Par Michael Fleshman
Pour les habitants de la région du Nil occidental de l’Ouganda, produire l’énergie nécessaire pour cuisiner, s’éclairer et supporter leurs activités commerciales était un exercice coûteux, polluant et parfois frustrant. La plupart des ménages utilisaient le kérosène ou le bois pour satisfaire leurs besoins quotidiens en énergie. Pour les entreprises locales et les habitants les plus aisés, la meilleure solution était de s’équiper d’un groupe électrogène fonctionnant au gazole pour produire leur propre électricité. La région était trop isolée et trop peu peuplée pour justifier un raccordement au modeste réseau électrique national. Le kérosène et le gazole étaient livrés par camion à partir de lointains dépôts et par de mauvaises routes, majorant leur coût et rendant l’approvisionnement aléatoire.
Installer une petite centrale hydro-électrique sur la rivière Nyagak voisine semblait une solution à cette crise de l’énergie locale, mais cela se heurtait à plusieurs obstacles. Ni les autorités gouvernementales, ni les communautés locales ne disposaient des capacités techniques, financières et de gestion nécessaires à la conception et à la construction de cette centrale, considérée de plus comme étant de trop petite taille – elle desservirait seulement 4000 foyers – pour attirer des investissements, à moins de bénéficier d’une aide financière étrangère.
Cependant, étant donné que ce projet pouvait substituer une énergie hydro-électrique propre à des sources d’énergie polluantes, il a été retenu pour obtenir le soutien d’un programme spécial, le Mécanisme de développement propre (MDP), mis en place pour aider les pays à réduire leurs émissions de “gaz à effet de serre” (GES), cause des changements climatiques.
Réduire la pollution, alimenter le développement
LE MDP est un mécanisme important inscrit dans le Protocole de Kyoto, le traité de 1997 qui engage les pays industrialisés à réduire leurs émissions de GES cause du réchauffement climatique pour les ramener aux niveaux de 1990. Le MDP permet aux pays développés de satisfaire une partie leurs objectifs de réduction des émissions en investissant dans des projets qui font baisser les quantités de gaz carbonique (dioxyde de carbone) et autres GES produits par des pays en développement. Chaque tonne de GES non émise par un projet approuvé dans le cadre du MDP dans un pays en développement est créditée comme Unité de réduction certifiée des émissions (URCE), plus simplement appelée “crédit carbone”. Ces “crédits carbone” peuvent ensuite être achetés et vendus comme des actions de société et peuvent être utilisés par les pays développés pour atteindre leurs objectifs de réduction des émissions.
On estime que chaque année le barrage hydro-électrique de la rivière Nyagak évite d’émettre 36 000 tonnes de GES qui autrement contribueraient aux changements climatiques. Grâce à l’assistance technique et au soutien du Gouvernement ougandais et à une aide financière des Pays-Bas et de la Finlande, le projet a été approuvé en 2005 par le MDP. Les 36 000 “crédits carbone” obtenus annuellement sont vendus sur les marchés mondiaux du carbone et contribuent à compenser les coûts de construction et de fonctionnement de la centrale, à renforcer le développement propre et durable de l’Ouganda et à rendre moins coûteux pour les pays du Nord le respect du protocole de Kyoto.
Les obstacles aux investissements dans le MDP
Le succès de ce projet MDP dans la région du Nil occidental constitue cependant plus une exception que la règle. Selon les chercheurs de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques qui supervisent le MDP, l’Afrique compte moins de 3 % des près de 1000 projets approuvés à travers le monde dans le cadre du MDP. Par contraste, le Mexique à lui seul obtient 3,56 % du total des “crédits carbone” émis, la République de Corée en détient 7,28 %, le Brésil 8,97 %, l’Inde 14,75 % et la Chine 48,9 %.
