Canada

M. Lloyd Axworthy , Ministre des affaires étrangères du Canada.

Extrait de S/PV.4048

(parle en anglais)
La prolifération, l'utilisation abusive et l'accumulation excessive des armes légères et de petit calibre est un sujet qui préoccupe directement le Conseil de sécurité. Je voudrais remercier les Pays-Bas de l'initiative qu'ils ont prise d'attirer l'attention des membres du Conseil sur cette question d'une importance extrême.

(L'orateur parle en français)

La semaine dernière, le Conseil a étudié le rapport du Secrétaire général sur la protection des civils en période de conflit armé. Ce rapport place la sécurité humaine au centre des travaux du Conseil. C'était l'objectif visé par le Canada lorsqu'il a demandé ce rapport au Conseil en février dernier.

On ne peut assurer la protection des civils sans exercer un contrôle sur les armes légères. Ces armes sont les principaux instruments de guerre aujourd'hui; elles sont utilisées dans le but de tuer, de mutiler ou de terroriser des groupes de population, dont la plupart sont des civils innocents.

(L'orateur poursuit en anglais)

Sur les 49 conflits qui ont éclaté dans le monde au cours de ces seules 10 dernières années, 46 d'entre eux ont été menés essentiellement, voire exclusivement, au moyen d'armes légères et de petit calibre, qui représentent près de 90 % des armes utilisées dans ces conflits. Ces armes ont des conséquences dévastatrices pour les populations civiles. Il suffit de s'en tenir aux faits : les civils comptent pour plus de 80 % des victimes des conflits armés, plus d'un million de personnes meurent chaque année du fait de ces conflits et 90 % de ces décès sont causés par des armes légères. Selon les estimations les plus prudentes, cela signifie que plus de 700 000 civils sont tués chaque année par les armes légères.

Ces armes sont véritablement des armes de destruction massive. La très grande facilité avec laquelle on peut se procurer ces armes encourage les combats, décuplant ainsi le coût humain dans les conflits civils et ethniques. Les armes légères, qui sont faciles à utiliser et à transporter, lèvent tous les obstacles à la violence et à la terreur. Elles donnent aux gouvernements corrompus et aux seigneurs de la guerre la possibilité de convertir des enfants innocents en machines de guerre terriblement efficaces. Elles mettent en danger le personnel civil et militaire international et les agents humanitaires qui sont justement chargés d'aider les victimes de ces conflits. Ces armes réduisent à néant toute perspective de développement économique. Le contrôle de ces armes est une tâche complexe qui se ramène à la question de l'offre et de la demande, ainsi, disons-le franchement, qu'au courage politique d'agir pour les combattre.

La demande d'armes légères est alimentée par ceux qui souhaitent perpétrer la misère des populations. Ils sont aidés et encouragés par des milieux d'affaires aux intérêts peu avouables qui profitent du marché que représentent les conflits. Un des aspects néfastes de la mondialisation est le fait qu'elle a permis la création de cette nouvelle économie de guerre dans laquelle certaines firmes fournissent aux seigneurs de la guerre, en échange de diamants et d'autres matières premières, les ressources financières dont ils ont besoin pour mener leurs activités. Cet argent est ensuite réutilisé pour d'autres opérations douteuses dont les auteurs ne sont que trop heureux d'accumuler des profits grâce au commerce illicite des armes. Ces firmes doivent dépasser leurs intérêts étroits et à court terme pour commencer à évaluer l'impact réel de ce commerce sur la vie des personnes. En d'autres termes, elles doivent faire partie de la solution.

Certaines mesures encourageantes ont été prises. Le Canada et un certain nombre d'autres pays parties à l'Arrangement de Wassenaar se sont employés à assurer que ces pays respectent le Moratoire de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) sur la production et le commerce d'armes légères. Voilà ce que j'entends lorsque je parle d'attitude responsable : lorsqu'un groupe de pays a le courage de dire non aux armes légères, nous devons avoir l'honnêteté de respecter leur décision.

Il faut également que nous envisagions de nouveaux moyens de remédier au problème des armes légères. Ces armes sont omniprésentes mais elles ne servent à rien sans munitions. Nous devrions songer à la manière dont nous pourrions dépister, contrôler et marquer ces munitions pour pouvoir contrôler les effets délétères de ces armes. Comme un expert me l'a dit : parfois, il est trop tard d'arrêter la fourniture des armes elles-mêmes, mais si l'on empêche la fourniture des munitions, on met un terme aux tueries.

Il y a également lieu d'envisager des mesures unilatérales comme, par exemple, la destruction des stocks excédentaires. L'Afrique du Sud l'a fait parce qu'elle a eu le bon sens de reconnaître qu'elle devait détruire ces armes avant qu'elles ne puissent tuer.

(L'orateur reprend en français)

Une approche plus large et plus systématique s'impose. C'est la conclusion à laquelle est parvenu le Groupe d'experts gouvernementaux sur les armes légères de l'ONU, qui a proposé la convocation d'une conférence mondiale en l'an 2001. Le Canada appuie cette proposition. Pour être efficace, cette conférence doit prévoir un mandat et un ordre du jour aussi larges que possible.

(L'orateur parle en anglais)

Nous devrons profiter de la conférence et, plus important encore, du temps qui nous en sépare, pour modifier notre façon de penser et notre comportement. Le Canada est prêt à accueillir une réunion préparatoire pour orienter ces travaux sur des activités pratiques mais nous ne pouvons nous permettre d'attendre l'an 2001 pour prendre des mesures : les besoins sont trop pressants et trop immédiats. L'an 2001 devrait plutôt nous donner l'occasion de faire le point sur les résultats et de planifier les nouvelles activités à entreprendre. Mais pour obtenir des résultats, il faut que nous commencions à agir dès maintenant.

