Le Cap:
misère au milieu de l'abondance

Par Djibril Diallo


 

 

Les journalistes, les fonctionnaires et les experts du développement qui arrivaient au Cap pour la première fois avaient peine à dissimuler leur stupéfaction. Le PNUD n'aurait-il pu choisir un endroit plus indiqué pour débattre de l'élimination de la pauvreté?

Le groupe s'était rendu dans cette ville prospère d'Afrique du Sud pour participer au lancement mondial du Rapport sur le développement humain, 1997 et mettre en commun les expériences de ses membres sur l'élimination de la pauvreté en Afrique. Ils étaient venus de loin, du Burkina Faso, de la Gambie et de la République de Guinée. Entre l'aéroport et l'hôtel, ils ont découvert une ville qui aurait pu sortir tout droit d'un studio d'Hollywood : de magnifiques autoroutes, des gratte-ciel ultramodernes, les bâtiments du Parlement dans le centre-ville, entourés par de luxueux centres commerciaux, des théâtres, des cinémas et des salles de concert. Le front de mer, l'une des majeures attractions touristiques de la ville, était tout proche.

Mais une partie de la réalité échappait aux regards. C'est un pays de contrastes, où le luxe côtoie une pauvreté abjecte. David Whaley, l'infatigable Représentant résident du PNUD dans le pays, nous montra comment nous n'aurions pu choisir un endroit plus indiqué que le Cap pour illustrer le problème de la pauvreté mondiale. "Sur la route de l'aéroport, jetez un coup d'oeil derrière les haies et les clôtures pour voir, au-delà, les colonies de squatters", nous a-t-il dit. "La ville donne une bonne image de tout ce qu'il y a d'impressionnant et de tout ce qu'il y avait, jusqu'à une date récente, de lamentable dans l'ensemble de l'Afrique du Sud".

Ceux d'entre nous qui étaient journalistes ont eu la possibilité de passer une journée dans les immenses townships de Cape Flats. Certains furent si choqués par l'affreuse misère qu'il leur fut impossible de dîner ce soir-là. Ils ont visité Guguletu, township de Noirs, qui se compose de dizaines de milliers de pauvres cabanes de carton, bois, papier et de tous les autres matériaux trouvés dans les dépotoirs.

Nous y avons rencontré Albertina Boyce, âgée de 16 ans, déjà mère d'une fillette de quatre mois, Nzinsi. Elle et son mari partagent une cabane avec un simple trou à l'extérieur en guise de latrines. Comme le domicile familial est dépourvu de plomberie et que ses occupants n'ont pas même accès à un robinet public, il ne leur reste qu'à demander un peu d'eau dans un foyer voisin terriblement surpeuplé. Pas question de prendre souvent une douche.

Le taux de chômage est élevé parmi les 500 000 habitants de ce township. Il n'y a ni services sociaux, ni égouts, ni ramassage des ordures. Il faisait très froid, à peu près autant qu'en Europe occidentale au milieu de décembre. Un vent cinglant sifflait à travers les fragiles boîtes qui abritent non moins de 2,5 millions de personnes. Le Cap est une ville de près de 3 millions d'habitants. Les masses ont été littéralement expulsées de la ville et rejetées dans des townships où seuls vivent les métis, les Asiatiques et les Noirs. Selon David Whaley, "la raison d'être de l'apartheid était de condamner la majorité à une pauvreté absolue, créée artificiellement et perpétuée légalement aux côtés de la minorité fortunée qu'il subventionnait ainsi. Il avait pour raison d'être de retarder le développement humain de manière criminelle et systématique".


Derrière les gratte-ciel modernes du Cap se trouvent les immenses townships pauvres de Cape Flats, l'un des legs de l'apartheid et de ses nets contrastes sociaux.

De fait, l'Afrique du Sud occupe cette année le 90e rang parmi 175 pays classés en fonction de l'indice de développement humain. Parmi les pays d'Afrique subsaharienne, elle est relativement bien placée, venant juste après les Seychelles et Maurice sur le plan du développement humain. Mais, pour les Sud-Africains blancs, les niveaux de développement humain sont plus élevés, comparables à ceux de Chypre et de la Barbade. Quant aux Sud-Africains noirs, leur niveau de développement humain les place au 125e rang -- bien au-dessous du Botswana, à côté du Swaziland.

En Afrique du Sud, 40 % du revenu national est entre les mains des 10 % de la population les plus favorisés, tandis que les 40 % les plus défavorisés n'en détiennent que 10 %. Ces chiffres à l'esprit, le Vice-président de l'Afrique du Sud, Thabo Mbeki, a souligné lors de la présentation du Rapport sur le développement humain que l'élan politique qui avait animé la lutte contre l'apartheid devait maintenant communiquer la même ardeur à la lutte contre la pauvreté. Cet élan s'est déjà traduit par l'affranchissement politique des femmes, particulièrement remarquable au Parlement dont elles constituent 25 % des membres.

Le PNUD a conclu des partenariats avec des communautés à travers toute l'Afrique du Sud, leur offrant de nouvelles possibilités de tirer parti des ressources du pays et de contribuer à son développement. Après tout, l'Afrique du Sud dispose de la richesse et des ressources nécessaires pour satisfaire elle-même à la plupart de ses besoins en matière de développement.

 

*Le baobab africain est l'un des arbres du monde les plus résistants, florissant même dans l'environnement le plus aride. C'est également l'arbre sous lequel se réunissent par tradition des Africains pour débattre des questions d'intérêt commun.

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