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Afrique Relance, Nations Unies, Actualités, décembre
2003 'Le sida est la véritable arme de
destruction massive'
BBC : Bonjour et bienvenue à l'émission The Interview. Je suis Carrie Gracie, et je me trouve aujourd'hui dans les bureaux du Secrétaire général, au trente-huitième étage du siège de l'ONU à New York. Mon invité est le Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan. Bienvenue dans notre émission. Kofi Annan : Merci beaucoup. Je suis heureux d'être ici avec vous. BBC: Ces deux dernières semaines, le BBC World Service a diffusé une série d'émissions sur le sida et nous avons présenté différents aspects de la maladie. Mais aujourd'hui, nous voulons comprendre le rôle qui est le vôtre et savoir si vous pensez être en train de gagner la bataille. Je vais donc commencer par vous poser des questions sur l'ennemi à combattre. Quand avez-vous compris pour la première fois à quel point le sida était un ennemi redoutable ? Annan: Je crois que c'était en discutant de la question avec l'Organisation mondiale de la santé [OMS] et l'ONUSIDA [Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida] et en considérant les chiffres et les statistiques de même que et les effets catastrophiques que cela avait dans de nombreux pays africains, ainsi que l'attitude des dirigeants. Nous avions besoin que les dirigeants se mobilisent. Nous avions besoin de mobilisation à tous les niveaux. Mais le plus important, c'était d'amener les présidents et les premiers ministres à prendre position. Or ce n'était pas le cas. J'ai pensé que nous devions faire tout ce que nous pouvions pour les sensibiliser au problème et pour les faire agir.
De gauche à droite : Peter Piot, Directeur exécutif du Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida (ONUSIDA), le Président du Nigéria, Olusegun Obasanjo, et le Secrétaire général, Kofi Annan. Photo: ©Nations Unies / Eskinder Debebe
BBC : Lorsque vous avez pris conscience du problème, était-ce uniquement en parlant aux dirigeants et aux représentants des pouvoirs publics ou avez-vous été sur le terrain parler au personnes atteintes du sida ? Annan : Je suis allé sur le terrain parler aux personnes atteintes du sida. D'ailleurs, ma femme et moi étions à Lima la semaine dernière encore, et nous avons été témoins d'une situation assez douloureuse, en rencontrant un groupe de femmes qui avaient décidé d'aider des personnes atteintes du sida. Elles étaient accompagnées d'une fillette de neuf ans, dont la mère et le père étaient morts du sida. Elle n'avait plus que sa grand-mère, qui était analphabète et ne savait que faire. Lorsque nous les avons rencontrées, elle ne recevait aucune assistance. J'ai donc appelé mon collègue du PNUD [Programme des Nations Unies pour le développement] sur place, le coordonnateur résident, et lui ai demandé ce qu'on pouvait faire pour cette fillette. Bien sûr, il va essayer de voir si l'Organisation panaméricaine de la santé, l'organisation régionale de l'OMS, peut l'aider. Mais cela nous a fait à tous les deux une très forte impression. Nous savions que ce type de situation existait mais nous ne nous y attendions pas. J'ai vu la situation de certaines régions d'Afrique, où j'ai rendu visite dans des villages à des malades du sida; on voit une grand-mère et beaucoup de petits enfants mais aucune mère, aucun père. Mais on peut aussi aller dans des endroits comme au Mozambique, dans un petit dispensaire qui fait beaucoup de choses, qui suit les femmes enceintes, afin que les enfants naissent sans être porteurs du virus, et qui suit les mères pour essayer de les protéger, afin que les enfants gardent leur mère et ne viennent pas grossir les rangs des orphelins, dont le nombre dépasse 14 millions. J'ai également perdu des amis très proches, dont certains travaillaient ici à l'ONU, et cela aussi est très marquant. BBC : Vous avez donc vu des gens lutter contre les différents stades de la maladie ? Annan : Exactement. Donc, pour moi, il ne s'agit pas de statistiques -- il ne s'agit pas de statistiques. J'ai vu les souffrances et la douleur que cause la maladie. Ce qui est plus difficile encore, c'est de voir une personne allongée là, en train de mourir, alors qu'elle sait que quelque part dans le monde il existe des