préférences commerciales. La Tunisie a noté que plusieurs pays ne parvenaient pas à trouver les ressources qui leur permettraient d'investir dans l'infrastructure, et ce, à un moment où on leur demandait d'accroître leur production et leur compétitivité. Elle a recommandé d'accélérer le rythme du développement agricole et d'améliorer les partenariats entre pays d'Afrique, ajoutant que 30 années de réglementations économiques ne disparaîtraient pas du jour au lendemain.
L'accélération de l'entrée de l'Afrique dans l'âge de l'information a été le thème d'un colloque d'une journée tenu durant la conférence, qui a surtout porté sur le renforcement de la coopération entre les secteurs public et privé dans le domaine de l'information.
Cette entrée, a noté M. Amoako, est "indissociablement liée au renforcement du commerce et des investissements". De même que, par le passé, les investisseurs avaient hésité à investir dans des pays sans routes, les investisseurs "hésitaient maintenant à investir dans des pays ne disposant pas des services d'information et de communication nécessaires", a-t-il indiqué. Mme. Karima Bounemra Ben Soltane, Directrice de la division des services d'information sur le développement de la CEA, a ajouté qu'il était essentiel que chaque pays cerne ses besoins spécifiques en matière d'information et de développement.
Le principal organisateur du colloque, retransmis en direct à la télévision dans toute l'Afrique, était la Commission sur l'infrastructure mondiale de l'information (GIIC). L'un de ses membres, M. Koos Bekker, Président de MultiChoice Investment Holdings Ltd., dont le siège se trouve en Afrique du Sud, a indiqué aux représentants que la GIIC, créée en 1995 et composée de 40 présidents-directeurs de sociétés transnationales axant principalement leurs activités sur des technologies de l'information, avait pour objectif premier d'établir des liens entre le secteur privé et les gouvernements et de renforcer le rôle du secteur privé dans l'avènement d'une société de l'information. M. Bekker était persuadé qu'en 2020, l'industrie la plus importante d'Afrique et du monde, serait celle de l'information et des communications au sens large, à savoir tous les réseaux, médias, ordinateurs et logiciels.
M. Ernest Wilson, Directeur du Centre pour le développement international et le règlement des conflits à l'Université du Maryland chargé de prononcer le discours liminaire, a demandé aux participants ce que chacun des ministères qu'ils représentaient pouvait faire pour que les ressources et le pouvoir dont ils disposaient permettent à leur pays de disposer de davantage de techniques et de services d'information et de communications.
Il fallait à l'évidence renforcer la cohérence des politiques nationales relatives à la société de l'information, a indiqué Mme Christina Kissiedu, responsable de la Bibliothèque Balme à l'Université du Ghana, notant la mise en place d'un Comité national ghanéen chargé d'étudier l'accès à Internet et d'autres mesures initiales visant à élaborer une politique nationale concernant la société de l'information. L'Université était le "messager électronique" national et permettait, depuis sa bibliothèque, à 300 "clients" -- professeurs, instituts de recherche, ONG, organismes du secteur privé, particuliers et organisations gouvernementales -- d'examiner les problèmes relatifs à l'information et autres et de s'entraider afin de remédier aux difficultés rencontrées dans tous les aspects du transfert électronique de l'information, notamment en ce qui concerne l'équité entre les sexes.
Les services opérationnels de la Commission économique pour l'Afrique (CEA) sont en train de se transformer aux niveaux national et sous-régional. Les anciens Centres multinationaux de programmation et d'exécution de projets (MULPOC) s'appellent désormais Centres de développement sous-régionaux (CDSR) et se sont vu confier un nouveau mandat par les ministres africains chargés du développement économique et social et de la planification. Les Centres faciliteront la coopération, l'intégration et le développement économiques à l'échelon sous-régional et aideront aussi les organismes des Nations Unies à intégrer leurs activités de développement.
Afin d'améliorer la qualité et la rapidité de son appui aux pays africains et à leurs organismes sous-régionaux, la CEA compte affecter 25 % de ses administrateurs aux CDSR -- contre 9 % auparavant -- et à y consacrer jusqu'à 40 % de ses ressources financières. Les Centres coordonneront également la concertation entre les pays en organisant des réunions permettant à ces derniers d'échanger des données d'expérience et de se faire part de leurs plans concernant les problèmes et pratiques en matière de développement. Cinq Centres -- Tangiers (Maroc), Niamey (Niger), Yaoundé (Cameroon), Kigali (Rwanda), et Lusaka (Zambie) -- fourniront des services consultatifs aux 53 pays d'Afrique.
C'est aux pays africains eux-mêmes qu'il incombe de mettre au point et en oeuvre des stratégies permettant de stimuler le commerce et les investissements, ont déclaré les ministres africains chargés du développement économique et social et de la planification lors de la conférence tenue du 4 au 8 mai à Addis-Abeba. Ils ont indiqué qu'il convenait non seulement de donner de l'Afrique l'image d'un continent se prêtant aux affaires et aux investissements mais aussi de réduire les coûts inhérents à la création d'entreprises et à leur fonctionnement. La paix et la stabilité ne suffisent pas; les pays d'Afrique doivent également se doter d'un cadre réglementaire plus adapté et d'institutions plus efficaces. Il leur faut en outre, ont ajouté les ministres, moderniser, développer et diversifier la production afin de renforcer la compétitivité du continent sur les marchés mondiaux.
