Ainsi s'assemblèrent dans la grande cité californienne,
les délégués de cinquante pays représentant environ
quatre-vingts pour cent de la population du globe, comprenant
des hommes de toutes les races, clé toutes les religions
et de tous les continents, également résolus à mettre
sur pied une organisation qui sauvegarderait la paix
et aiderait à créer un monde meilleur. La Conférence
avait à son ordre du jour les propositions de Dumbarton
Oaks, et c'est sur cette base qu'allait être rédigée
une Charte acceptable pour tous les pays.
Il y avait là 850 délégués, leurs conseillers, leur
personnel administratif et les membres du secrétariat
de la Conférence, soit au total 3.500 personnes. La
Conférence avait également attiré plus de 2.500 correspondants
de la presse, de la radio et des actualités cinématographiques,
ainsi que des observateurs de nombreuses associations
et organisations. Bref, la Conférence de San-Francisco
était non seulement l'une des plus importantes de l'histoire
mais, sans doute, la plus grande assemblée internationale
qui se soit jamais tenue.
Les chefs des délégations des pays sous l'égide desquels
se tenait la Conférence ont présidé à tour de rôle les
réunions plénières: M. Anthony Eden (Grande-Bretagne)
, M. Edward Stettinîus (Etats-Unis) , M. T. V, Soong
(Chine) et M. Vyacheslav Molotov (Union soviétique)
. Au cours des séances ultérieures, Lord Halifax s'est
substitué à M. Eden et M, Gromyko a remplacé M. Molotov.
Les réunions plénières de pareilles conférences n'ont
lieu, toutefois, qu'à la phase finale des délibérations.
Une bonne partie du travail doit se faire dans les commissions
préparatoires avant que l'Assemblée plcnière ne soit
appelée à se prononcer sur les propositions qui lui
sont soumises dans leur forme finale. La méthode de
vote à San-Francisco avait, une importance considérable:
chaque partie de la Charte devait être et a été approuvée
à la majorité des deux tiers.
Voici comment la Conférence de San-Francisco a pu, exactement
en deux mois de temps, achever son travail prodigieux.
La Conférence constitua un "Comité de direction" composé
de tous lès chefs de délégation. Ce comité devait décider
de toutes les questions de principe et de politique
les plus importantes. Mais, même composé à raison d'un
représentant par Etat, il comportait cinquante membres
et n'était pas suffisamment restreint pour pouvoir s'occuper
en détail de toutes les questions; c'est pourquoi un
Comité exécutif, composé de quatorze chefs des délégations,
fut chargé de préparer des recommandations pour le Comité
de direction.
Le projet de Charte a été ensuite divisé en quatre parties
dont chacune fut examinée par une "commission". La Première
commission s'est occupée | des buts généraux de l'Organisation,
de ses principes, de l'admission des membres, de l'organisation
du Secrétariat et de la question des amendements î à
la Charte. La Deuxième commission a examiné les pouvoirs
et attributions [ de l'Assemblée générale et la Troisième
commission s'est chargée des ! questions concernant
le Conseil de sécurité.
La Quatrième commission avait à examiner le projet de
statut de la-Cour internationale de justice préparé
par une commission de juristes de quarante-quatre pays
qui s'étaient réunis à Washington en avril 1945.
Tout cela semble fort compliqué, surtout si l'on ajoute
que ces quatre commissions se sont subdivisées en 12
comités techniques; mais c'était, en fait, le moyen
le plus rapide de faire examiner à fond toutes les questions
et d'obtenir un accord aussi général que possible.
Il n'y a eu que dix séances plénières, mais il a fallu
près de quatre cents séances de commissions et de comités
au cours desquelles chaque texte était passé au crible.
Il ne s'agissait évidemment pas seulement de rédaction
et de terminologie. On s'est trouvé en présence de sérieux
conflits d'opinions et de divergences de vues, et même
d'une crise ou deux qui firent craindre à quelques observateurs
que la Conférence ne se sépare sans être arrivée à un
accord.
Un des sujets clé controverse a été la question des
"organisations régionales". Beaucoup clé pays ont conclu
leurs propres accords de défense régionale et d'assistance
mutuelle, comme, par exemple, le système inter-américain
et la Ligue arabe, et il s'agissait de décider comment
rattacher de tels accords à l'organisation mondiale.
La Conférence décida de leur réserver un rôle dans le
règlement clé la paix et, dans certaines circonstances,
dans l'exécution de mesures de coercition, à condition
que les buts et les activités de ces groupes soient
conformes aux buts et principes des Nations Unies.
La Société des Nations avait mis au point un mécanisme
pour la révision des traités entre les pays membres;
l'Organisation des Nations Unies devait-elle créer un
dispositif analogue? La Conférence a finalement décidé
que les traités qui seraient conclus après l'établissement
de l'Organisation seraient enregistrés au Secrétariat
et publiés par celui-ci. Quant à leur révision, aucune
disposition spéciale n'a été prévue, bien que l'Assemblée
générale puisse recommander la révision d'un traité
au cours d'une enquête sur une situation exigeant un
règlement pacifique.