médicaments qui pourraient la sauver, mais qu'elle ne peut pas avoir parce qu'elle est pauvre et vit dans un pays pauvre. Que faisons-nous de notre humanité commune ? Comment lui expliquer que dans certaines régions du monde le sida est une maladie qui peut être traitée, avec laquelle on peut vivre et fonctionner, mais que dans sa situation particulière, c'est une condamnation à mort. C'est très difficile. J'ai vu les souffrances et la douleur que cause la maladie. Ce qui est plus difficile encore, c'est de voir une personne allongée là, en train de mourir, alors qu'elle sait que quelque part dans le monde il existe des médicaments qui pourraient la sauver, mais qu'elle ne peut pas avoir parce qu'elle est pauvre et vit dans un pays pauvre. BBC : Et quelles explications lui donnez-vous ? Annan : Vous essayez d'expliquer ce que vous essayez de faire et ce que vous essayez d'amener les gouvernements à faire pour accroître l'assistance fournie -- non seulement dans les domaines du traitement, de la prévention et de l'éducation, mais également en faisant participer les jeunes et les associations de femmes. Cela n'arrange pas forcément les choses pour la personne malade, mais au moins elle sait ainsi que des mesures sont envisagées, que des mesures vont être prises. Si cela ne lui sauve pas la vie, cela sauvera la vie d'autres personnes. C'est en soi une consolation, mais ce n'est pas suffisant. C'est pourquoi je suis assez satisfait de l'approche [du Directeur général de l'OMS, Lee Jong Wook] qui consiste à essayer de distribuer des médicaments anti-sida à 3 millions de personnes en cinq ans. Aujourd'hui nous avons 300 000 personnes qui prennent ces médicaments. BBC : Il s'agit de l'initiative de l'Organisation mondiale de la santé ? Annan : Oui. BBC : Cela s'appelle « Trois d'ici à cinq ». Trois millions d'ici à l'année 2005. Annan : Oui. BBC : Nous y reviendrons dans quelques instants, mais je voudrais d'abord savoir quelle est votre réaction lorsque vous vous trouvez face à ces gens qui vous demandent : « Pourquoi est-ce que je ne peux pas avoir ces médicaments ? » Annan : C'est extrêmement difficile et je peux vous dire que j'ai vraiment essayé de toutes mes forces. Vous savez peut-être que j'ai rencontré plusieurs fois les présidents des sept plus grandes entreprises pharmaceutiques afin de faire baisser le prix de ces médicaments -- de leur faire comprendre que bien que je respecte et approuve les droits de propriété intellectuelle, il est extrêmement difficile de refuser aux pauvres l'accès aux médicaments. Nous devons pouvoir concilier les deux. Et ils ont réduit une partie des prix. Dans certains cas, comme la névirapine, elle est distribuée gratuitement dans certains pays. BBC : C'est le médicament contre la transmission de la mère à l'enfant chez les femmes enceintes ? Annan : Exactement. C'est d'ailleurs à mon avis le plus cruel de tous les moyens de transmission. Alors il faut faire pression et essayer d'obtenir le plus possible de progrès. Et les gouvernements commencent à se mobiliser. En ce qui concerne les personnes qui sont en difficulté, dans certains cas, comme pour l'enfant de Lima dont j'ai parlé, vous pouvez leur apporter une aide, mais cela n'est pas toujours le cas. Dans d'autres situations, vous ne pouvez pas leur apporter une aide immédiate. BBC : Et quelle est alors votre réaction : la révolte ou l'abattement ? Annan : Les deux. Je suis révolté, je suis abattu, je me sens impuissant du fait que je vis dans un monde où nous avons les moyens, nous avons les ressources nécessaires pour aider tous ces patients, mais ce qui manque, c'est la volonté politique. Comment mobiliser cette volonté politique pour leur venir en aide ? Et bien sûr, quelqu'un comme moi qui essaie de représenter les pauvres et ceux qui n'ont pas les moyens de s'exprimer a alors l'impression d'échouer, de ne pas en faire assez. On finit par se sentir un peu épuisé et très contrarié -- vraiment très contrarié, voire même déprimé. Je suis révolté, je suis abattu, je me sens impuissant du fait que je vis dans un monde où nous avons les moyens, nous avons les ressources nécessaires pour aider tous ces patients, mais ce qui manque, c'est la volonté politique. BBC : Et pourtant, que pouvez-vous faire de plus ? Quand vous vous demandez « que puis-je faire de plus ? », que répondez-vous ? Annan : Je pense que nous devons continuer à mobiliser la société pour qu'elle joue un rôle. Nous devons amener les dirigeants à prendre position contre la discrimination, contre les préjugés qui entourent la maladie. Nous avons besoin de ressources, nous avons besoin de ressources pour aider ces gens. Nous disposons d'un budget relativement faible. Nous estimons que d'ici à 2005, nous aurons besoin dans le monde de 10 milliards de dollars par an pour combattre la maladie. Aujourd'hui, j'essaie de voir si nous pouvons obtenir 3 milliards de dollars par an pour les cinq ans à venir, pour le Fonds mondial [de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, un organisme de financement international]. Je voudrais que l'Union européenne verse un milliard de dollars par an dans les cinq ans à venir, le Gouvernement des États-Unis un milliard de dollars et d'autres sources un milliard de dollars -- des engagements pluriannuels pour les cinq ans à venir. Et bien sûr, le reste devra venir d'autres sources. BBC : Mais cet argent n'arrive pas, n'est-ce pas ? Il y a deux ans, les intéressés ont commencé par faire de grandes déclarations sur ce qu'ils allaient verser, mais l'argent n'arrive pas. Annan : L'argent n'arrive pas. Je suis déçu. Nous avons obtenu plusieurs milliards de dollars et j'en suis reconnaissant, mais cela ne suffit pas. Nous avons besoin de beaucoup, beaucoup plus. BBC : Car vous avez dit, lors du lancement du Fonds mondial, que vous auriez besoin de 7 à 10 milliards de dollars par an. Pour l'instant, le Fonds mondial a pu distribuer 2 milliards de dollars sur deux ans. Vous êtes très loin du but. Avez-vous l'impression -- vous avez mentionné un sentiment d'échec personnel -- avez-vous un sentiment d'échec ? Annan : Il y a un échec de ma part et l'indifférence de ceux qui ont le pouvoir et les moyens financiers -- l'indifférence de ceux qui devraient mobiliser la volonté politique d'agir. Mais je continue à les importuner. Je leur parle. Je fais pression. BBC : Et comment vous y prenez-vous ? Imaginons que je suis George Bush et que je suis assis en face de vous. Je viens d'annoncer que je vais affecter 15 milliards de dollars sur cinq ans à la lutte contre le sida, mais je vais n'en donner qu'une petite partie aux Nations Unies et le reste, je vais le distribuer moi-même à droite, à gauche. Comment allez-vous me convaincre ? Annan : Je vais vous expliquer que si vous voulez partir de rien et mettre en place vous-même les structures et les mécanismes administratifs nécessaires, manifestement, vous n'allez pas pouvoir dépenser quelque 3 milliards de dollars en un an. Mais si vous passez par les structures que le Fonds mondial et le système des Nations Unies ont déjà mises en place, vous devriez pouvoir utiliser la plus grande partie de cette somme pour venir en aide aux populations défavorisées qui en ont besoin, aujourd'hui et non demain. Et je vous encouragerais également à verser la plus grande partie possible de cette somme au Fonds mondial. Au départ, ils avaient dit qu'ils alloueraient un milliard de dollars au Fonds et je me suis dit : « Si c'est un milliard de dollars au départ, ce n'est pas si mal ». Mais ensuite j'ai appris que c'était un milliard de dollars réparti sur cinq ans. Mais nous n'avons pas déclaré forfait. J'ai parlé à des sénateurs, j'ai parlé à d'autres personnes. J'ai parlé au Président Bush lui-même, qui accorde beaucoup d'attention au problème du sida. [Nous devons] augmenter le montant des contributions au Fonds mondial, qui a à ce jour octroyé des subventions à environ 93 pays. Où que j'aille, j'entends dire à quel point cela a été utile et, bien sûr, que tout le monde a besoin d'aide supplémentaire. Si nous n'obtenons pas les sommes nécessaires et si le Fonds mondial échoue, ce serait une mise en cause très grave des dirigeants du monde actuel. [Nous devons] augmenter le montant des contributions au Fonds mondial, qui a à ce jour octroyé des subventions à environ 93 pays . Si nous n'obtenons pas les sommes nécessaires et si le Fonds mondial échoue, ce serait une mise en cause très grave des dirigeants du monde actuel. BBC : Seraient-ils mis en cause pour des raisons humanitaires ou pouvez-vous invoquer, pour les convaincre, leurs