Le Canada estime que nous devrions adopter une approche pragmatique de ce problème. C'est pourquoi nous avons notamment appuyé les activités de microdésarmement au Mozambique et en El Salvador, les efforts de désarmement, de démobilisation et de réinsertion qui sont menés en Sierra Leone et l'élaboration d'un protocole sur les armes à feu par le Conseil économique et social. Même au sein de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN), nous avons appelé ses nouveaux membres à veiller à ce que leurs efforts de modernisation ne donnent pas lieu à des mouvements d'armes indésirables à destination d'autres régions et nous avons informé les membres potentiels que leur comportement à cet égard serait pris en compte dans les décisions concernant l'élargissement de l'Organisation.

Le fait est qu'en matière d'armes légères, les petites mesures produisent souvent de grandes retombées. Au début de cette semaine, le Canada et la Norvège ont accueilli une réunion de spécialistes du microdésarmement venant de la Sierra Leone, d'El Salvador, du Mozambique et de l'Albanie. L'objectif était de partager les expériences et d'identifier la manière dont les gouvernements et d'autres protagonistes peuvent travailler en vue de les aider. Leurs expériences ont à la fois été très convaincantes et très encourageantes. Et surtout, les participants à cette réunion ont souligné que pour être efficaces, les activités de désarmement, de démobilisation et de réinsertion doivent être correctement planifiées et coordonnées au sein du système des Nations Unies et avec tous ceux qui sont concernés. Plus important encore, ces activités requièrent le plein appui des parties qui sont les plus directement concernées.

L'adoption de mesures plus actives pour limiter le recours à ces armes mortelles, ceci afin de prévenir la nécessité du désarmement, de la démobilisation et de la réinsertion des anciens militaires dans la société civile, serait encore préférable. À cette fin, le Conseil doit s'informer des cas d'emploi abusif des armes légères et des armements militaires en examinant les différents conflits, et le souci de mettre fin à ces abus doit être au centre de ses efforts pour rétablir la stabilité.

Le cas échéant, le Conseil devrait imposer des embargos sur les armes, et prendre d'autres sanctions frappant le commerce illicite qui permet d'acheter ces armes. Plus important encore, le Conseil ne doit pas simplement demander l'adoption de ces mesures, mais aussi veiller à leur mise en oeuvre complète et efficace.

C'est ce qui a sous-tendu les efforts déployés par le Canada en tant que Président du Comité des sanctions sur l'Angola pour étouffer le commerce illégal du diamant qui alimente l'effort de guerre de l'UNITA; pour réduire son accès aux sources pétrolières qui lui permettent de faire fonctionner sa machine de guerre; et, sans doute plus important encore, pour limiter l'acquisition des armes qui rend possible la poursuite de cette guerre meurtrière. Si nous parvenons à limiter le flux des diamants et d'autres ressources, le Conseil de sécurité pourra alors mettre au point des modèles qui pourraient s'appliquer à d'autres conflits.

Dans ce contexte, les efforts menés pour lutter contre la diffusion des armes légères appellent à modifier la manière dont nous appliquons ces sanctions. Des sanctions globales ne peuvent ni ne doivent être utilisées en tant que moyen de faire régner la paix et la sécurité au rabais. C'est un instrument brutal. Et, comme nous le savons, les instruments brutaux font mal -- mais pas toujours à ceux qui sont visés. Nous devons rendre les sanctions tranchantes comme des lames de rasoir. Elles doivent viser les responsables des conflits -- c'est eux qui doivent souffrir, pas les innocents.

Nous avons de toute évidence les moyens de rendre opérationnel un programme d'action contre les armes légères. Tout d'abord, le Conseil peut agir dans le sens de ce j'ai indiqué : sur les sanctions, les mandats des opérations de paix, et les programmes de désarmement, démobilisation et réinsertion. Deuxièmement, l'Assemblée générale peut renforcer la détermination du Conseil d'appliquer les résolutions qu'il a adoptées, et de faire davantage. Troisièmement, les organisations régionales peuvent renforcer la stabilité et la sécurité en concluant des accords et des conventions sur le commerce licite et illicite et sur le trafic de ces armes, comme notre ami de la Malaisie l'a indiqué.

Les États Membres peuvent s'assurer qu'ils disposent du cadre juridique nécessaire pour contrôler l'importation et l'exportation des armes légères et pour détruire les armes en surplus par rapport à leurs besoins légitimes.

Les organisations non gouvernementales et la société civile peuvent travailler en partenariat avec les gouvernements à encourager l'application des mesures conçues pour améliorer la sécurité individuelle en limitant la propagation et l'emploi des armes légères, et s'employer à construire des sociétés qui n'accordent plus aucune valeur à la possession et à l'emploi illégaux de ces armes.

(L'orateur poursuit en français)

Le défi des armes légères est considérable. Des réponses diverses sont nécessaires : politique, pragmatique, financière, technique et culturelle.

(L'orateur reprend en anglais)

Nous devons ici nous engager à obtenir une division mondiale du travail pour lutter sur tous les fronts -- du Conseil de sécurité et des gouvernements jusqu'au niveau des organisations communautaires -- pour répondre à la menace de ces armes légères. Si nous travaillons ensemble avec détermination, je suis convaincu que nous pourrions bien réussir.

Position des Etats