La Conférence a ajouté un chapitre nouveau sur une question
qui ne figurait pas dans les propositions de Dumbarton
Oaks: la création d'un régime pour les territoires placés
sous la tutelle des Nations Unies. Cette question a
soulevé de longs débats. Le but de la tutelle devait-il
être "l'indépendance" ou bien "l'autonomie" des populations
de ces territoires? Dans le premier cas, qu'adviendrait-il
de régions trop petites pour pouvoir jamais, par leurs
propres moyens, assurer leur défense? C'est "l'autonomie"
qui a, en fin de compte, été retenue, étant entendu
que ce terme impliquait l'indépendance - si la population
de la région en question la désirait et était capable
d'en assumer la responsabilité - comme aussi son droit
de choisir un autre régime dans le cadre d'un groupe
de territoires.
La juridiction de la Cour internationale de justice
a suscité un très long débat, et la Conférence a décidé
que les pays membres ne seraient pas obligés d'accepter
la juridiction de la Cour mais qu'ils pourraient s'y
soumettre bénévolement.
La Conférence a également résolu, après une étude approfondie,
la question de modifications éventuelles de la Charte.
Mais, c'est surtout la faculté pour chacun des "Cinq
Grands" d'exercer le droit de "veto" à l'égard d'une
décision du puissant Conseil de sécurité qui a été longuement
et âpremcnt débattue. Il semblait à un moment que le
désaccord sur cette question allait faire échouer la
conférence. Les autres puissances craignaient que, si
l'un des "Cinq Grands" menaçait la paix, le Conseil
de sécurité ne fût incapable d'agir, tandis qu'en cas
de conflit entre deux puissances qui ne sont pas membres
permanents du Conseil, les "Cinq Grands" pourraient
agir d'une façon arbitraire. Elles tentèrent donc de
restreindre le pouvoir du "veto". Mais les grandes puissances
insistèrent toutes sur l'importance vitale de ces dispositions,
en soulignant que le maintien de la paix mondiale serait
en majeure partie leur responsabilité. Finalement, les
petites puissances se sont inclinées pour ne pas faire
obstacle à la création de l'Organisation.
Ce problème et plusieurs autres d'importance considérable
n'ont été résolus que parce que chaque nation était
décidée à créer une organisation internationale sinon
parfaite du moins aussi bonne que possible.
C'est dans cet esprit que, le 25 juin, les représentants
s'assemblent en dernière séance plénière à l'Opéra de
San-Francisco, Lord Halifax, qu préside, soumet le projet
de Charte définitif: "De toute notre vie, dit-il nous
ne pourrions voter sur une question plus importante
que celle sur laquelle nous allons maintenant nous prononcer."
Etant donné l'importance historique de ce scrutin, Lord
Halifax propose qu'on y procède non pas, comme d'habitude,
à main levée, mais par appel nominal.
A mesure que se poursuit cet appel, les délégués se
lèvent l'un après l'autre et restent debout. Puis, tous
ceux qui sont dans la salle, les membres du personnel,
les représentants de la presse et une assistance de
quelque 3.000 personnes, se lèvent aussi, et une ovation
immense retentit lorsque le Président annonce que la
Charte est adoptée à l'unanimité.
Le lendemain, dans le "Vétérans" Mémorial Hall", les
délégués se rangeaient autour d'une énorme table ronde
sur laquelle étaient déposés les deux volumes historiques:
la Charte et le Statut de la Cour internationale de
justice. Derrière chaque représentant se tiennent les
membres de sa délégation; les drapeaux multicolores
de 50 nations, disposés en demi-cercle servent de toile
de fond. Puis, sous la lumière éblouissante des projecteurs,
l'un après l'autre les délégués s'approchent de l'estrade
pour apposer les 153 signatures qui figurent sur le
document. C'est à la Chine, première victime de l'agression
d'une puissance de l'Axe, qu'échoit l'honneur signer
la première.
"La Charte des Nations Unies que vous venez de signer,
déclare Président Truman dans son allocution de clôture,
constitue une base solidi sur laquelle nous pourrons
édifier un monde meilleur. Cet acte qui passen à l'histoire
vous honore. Entre la victoire en Europe et la victoire
finale dans la plus destructive des guerres, vous avez
remporté une victoire sur h guerre elle-même . . . Grâce
à cette Charte, le monde peut commencer! entrevoir le
moment où tous les êtres humains pourront vivre une
vie décente d'hommes libres."
Le Président fait observer ensuite, que la Charte n'est
valable que si tous les peuples du monde sont déterminés
à la mettre en pratique, "Si nous ne le sommes pas,
nous trahirons ceux qui ont fait le sacrifice de leur
vie afin que nous puissions nous assembler ici librement
pour élaborer cette Charte. Si nous cherchons à nous
en servir égoïstcment, dans l'intérêt d'un pays quelconque
ou d'un petit groupe de pays, nous serons également
coupables de trahison."
L'Organisation des Nations Unies n'est pas née du seul
fait de cette signature. Les parlements ou congrès de
nombreux pays devaient d'abord approuver la Charte.
Il avait donc été prévu que la Charte ne serait mise
en vigueur qu'après que les gouvernements de la Chine,
de la France, de la Grande-Bretagne, de l'Union soviétique
et des Etats-Unis, ainsi que la majorité des autres
Etats signataires, l'auraient ratifiée et auraient déposé
les instruments de ratification au Département d'Etat
aux Affaires étrangères des Etats-Unis.
Cette condition a été remplie et l'Organisaion des Nations
Unies est devenue une réalité le 24 novembre 1945. Quatre
années de préparation et de longues années d'espoirs
aboutissaient à la création d'une organisation internationale
appelée à mettre fin à la guerre, à assurer la paix
et la justice et une vie meilleure pour tous.
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