Les conflits : une réalité à laquelle il faut faire face

Le Secrétaire général, M. Annan, étudie sans complaisance les causes des conflits et leurs remèdes potentiels

Organisation des Nations Unies, New York -- 16 avril
Dans ce qui pourrait être son plus important rapport politique à ce jour, le Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies, M. Kofi Annan, a analysé avec une remarquable franchise les causes des conflits en Afrique. Dans son rapport, M. Annan propose également un ensemble complet de mesures "réalistes et applicables" de grande ampleur susceptibles de sensiblement réduire les tensions politiques et la violence au sein des États africains et entre eux.

Le rapport que le Conseil de sécurité avait demandé et qu'il va examiner de façon approfondie, peut-être au niveau des ministres des affaires étrangères, le 24 avril, a pour toile de fond les importants progrès politiques et économiques réalisés sur le continent, ainsi que l'entrée en scènes de dirigeants qui ont confiance dans la capacité de l'Afrique d'organiser la paix et le passage à un niveau supérieur de développement. Ces succès récents ont suscité au niveau international un regain d'intérêt pour l'Afrique et de ce fait, le rapport pourrait bien recueillir l'aval de l'Afrique et du reste du monde à un moment où, comme le fait observer le Secrétaire général, les efforts faits pour sortir des cycles du passé "commencent enfin à porter leurs fruits".

Les recommandations du Secrétaire général tirent une bonne partie de leur force de la franchise avec laquelle il analyse les causes des conflits en Afrique -- et met en évidence les responsabilités.

"Faute d'avoir prévenu ces épouvantables tragédies [comme au Rwanda, en Somalie et au Libéria], dit-il, les dirigeants des pays africains ont manqué à leurs responsabilités à l'égard de leurs peuples; la communauté internationale a manqué aux siennes; l'Organisation des Nations Unies aussi." À plusieurs reprises, le Secrétaire général demande à tous les intéressés de "mobiliser la volonté politique nécessaire" pour redresser la situation en Afrique.

"L'ONU est prête à jouer son rôle", déclare M. Annan. "La communauté mondiale doit l'être aussi, tout comme l'Afrique".

Aujourd'hui, l'Afrique doit plus que jamais faire un effort d'introspection, affirme le Secrétaire général, car le continent est entré dans une nouvelle phase dynamique de recherche de la paix et de la prospérité. Toutefois, ajoute-t-il, les efforts de l'Afrique doivent bénéficier d'un appui international mieux affirmé dans l'arène tant politique qu'économique : les mesures d'allégement de la dette doivent aller plus loin et les produits africains doivent avoir plus facilement accès aux marchés d'exportation si l'on veut accroître le niveau de vie et, partant, promouvoir la stabilité.


Photo ONU / Milton Grant
Renforcer la coopération avec les institutions africaines :
Le Secrétaire général de l'ONU,
M. Kofi Annan, et le Président en exercice de l'Organisation de l'unité africaine, lors du Sommet de l'OUA tenu en juin 1997 à Harare.

Dans ce qui est l'une des présentations les plus concises et les plus autorisées sur les causes des conflits en Afrique et leurs remèdes, le rapport relève qu'en 1996 seulement, 14 des 53 pays d'Afrique ont connu des conflits armés et que depuis 1970, il y a eu sur le continent africain plus de 30 guerres qui, dans leur majorité, ont été des conflits internes. Ces conflits ont été responsables de "plus de la moitié de tous les décès causés par des conflits dans le monde entier et ont fait plus de 8 millions de réfugiés et de personnes déplacées".

Bien qu'aucun transgresseur n'y soit désigné nommément, le rapport indique que même au lendemain de la guerre froide, les intérêts étrangers continuent de jouer un rôle important dans certains conflits, la rivalité se portant désormais sur le pétrole et d'autres ressources africaines.

Les États africains ne sont pas non plus épargnés : même s'il rend hommage aux efforts de plus en plus fréquents qu'ils mènent dans le domaine du maintien de la paix et de la médiation, le Secrétaire général souligne qu'"il faut bien reconnaître le rôle que certains gouvernements africains jouent pour soutenir, voire pour fomenter, des conflits chez leurs voisins".