propres intérêts ? Annan : Les deux à la fois. Pour des raisons humanitaires -- et morales -- et dans leur propre intérêt. En fait, il s'agit d'un problème de sécurité dans certains de ces pays. C'est-à-dire que dans certains des pays de l'Afrique australe, le sida nous prive non seulement du présent mais également de l'avenir. Il tue une partie des hommes et des femmes les plus productifs. Des écoles perdent des enseignants. Des hôpitaux perdent des docteurs. La fonction publique est dépeuplée. Auparavant, il s'agissait de former des gens et des fonctionnaires. Maintenant, dans certains de ces pays, il pourrait s'agir de reconstituer les effectifs ou même de faire venir des gens de l'extérieur. La maladie décime les forces de sécurité et la police. C'est un très grave problème, pas seulement en Afrique. La maladie se propage très rapidement en Asie, en Europe de l'Est et dans les Caraïbes, et même dans ce pays-ci, elle gagne du terrain. Ceux qui croient que l'épidémie de sida est finie s'illusionnent. C'est l'une des plus graves épidémies que le monde ait jamais connues et nous devons absolument la prendre très au sérieux. BBC : Nous avons parlé de ce que vous attendez des pays développés. Parlons maintenant de la mobilisation des pays où l'épidémie se manifeste. Quel est le problème ? Pourquoi n'y a-t-il pas plus de mobilisation ? Annan : Certains refusent d'en parler pour des raisons culturelles. Dans un certain cas, un dirigeant africain était sur le point de faire un discours -- je ne veux pas le nommer pour ne pas le mettre dans l'embarras -- et, dans le discours qui avait été préparé à son intention, on lui demandait d'encourager les jeunes et la population à utiliser des préservatifs pour se protéger. Il a dit : « Je ne peux pas prononcer le terme de 'préservatif', je suis le père de la nation. Vous ne pouvez pas me demander d'encourager les jeunes à avoir de multiples partenaires sexuels. » Mais cela sauve des vies. BBC : Et c'est ce que vous lui avez dit ? Annan : Oui, c'est ce que je lui ai dit. Je lui ai dit : « Cela sauve des vies ». J'ai parlé à un autre dirigeant africain qui était également complètement opposé à l'utilisation de préservatifs et disait : « Monsieur le Secrétaire général, nous ne voulons pas vous associer au terme de préservatif. Vous ne devriez même pas prononcer ce mot ni en parler ». Je lui ai dit : « Monsieur le Président, j'ai même écrit au pape à ce sujet, pour envisager de coopérer avec l'église catholique dans les domaines de la prévention, de l'éducation, des traitements et des soins. » Et il m'a regardé en disant : « Monsieur le Secrétaire général, lorsqu'il s'agit de préservatifs, le pape et moi sommes exactement du même avis. » Et je lui ai répondu : « Monsieur le Président, mais votre peuple est en train de mourir. Il s'agit de sauver des vies humaines et c'est une question de la plus haute importance -- Dieu comprendra. » BBC : Et avez-vous réussi à le faire changer d'avis ? Annan : Non, et c'est ce qui est frustrant. Ce sont les difficultés par lesquelles on doit parfois passer. Et ensuite si je vais voir des patients mourant du sida et qu'ils me demandent : « Aidez-nous -- faites en sorte que notre président et les dirigeants nous aident. » On ne peut pas leur dire quelle est l'attitude de leur président. Je leur dis : « Nous faisons pression auprès du président. Nous allons continuer. » Parfois, il faut donner son avis pour les mettre dans une position inconfortable. En même temps, il faut pouvoir coopérer avec eux et les encourager à faire ce qui est nécessaire et ce qu'ils doivent faire et non les rebuter. Et c'est vraiment, vraiment très, très difficile. BBC : Vous ne pouvez donc pas les réprimander en public. Vous devez faire pression en privé. Annan : Je fais les deux. Je fais pression en privé -- en étant très direct. En public, je donne mon avis et incite fortement les dirigeants à agir. Je les incite à diriger. Je les incite à penser à leur peuple. Je les incite à sauver des vies, mais sans les citer nommément. BBC : C'est très difficile, n'est-ce pas, car beaucoup des populations les plus touchées par le sida sont déjà très marginalisées. Je viens de lire le dernier bilan de l'épidémie publié par l'ONUSIDA et les articles sur la progression du problème sont