La plupart des projets africains se trouvent en Afrique du Sud où l’infrastructure industrielle et financière développée se prête bien aux exigences du complexe processus d’accréditation du MDP. Ce pays mis à part, l’Afrique subsaharienne compte moins de 1 % des projets accrédités dans le cadre du MDP. La région est effectivement exclue du marché des “crédits carbone” qui en à peine quelques années a attiré environ 30 milliards de dollars en investissements dans les projets de lutte contre les changements climatiques.
Les raisons des difficultés que l’Afrique éprouve à attirer les investisseurs intéressés par le MDP incluent ses ressources financières et économiques limitées, la pénurie de personnels qualifiés dans les domaines techniques et de la gestion qui sont nécessaires pour monter des projets qui satisfassent aux normes du MDP, ainsi que la faiblesse relative de ses institutions économiques. Mais la croissance explosive du marché mondial du carbone et son émergence comme source majeure de financement des projets de lutte contre les changements climatiques dans les pays en développement exigent que l’Afrique soit capable d’attirer la part de ces investissements qui lui revient, explique à Afrique Renouveau, David Abbass, porte-parole pour le programme du MDP.
Le Cadre de Nairobi : changer le climat des investissements
Fin 2006, une coalition d’agences des Nations Unies et d’autres organisations de développement, dont le Programme des Nations Unies pour l’environnement, le Programme des Nations Unies pour le développement, le secrétariat de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement ont lancé un projet qui vise précisément ce but. Connu sous le nom de “Cadre de Nairobi” et inauguré par le Secrétaire général de l’époque, Kofi Annan, ce programme a pour premiers objectifs de :
Le Cadre de Nairobi a lancé en 2007 sur l’Internet le “bazar du MDP” (www.cdmbazaar.net ) destiné à mettre en contact les concepteurs africains de projets avec les investisseurs, à fournir une vitrine aux ingénieurs, aux cabinets de marketing et autres fournisseurs de services, et à souligner les perspectives, courantes comme potentielles, offertes par les activités MDP en Afrique et dans d’autres régions pauvres en développement. Le Cadre de Nairobi organisera à l’automne 2008 au Sénégal un forum panafricain sur le marché du carbone afin mettre encore mieux en valeur le potentiel offert par l’Afrique aux investisseurs dans les projets de “développement vert”.
Des efforts sont également actuellement entrepris par les signataires du Protocole de Kyoto afin de modifier les règles du MDP. Au Sommet de Bali sur les changements climatiques organisé par les Nations Unies en décembre 2007, les gouvernements concernés se sont mis d’accord pour étudier des moyens d’étendre le MDP dans des domaines auparavant exclus tels que la préservation des forêts, et pour simplifier les procédures liées aux demandes d’accréditation par le MDP et à la satisfaction des exigences de ce programme. Ils ont également accepté le lancement d’un fonds d’adaptation, alimenté en partie part les ressources du MDP, qui financera des projets de “développement vert” intéressants qui ne sont pas aujourd’hui agréés en raison des directives qui gouvernent actuellement l’accréditation des projets du MDP. La Société financière internationale du groupe de la Banque mondiale intensifie également son action pour promouvoir plus largement les projets de développement du MDP dans les pays en développement. Elle lance un programme de garantie des “crédits carbone” afin de rassurer les investisseurs du Nord sur la fiabilité des Unités de réduction d’émission africaines.
Il est temps d’agir
Les transactions mondiales sur les “crédits carbone” devant bientôt dépasser annuellement la marque des 100 milliards de dollars, on s’entend largement sur la nécessité de donner à l’Afrique – la région de la planète la plus pauvre et la moins développée – un meilleur accès à ce marché. Personne n’en est plus désireux que les Africains eux-mêmes. Parlant à Bali au nom du groupe des pays africains, le gouvernement du Nigeria a noté qu’un financement adéquat de l’adaptation aux changements climatiques reste pour l’Afrique “inaccessible en raison des conditions posées au projets de co-financement… On s’occupe trop de séminaires, d’ateliers et d’évaluation des besoins. Combien de temps encore continuera-t-on à évaluer nos besoins ?” Pendant ce temps ajouta le porte-parole, “Les souffrances de nos peuples continuent.”