La déclaration publiée à l'issue de la conférence a souligné que la pauvreté était "le problème le plus grave" de l'Afrique mais qu'une croissance économique forte et soutenue, générale et créatrice d'emplois permettrait de la réduire et même, à terme, de l'éliminer. Il faut pour parvenir à ce niveau de croissance, relever les niveaux d'investissement et d'épargne, améliorer la production et utiliser les ressources de manière plus efficace. Les ministres ont invité les sociétés transnationales à acheminer davantage de capitaux vers l'Afrique "tout en respectant les principes commerciaux de nos pays".
Malgré les efforts de réforme de l'Afrique et le rôle reconnu de l'aide au développement pour la mise en place des conditions nécessaires à l'investissement tant local qu'étranger, la tendance à la baisse à long terme de cette aide constitue un aspect de la marginalisation de l'Afrique, a indiqué la déclaration. Les ministres ont instamment prié les partenaires bilatéraux de leur fournir une aide financière directe "plus importante et à des conditions de faveur" ainsi qu'un soutien indirect en accordant des avantages fiscaux aux investisseurs nationaux participant au développement infrastructurel de l'Afrique.
Notant que la dette extérieure représentait un problème permanent grevant les ressources productrices, les ministres ont indiqué que la dernière initiative du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale à cet égard constituait un "premier pas dans la bonne direction". Ils ont demandé son renforcement par la prise d'autres mesures visant à réduire substantiellement l'encours et le service de la dette bilatérale et multilatérale de l'ensemble des pays d'Afrique.
Malgré tous les efforts déployés par les pays d'Afrique
pour attirer l'investissement étranger direct, le continent continue
de ne recevoir qu'une partie infime des flux d'IED destinés aux pays
en développement, indique le World Investment Directory, Volume
V, Africa, 1996, publié récemment par la Conférence
des Nations Unies sur le développement (CNUCED). Le peu d'investissements
faits en Afrique pendant la période 1991-1995 ont en outre surtout
bénéficié à huit pays, également répartis
entre le nord du continent et l'Afrique subsaharienne (Egypte, Libye, Maroc,
Tunisie; Afrique du Sud, Angola, Ghana, Nigéria). Le Nigéria
a été le principal bénéficiaire des courants
d'investissement étranger direct, suivi de l'Egypte, du Maroc, de
l'Angola et de l'Afrique du Sud.
Parmi ces pays, l'Angola, l'Egypte, la Lybie, le Nigéria et la Tunisie exportent du pétrole et l'Angola fait également partie des pays les moins avancés (PMA). Ces huit pays ont obtenu 92 % de l'ensemble des flux d'IED entre 1991 et 1995. L'Angola à lui seul a reçu 72 % des flux de ce type destinés aux 33 PMA d'Afrique, qui n'ont reçu au total que 14 % de l'ensemble des investissements.
Selon le rapport, les neuf pays exportateurs de pétrole du continent -- les autres sont l'Algérie, le Congo, le Cameroun et le Gabon -- se taillent en général la part du lion en matière d'IED mais cette part a diminué depuis le début des années 80 : 84 % pendant la période 1981-1985 contre 73 % entre 1985 et 1995.
L'une des raisons pour lesquelles l'Afrique ne reçoit que si peu d'IED, selon la CNUCED, est l'importante concentration de PMA dans la région (33 des 48 existant dans le monde). S'ajoutent à ce fait les obstacles concomitants aux investissements, tels que la petitesse des marchés, le manque d'infrastructures, la non-qualification de la main-d'oeuvre et les niveaux élevés de la dette extérieure.
Une autre grande raison, selon M. Georg Kell du bureau de la CNUCED
à New York, est l'idée négative que se fait la communauté
internationale du continent. Les pays d'Afrique ont adopté de nombreuses
mesures pour faciliter les investissements étrangers, allant des
allégements fiscaux et douaniers à la libéralisation
des marchés des changes en passant par le rapatriement garanti des
capitaux et des bénéfices. Ils ont également signé
de nombreux traités d'investissements multilatéraux et bilatéraux
-- quelque 260 traités bilatéraux jusqu'en 1996 -- la plupart
d'entre eux avec des pays développés. Les investisseurs hésitent
toutefois à placer leur argent sur le continent malgré des
taux de rendement relativement plus élevés qu'ailleurs, car
l'idée qu'ils se font de la région est grandement influencée
par les médias et ces derniers font la part belle aux crises et aux
conflits touchant quelques régions. M. Kell espère que ce
rapport permettra aux non-Africains de se faire une idée plus réaliste
de l'Afrique et de sa situation et constituera également un outil
utile tant aux investisseurs qu'aux gouvernements.
Bien que la CNUCED soit préoccupée par la faiblesse de l'investissement, elle relève toutefois certains "signes de vitalité", notamment l'intérêt croissant des investisseurs pour les secteurs secondaire et tertiaire.
Les pays industrialisés, notamment ceux d'Europe de l'Ouest, sont pour l'Afrique les principales sources de flux d'IED, indique le rapport. La France et le Royaume-Uni notamment, qui entretiennent des liens remontant à l'époque coloniale avec le continent, jouent un rôle particulièrement important : entre 1991 et 1993 75 % des flux d'IED ayant pour origine les pays industrialisés provenaient de ces deux pays.