très alarmants : les toxicomanes, la transmission d'homme à homme, l'homosexualité, les travailleurs du sexe. Et bien sûr, dans toute l'Afrique, l'Afrique subsaharienne, les préjugés à l'encontre des personnes vivant avec le sida. Les populations qui sont marginalisées n'ont pas la possibilité de s'exprimer. Si leur gouvernement ne s'exprime pas pour elles, qui va le faire ? Annan : C'est la véritable question. C'est pour cette raison que je parle de ce sujet aussi souvent que possible. C'est pour cette raison que j'ai commencé à m'investir dans la lutte contre la maladie et que j'en ai fait ma priorité personnelle et que je me suis employé sans relâche à en faire la priorité du système des Nations Unies. Mais je pense qu'il faut aussi [faire participer] la société civile. Les ONG sont des partenaires très efficaces et contribuent à mettre parfois dans l'embarras les gouvernements et à les inciter à faire ce qui doit être fait. Nous avons vu à l'oeuvre les associations de femmes à l'échelle locale, qui sont très importantes, à cause de la féminisation du sida en Afrique à l'heure actuelle. Plus de 50 % des personnes séropositives sont des femmes et ce sont souvent d'innocentes victimes. Il faut vraiment donner aux femmes les moyens de se prendre en charge et de faire participer les jeunes. Et j'ai vu dans les pays où la campagne est organisée par le chef d'Eétat qu'elle se répercute à tous les niveaux, jusque dans les villages mêmes. Au Sénégal, par exemple, ils utilisent même des griots -- les griots sont les dépositaires de la tradition orale -- pour raconter l'histoire [du sida], et en parler aux gens. Nous leur avons rendu visite il y a quelques années et ma femme a demandé à une griotte : « Êtes-vous gênée de parler franchement de sexualité et de toutes ces choses aux gens, dans leur village ? » La griotte a répondu : « Il s'agit de la mort. Il n'y a pas à être gêné face à la mort. Il n'y a pas à être gêné d'essayer de sauver des vies. » Et c'est ce type de mentalité que j'espère voir chez les dirigeants africains et les dirigeants du monde dont les peuples sont menacés. Je veux qu'ils adoptent l'attitude de cette griotte sénégalaise que nous avons rencontrée. C'était une véritable source d'inspiration. BBC : M. Annan, êtes-vous en train de gagner la guerre ? Annan : Eh bien, je voudrais pouvoir être de cet avis, mais je ne le suis pas. Je ne suis vraiment pas en train de gagner la guerre. Je ne suis pas en train de gagner la guerre car je crois que les dirigeants de la planète ne s'investissent pas suffisamment. Je demande également aux communautés et aux sociétés du monde entier de s'investir dans la lutte. Elles ne peuvent pas laisser à leurs seuls dirigeants le soin de le faire. BBC : Donc dans un sens vous vous adressez aux gens sans passer par les gouvernements. Annan : Je m'adresse aux gens sans passer par les gouvernements. Ils doivent s'engager dans cette lutte. Ils ne doivent pas avoir peur de s'exprimer. Ils ne doivent pas avoir peur de mettre leur gouvernement au défi de lutter contre l'épidémie. C'est de leurs vies qu'il s'agit. C'est de la vie de leurs enfants, de leurs soeurs, de leur mère et de leurs frères et père. Et ils ont le droit d'exiger de l'aide. Ils ont le droit d'exiger qu'agissent les dirigeants, dont la principale responsabilité consiste après tout à garantir la sécurité et le bien-être de leur peuple. BBC : Car c'est manifestement ce qui s'est passé dans les pays développés. Les personnes atteintes de maladies liées au VIH/sida ont accès aux médicaments antirétroviraux. Des mesures de prévention ont été mises en place. Est-ce parce que ces personnes ont des droits sur le plan politique, parce qu'elles s'expriment avec force ? Ou est-ce parce que ces sociétés sont riches ? Annan : Les deux à la fois, à mon avis. N'oublions pas l'évolution de la maladie. Au début, la communauté qui a été le plus durement touchée par le VIH/sida se trouvait soit ici soit en Europe et a su se mobiliser très efficacement de façon à attirer l'attention des pouvoirs publics. Ils ont fait part de leurs revendications. Ils étaient bien organisés et ils savaient également se servir des médias et de la presse. Dans les pays en développement, il n'y a pas forcément de tels moyens d'action. Vous avez mentionné ceux