Évoquant les différents acteurs qui contribuent à attiser les conflits, M. Annan critique vivement les marchands d'armes internationaux qui "profitent des conflits" en Afrique. Il recommande aux États Membres de promulguer des lois faisant de la violation, par des particuliers ou des sociétés, d'embargos sur les armes décrétés par le Conseil de sécurité un délit punissable dans leur législation nationale. Bien qu'il se soit avéré difficile jusqu'ici d'obtenir la divulgation du nom des marchands d'armes, le Secrétaire général estime que nulle autre initiative ne contribuerait davantage à la lutte contre le flux d'armes illicites à destination de l'Afrique. Le Secrétaire général demande au Conseil de sécurité de se saisir de toute urgence de cette question et notamment d'examiner le rôle que pourrait jouer l'Organisation des Nations Unies dans la compilation, la recherche et la publication de ce type d'informations.

Tout en reconnaissant que les États ont le droit d'assurer leur propre défense, le Secrétaire général demande aux États africains de ramener leurs dépenses d'armements et de munitions au-dessous de 1,5 % de leur PIB et de s'engager à ne pas augmenter leur budget de la défense pendant les 10 prochaines années.


Photo : AIM/ Ferhat Momade
Armes illicites :
Appelant l'attention sur le rôle des marchands d'armes, le Secrétaire général a invité instamment tous les pays africains à fournir au Registre des armes classiques des données sur leurs importations d'armes.


Il note les "distorsions à long terme dans l'économie politique en Afrique" et l'héritage d'autoritarisme laissé par le colonialisme qui a notamment débouché sur la notion que le vainqueur remportait tout et des formes hautement personnalisées de conduite des affaires publiques dans certains pays africains. Compte tenu de l'absence fréquente de moyens pacifiques pour remplacer ceux qui sont au pouvoir et de la "politisation souvent violente de l'ethnicité", M. Annan fait observer que les conflits deviennent pratiquement inévitables.

S'agissant de l'Organisation des Nations Unies elle-même, M. Annan demande à la communauté internationale, qui s'est montrée "très réticente au cours de ces dernières années à prendre les risques politiques et financiers associés au déploiement d'opérations de maintien de la paix", de revoir sa position. Le souvenir de l'expérience en Somalie continue d'entraver l'action de l'Organisation, qui a du mal à réagir rapidement et de manière décisive en cas de crise; en Afrique même, l'absence d'action décisive de la part de l'Organisation des Nations Unies pour mettre fin au génocide a eu un impact particulièrement grave et amené certains gouvernements africains à tenir l'Organisation en marge des affaires politiques régionales. Les "horribles souffrances du peuple rwandais sont pour la communauté internationale le signe on ne peut plus clair qu'elle ne devra plus jamais tolérer une telle inaction", déclare le Secrétaire général.

Le Secrétaire général engage instamment les États Membres à recommencer à fournir à l'Organisation un appui mieux coordonné afin de lui permettre de prendre rapidement des mesures décisives en vue de prévenir ou de résoudre les conflits en Afrique. Il dit qu'une opération de maintien de la paix des Nations Unies pourrait jouer un rôle décisif si elle était "dotée d'un élément de dissuasion crédible et des ressources requises, et appuyée par une ferme volonté politique". M. Annan demande à la communauté internationale de soutenir les initiatives prises aux niveaux régional et sous-régional et encourage vivement les États Membres de l'ONU à verser des contributions aux fonds d'affectation spéciale de l'ONU et de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) pour la prévention des conflits et le maintien de la paix. "Ce soutien est nécessaire parce que l'Organisation n'a ni les moyens ni les compétences requises pour régler tous les problèmes pouvant surgir en Afrique" dit-il. "Il est également souhaitable parce que la communauté internationale doit essayer, chaque fois que possible, d'accompagner les efforts faits par l'Afrique pour résoudre ses problèmes plutôt que de se substituer à elle."

Le Secrétaire général dit que l'Afrique doit démontrer qu'elle a la volonté de rechercher des solutions politiques plutôt que militaires aux problèmes, de suivre des voies démocratiques pour défendre des intérêts légitimes et exprimer des désaccords et de respecter l'opposition politique. L'Afrique doit également prendre la gestion des affaires publiques au sérieux -- en assurant le respect des droits de l'homme et la primauté du droit, en consolidant la démocratisation et en encourageant la transparence et l'efficacité de l'administration publique. "Tant qu'elle ne remettra pas à l'honneur la bonne gestion des affaires publiques, l'Afrique ne se libérera pas des conflits potentiels ou réels qui constituent son lot actuel."

