Secrétaire général, Ban Ki-moon

Être responsable, un bon calcul

Éditorial du Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies publié dans Le Quotidien d’Oran (21 juin 2010)

La semaine prochaine, les dirigeants des plus grandes puissances économiques se réuniront au Canada. Beaucoup des questions qu’ils examineront sont aussi celles dont discutent bien des gens à l’heure du dîner.

Les difficultés que rencontre la zone euro vont-elles plonger le monde dans une récession à double creux? La reprise des marchés émergents peut-elle compenser la régression généralisée?

Pouvons-nous à ce stade, tels les survivants d’un ouragan, évaluer l’ampleur des dégâts et les besoins de nos voisins? Ou bien sommes-nous en plein dans l’œil du cyclone?

Très concrètement, les réponses qui seront apportées à toutes ces questions dépendent de nous, et de la façon dont nous gérerons l’économie mondiale à partir de maintenant.

Le côté encourageant est que de plus en plus de dirigeants se rendent compte qu’il faut renforcer la responsabilité.

Aujourd’hui, plus que jamais, nous devons assumer nos responsabilités vis-à-vis des plus vulnérables.

L’argument moral est clair. Après tout, ce sont ceux qui portent le moins de responsabilité dans l’effondrement de l’économie mondiale qui ont payé le prix fort : pertes d’emplois, augmentation du coût de la vie, tensions résultant des efforts quotidiens nécessaires pour joindre les deux bouts.
Mais l’argument économique est tout aussi convaincant. Plus que jamais, la reprise économique mondiale dépend de la croissance des pays en développement. Ceux qui ont été frappés le plus durement sont bien placés pour être les vecteurs de la prospérité de demain.

Il est évident que les sérieux efforts de relance déployés par de nombreux pays n’ont pas tous aidé à répondre aux besoins immédiats des plus pauvres et des plus vulnérables.

Si c’est dans les pays émergents que l’on constate le plus grand dynamisme, c’est aussi là que l’on voit les plus grandes souffrances. Il y a bien trop de laissés-pour-compte.

Dans les régions en développement, l’emploi est devenu précaire pour beaucoup. Il y a 34 millions de chômeurs, et 215 millions d’hommes et de femmes comptent désormais parmi les pauvres alors qu’ils travaillent. Pour la première fois, la faim touche plus d’un milliard de personnes dans le monde.

Il est vain de parler de la reprise économique s’il faut lire les journaux pour savoir que tout va mieux. Les femmes et les hommes qui vont travailler tous les jours doivent pouvoir constater eux-mêmes des changements tangibles.

En bref, une réelle reprise doit toucher l’économie réelle.

En pratique, que faut-il entendre par « responsabilité »?

Premièrement, nous devons assumer nos responsabilités en ce qui concerne la création d’emplois de qualité. La crise mondiale de l’emploi freine la reprise et la réduction de la pauvreté dans les pays en développement. Il est temps de mettre l’accent sur le développement humain et les emplois décents, et en particulier d’investir intelligemment dans la création d’emplois verts. C’est très simple : il n’y aura pas de reprise économique durable sans reprise du secteur de l’emploi.

Deuxièmement, nous portons une responsabilité face à ceux qui souffrent le plus de la crise, en particulier les femmes. Partout dans le monde, les femmes sont le ciment de la famille et de la collectivité. La santé des mères et des enfants est un des domaines dans lesquels les investissements sont les plus rentables. Les dirigeants réunis au Canada sont invités à appuyer les efforts déployés à l’échelle mondiale en vue de l’adoption et du financement d’un plan d’action mondial pour la santé des mères et des enfants.

Troisièmement, notre responsabilité est engagée par les promesses que nous avons faites. Les grandes puissances économiques ont promis de doubler l’aide au développement offerte à l’Afrique et de redoubler d’efforts pour que les objectifs du Millénaire pour le développement soient atteints en 2015. Avec des fonds supplémentaires, il est possible de changer des vies et de transformer des sociétés tout entières.

Nous savons que faire : investir dans le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme; assurer la sécurité alimentaire et aider les petits agriculteurs à produire plus et à vendre plus facilement en soutenant les plans nationaux, comme la promesse en a été faite l’an dernier; veiller à ce que tous les enfants aillent à l’école primaire.

Je me suis récemment rendu dans un village du Millénaire, au Malawi, où j’ai pu constater que des investissements ciblés et intégrés dans la santé, l’éducation et la technologie peuvent être à l’origine d’une croissance spectaculaire. Il y a trois ans encore, la plupart des villageois mourraient de faim. Aujourd’hui, ils vendent leurs excédents de céréales sur les marchés de la région.

En investissant intelligemment, on crée des emplois et des possibilités qui ouvrent à leur tour d’autres possibilités.

L’incertitude économique ne peut être une excuse pour en faire moins. C’est au contraire une raison d’en faire plus.

En période d’austérité, nous devons utiliser à bon escient les ressources limitées dont nous disposons. Responsabilité n’est pas synonyme de charité. La responsabilité est un des piliers d’un programme de reprise mondiale coordonné.

S’attacher à répondre en priorité aux besoins des plus vulnérables, c’est relancer la croissance économique aujourd’hui, et poser pour demain les fondements de modes de fonctionnement durables et d’un avenir prospère.

Dans l’économie mondialisée, se montrer responsable vis-à-vis du reste du monde, c’est aussi faire un bon calcul pour chez soi.