qui n'ont pas la possibilité de s'exprimer et les pauvres, et ils ont besoin d'autres personnes qui s'expriment en leur nom. Mais si on les aide un peu, si on les encourage un peu et si on leur permet de s'organiser un peu -- ils ont de quoi nous surprendre tous. BBC : Je souhaiterais vous donner l'exemple de quelqu'un qui s'exprime. Nous avons parlé la semaine dernière à une femme ougandaise qui est séropositive depuis longtemps et qui est révoltée par certaines choses. Elle m'a demandé de vous demander quand les nombreux habitants des pays en développement qui ont besoin de médicaments pourraient les obtenir. Quand obtiendront-ils ces médicaments ? Annan : Il est difficile de répondre à cette question par une date précise. En fait, la grande campagne [de distribution de médicaments anti-sida], qui a été lancée par l'Organisation mondiale de la santé, vise « trois d'ici à cinq », 3 millions de personnes d'ici l'année 2005. On estime que 6 millions de personnes ont aujourd'hui besoin de ces médicaments. Cela représente donc la moitié de ces 6 millions de personnes. Si l'on parvient à 3 millions de personnes en 2005, et qu'on extrapole à partir de là, on pourrait, je l'espère, donner à tout le monde des médicaments d'ici à 2007-2008. J'espère également qu'il y aura des progrès, que les médicaments seront moins chers, que l'on pourra fabriquer des comprimés comprenant les trois ingrédients [des médicaments composés] pour les aider. J'espère également que le monde se réveillera et comprendra que nous devons donner des médicaments à ceux qui en ont vraiment besoin et accorder moins d'importance à nos propres intérêts. De nombreux gouvernements ont qualifié ce problème de problème de sécurité et pourtant nous n'y prêtons pas la même attention qu'au terrorisme et aux armes de destruction massive. Pour les habitants de certains des pays dont nous parlons, le sida est la véritable arme de destruction massive, et que faisons-nous pour y remédier ? BBC : À ce sujet, votre envoyé spécial pour le sida en Afrique, Stephen Lewis, a qualifié d'obscènes les sommes consacrées à la guerre en Iraq et à la guerre contre le terrorisme et a évoqué le chiffre de 200 milliards de dollars, qu'il a comparé au budget annuel de la lutte contre le sida -- en tout peut être 3 milliards de dollars. Est-ce obscène ? Annan : Je pense personnellement que nous devons lutter contre toutes ces menaces. Le terrorisme et les armes de destruction massive constituent ce que j'appelle des menaces directes, des menaces directes car les gens pensent immédiatement à des effusions de sang et à la guerre. Mais les menaces indirectes -- la pauvreté, l'épidémie de sida, la dégradation de l'environnement -- sont également parmi nous. Et dans de nombreuses sociétés, elles causent beaucoup plus de dégâts que les terroristes et nous devons lutter contre toutes ces menaces. Nous n'avons pas le choix. Nous n'avons pas d'autres possibilités.
Le Secrétaire général, Kofi Annan (à gauche), visite le Centre de santé Matola au Mozambique. Au centre : l'Envoyé spécial du Secrétaire général pour le VIH/sida en Afrique, Stephen Lewis. Photo: ©Nations Unies / Eskinder Debebe BBC : Certains estiment que l'on est tragiquement passé à côté d'une possibilité d'action. Que le monde s'apprêtait à lutter énergiquement contre le sida. Qu'on reconnaissait l'existence de ces menaces indirectes en 2000, en 2001. Mais, le 11 septembre, les tours jumelles se sont effondrées, le Pentagone a été attaqué et le monde entier a changé. Ça a été le début de la guerre contre le terrorisme. Cela a ensuite été le début des armes de destruction massive, de la guerre en Iraq et le sida n'a plus suscité autant d'attention. Voyez-vous les choses de la même façon ? Annan : Je formulerais les choses ainsi : j'espère que si nous n'avions pas eu le 11 septembre, beaucoup plus de ressources auraient été allouées au sida. Mais je n'en suis pas sûr. Je n'en suis pas sûr car j'ai vu d'autres situations dans lesquelles la mobilisation n'a pas eu lieu. Prenons l'exemple de la Somalie. Lorsque nous avons organisé -- lorsque la communauté internationale a organisé -- l'opération de grande envergure en Somalie, les forces américaines se sont retirées et nous avons déployé des forces des Nations Unies, des casques bleus, qui