M. Annan exhorte les gouvernements qui connaissent des situations de conflit à envisager de désigner des médiateurs spéciaux ou des commissions spéciales pour créer un climat de confiance et proposer des solutions pratiques. Il recommande également la création de "groupes de contact" réunissant les pays concernés ou la tenue d'une "conférence spéciale" pendant les conflits ou au lendemain de ceux-ci, comme dans le cas du Libéria. Par ailleurs, les sanctions devraient être mieux ciblées car "dans certains cas, les souffrances infligées aux populations civiles sont tout à fait disproportionnées par rapport à l'effet probable des sanctions sur le comportement des parties au conflit." M. Annan suggère de viser plus spécifiquement les dirigeants et leurs proches, par exemple en gelant leurs avoirs personnels et institutionnels et en restreignant leur liberté de déplacement à l'étranger.


Photo ONU / Milton Grant
La Communauté internationale s'intéresse de nouveau à l'Afrique :
Le Secrétaire d'État américain, Mme Madeleine Albright (ci-contre avec M. Annan) a initié et présidé la première réunion au niveau ministériel que le Conseil de sécurité a consacrée à l'Afrique, en septembre dernier (réunion au cours de laquelle le Secrétaire général a été prié d'établir le rapport). M. Annan a présenté le rapport le 16 avril à une réunion du Conseil de sécurité présidée par l'Ambassadeur du Japon, M. Hisashi Owada. Une deuxième conférence au sommet consacrée au développement de l'Afrique se tiendra au Japon en octobre 1998.

En ce qui concerne la communauté internationale, M. Annan dit qu'il faut restructurer l'aide au développement "afin qu'elle soit axée sur les domaines où elle aura le plus d'effets et qu'elle vise à réduire la dépendance des pays". Il fait observer qu'après plus de 40 ans de programmes d'assistance technique, 90 % des 12 milliards de dollars dépensés chaque année dans ce cadre servent encore à financer des consultants non africains, en dépit du fait qu'il existe, au niveau national, des experts dans de nombreux domaines. M. Annan exhorte donc les donateurs à "faire en sorte qu'au moins 50 % des ressources qu'ils fournissent à l'Afrique soient dépensées en Afrique".

M. Annan demande que la communauté internationale se montre "moins réticente à prendre les risques politiques et financiers associés au déploiement des opérations de maintien de la paix."

M. Annan dit qu'il faudrait trouver "de nouvelles sources de financement" et "mieux utiliser les ressources existantes et, pour ce qui est des échanges et du problème de la dette, appliquer des mesures qui permettront à l'Afrique de générer les capitaux dont elle a besoin et de mieux les réinvestir." Il demande que le prochain sommet du Groupe des huit principaux pays industrialisés inscrive à son ordre du jour l'élimination des barrières douanières à l'encontre des produits africains. Il demande également une nouvelle réduction de la dette extérieure des pays d'Afrique, qui a atteint un niveau "intenable" -- 328,9 milliards de dollars en 1995 -- ce qui permettrait d'appuyer et de renforcer les réformes économiques. Il faudrait veiller "à ce que la capacité qu'aura l'Afrique d'attirer l'investissement ne soit pas compromise mais, au contraire, renforcée du fait que les contraintes auront été levées en ce qui concerne les activités nouvelles".

Le Secrétaire général dit qu'il faudrait renforcer les processus d'intégration régionale et sous-régionale et que le système des Nations Unies (y compris les institutions de Bretton Woods, en collaboration avec des instances intergouvernementales telles que l'Union européenne, doit appuyer les efforts mené par les pays africains. Il demande également que l'on "examine de près" les initiatives importantes qui ont été prises au niveau international en faveur de la paix et du développement en Afrique, notamment le nouvel Ordre du jour des Nations Unies pour le développement de l'Afrique dans les années 90 et son complément sur le plan opérationnel, l'Initiative spéciale du système des Nations Unies pour l'Afrique, la Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l'Afrique et l'Engagement 7 de la Déclaration de Copenhague sur le développement social.


DEMANDE D'INTERVIEW :
Les journalistes qui souhaiteraient interviewer des fonctionnaires de l'ONU au sujet de ce rapport peuvent s'adresser au responsable de la rédaction, Afrique Relance,
Département de l'information, New York;
Tél : (212) 963-6856 / téléc. : 963-1334 / courrier électronique : lone@un.org


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