ont pris le relais. Les dépenses militaires étaient d'environ 1,5 milliard de dollars par an. À un moment, nous avions besoin de 150 millions de dollars pour les opérations humanitaires -- et le déploiement était considéré comme une intervention humanitaire. Nous n'arrivions pas à obtenir ces 150 millions de dollars. Alors, vraiment, lorsque vous me demandez si, s'il n'y avait pas eu le 11 septembre, s'il n'y avait pas eu la guerre en Iraq, nous aurions obtenu toutes les ressources nécessaires à la lutte contre l'épidémie de sida, je ne peux vraiment pas répondre. Je dois dire qu'il me faut être sincère, car qu'est-ce qui est le plus important ? La lutte contre l'épidémie qui permet de sauver des millions de vies ou la guerre et la lutte contre le terrorisme ? C'est pourquoi je dis que nous devons parvenir à un équilibre. Nous devons lutter agressivement contre ces problèmes. Et je pense que les moyens et les ressources nécessaires existent. Nous devons mobiliser la volonté politique qui permettra d'y avoir accès. BBC : D'après les estimations, 3 millions de personnes sont mortes du sida cette année -- dont 2 millions en Afrique. Si autant de personnes mouraient dans les pays riches d'Europe ou en Amérique du Nord, tout cela serait différent, n'est-ce pas ? Annan : Tout serait différent car la population aurait exigé que des mesures soient prises. Les politiciens, voulant être réélus, prendraient les mesures nécessaires pour pouvoir dire aux mères, aux frères et aux soeurs qu'ils « partagent le même combat, et qu'ils sauvent leurs enfants, et que, oui, il faut voter pour eux ». Mais cela est hypothétique et tout le monde n'est pas du même avis. Et pourtant, nous sommes tous des êtres humains et nous devons faire attention aux besoins et aux préoccupations des autres. BBC : En tant qu'Africain, ressentez-vous comme une injustice le fait de voir mourir un nombre aussi grand de personnes sur votre continent ? Annan : C'est pire que cela. Je le ressens en effet comme une injustice, mais cela témoigne également d'une incroyable indifférence que l'on n'aurait pas crue possible au XXIe siècle. BBC : Et comment seront nous jugés par les générations à venir pour cette « incroyable indifférence » ? Annan : Durement, très durement, et je ne crois pas que nous aurons aucun argument à notre décharge. BBC : Et quant à vous ? Qu'est-ce que l'histoire retiendra de vous et de votre rôle ? Annan : C'est aux autres de décider. Je crois qu'il serait non seulement déplacé mais peut-être même impudique de parler de mon propre rôle. Je préférerais que vous et les autres le fassiez. Le proverbe dit que « un homme ne peut se voir que dans le reflet d'un miroir». Soyez donc mon miroir et parlez-moi de ma contribution. BBC : Nous avons évoqué le fait de s'adresser aux gens sans passer par leur gouvernement. Qu'aimeriez-vous dire à propos du sida à tous les auditeurs du BBC World Service ? Que doivent -- ils faire pour se rendre utiles ? Annan : Je voudrais leur dire que nous nous trouvons en face d'une très grave épidémie, une épidémie qui anéantit des sociétés et des pays. Et les dirigeants de ces pays -- s'ils veulent avoir un pays à diriger à l'avenir et un pays qui ait un avenir -- feraient mieux de faire attention à cette épidémie. Ils feraient mieux de faire attention aux jeunes, aux segments vulnérables de la société, notamment aux femmes qui n'ont pas de moyens d'action, qui sont souvent maltraitées et souvent victimes de la violence, ce qui fait également progresser l'épidémie de sida. Les [dirigeants] devraient s'exprimer sur le sujet. Ils devraient rompre le silence et dissiper les préjugés et la discrimination qui entourent la maladie. Lorsqu'il s'agit du sida, le silence équivaut à la mort. Et s'ils ne prennent pas la parole et n'aident pas leur peuple, ils auront ces morts sur leur conscience. BBC: Kofi Annan. Secrétaire général de l'ONU. Merci de vous être joint à nous pendant l'émission The Interview. Annan: Je vous remercie beaucoup. [ Accueil ] [ Actualités ] [ Magazine ] [ Index / Recherche ] [ A propos d'Afrique Relance ] [ Accueil - ONU ] [ Nouvelles - ONU ] [ Grand rapports de l'ONU ] [ Liens de l'ONU pour l'Afrique ] Afrique Relance Site Web : www.africarecovery.org |
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