Secrétaire général, Ban Ki-moon

Le sort d’HaÏti est un rappel de nos responsabilitÉs

Éditorial publié dans la Tribune de Genève (21 janvier 2010) et Le Monde (22 janvier 2010)

La catastrophe en Haïti nous confirme encore une fois ce que l’être humain a toujours su : que même au milieu de la destruction la plus dévastatrice, il y a toujours de l’espoir.

J’ai pu le constater sur place cette semaine à Port-au-Prince. L’ONU a subi la perte la plus importante de son histoire. Notre siège dans la capitale haïtienne a été réduit à un amas de blocs de béton et de poutres d’acier entremêlées. Comment pourrait-on y survivre?

Et pourtant, quelques instants après mon départ, le cœur lourd, les équipes de secours ont extrait un survivant des décombres, encore vivant après cinq jours, enseveli sans eau ni nourriture. C’est pour moi un petit miracle, un signe d’espoir.

Les catastrophes comme celle d’Haïti nous rappellent la fragilité de la vie, mais elles réaffirment aussi notre force. Nous avons vu ces images d’horreur à la télévision: les bâtiments effondrés, les corps jonchant les rues, une population ayant un besoin urgent de nourriture, d’eau et d’abri.

J’ai vu tout cela et davantage encore en me déplaçant dans Port-au-Prince sinistrée. Mais j’ai aussi vu autre chose, un témoignage remarquable de la force de l’esprit humain et de la résilience extraordinaire d’êtres humains ayant reçu les coups les plus durs.

Au cours de ma brève visite, j’ai rencontré beaucoup de gens ordinaires. Un groupe de jeunes hommes, près des ruines du palais présidentiel, m’ont dit vouloir aider à reconstruire Haïti. Au-delà de la crise immédiate, ils espèrent trouver de l’emploi, un avenir dans la dignité, une tâche à accomplir.

Dans le parc public qui se trouvait en face, j’ai rencontré une jeune mère avec ses enfants qui vivaient dans une tente, avec très peu de nourriture. Ils étaient des milliers, comme elle, endurant la situation et s’entraidant comme ils le pouvaient. Elle avait confiance, avec d’autres dans sa situation, que l’aide viendrait bientôt. «Je suis venu offrir l’espoir», leur ai-je dit. «Ne désespérez pas.» En réponse, elle a demandé à la communauté internationale d’aider Haïti à se reconstruire – pour ses enfants, pour les générations de demain.

Pour ceux qui ont tout perdu, l’aide ne doit plus tarder à arriver. Mais elle arrive, et ce en quantité croissante en dépit des défis logistiques très difficiles qui se posent dans une capitale qui a perdu tous ses services et ses capacités. À partir de lundi matin, plus de 40 équipes de secours avec plus de 1700 sauveteurs étaient à l’œuvre. L’approvisionnement en eau s’améliore; des tentes et des abris temporaires sont arrivés en grand nombre.

Les hôpitaux, gravement endommagés, commencent à fonctionner à nouveau, avec l’aide des équipes médicales internationales. Pendant ce temps, le Programme alimentaire mondial (PAM) coopère avec l’armée américaine pour assurer la distribution de rations alimentaires quotidiennes à près de 200 000 personnes. Le PAM s’attend à atteindre près d’un million de personnes dans les semaines à venir, avec l’objectif de parvenir progressivement à deux millions.

On assiste à un afflux massif de l’aide internationale, à la mesure de l’ampleur de cette catastrophe. Tous les pays et toutes les organisations d’aide internationale se sont mobilisés pour apporter les secours en Haïti. Notre tâche consiste à acheminer cette aide. Et il faut veiller à ce que l’aide parvienne à ceux qui en ont besoin, aussi rapidement que possible. Il ne faut pas que les fournitures essentielles demeurent dans les entrepôts. Il n’y a pas de temps à perdre ni d’argent gaspiller. Cela exige une coordination forte et efficace, et une communauté internationale qui travaille de concert, sous la direction des Nations Unies.

Ce travail essentiel a commencé dès le premier jour, de la part de l’ONU et des organismes d’aide internationale, ainsi que des principaux acteurs, les Nations Unies collaborant étroitement avec les États-Unis et les pays d’Europe, d’Amérique latine et d’autres pour identifier les besoins humanitaires les plus pressants et fournir le nécessaire. Ces besoins doivent être regroupés par catégories bien définies de manière à ce que les efforts de toutes les différentes organisations se complètent et ne fassent pas double emploi. Ainsi, un «pôle santé» dirigé par l’Organisation mondiale de la santé organise déjà l’assistance médicale par 21 organisations internationales.

L’urgence du moment dominera naturellement notre planification. Mais il n’est pas trop tôt pour commencer à penser à l’avenir, comme l’a souligné le président René Préval quand nous nous sommes rencontrés. Même si le pays est désespérément pauvre, Haïti a accompli des progrès. Il jouissait d’une stabilité nouvelle, les investisseurs étaient de retour. Mais ce ne sera pas suffisant pour reconstruire le pays et lui permettre de retrouver l’état dans lequel il se trouvait; et les améliorations cosmétiques n’ont pas leur place.

Il nous faut aider Haïti à se reconstruire en mieux, en travaillant côte à côte avec le gouvernement, en s’assurant que l’argent investi et les aides apportées aujourd’hui auront des effets durables, créant des emplois et libérant le pays de sa dépendance de la générosité internationale.

En ce sens, le sort d’Haïti est un rappel de nos responsabilités au sens large. Il y a dix ans, la communauté internationale a entamé un nouveau siècle en acceptant d’agir pour éliminer l’extrême pauvreté d’ici à l’an 2015.

De grands progrès ont été réalisés pour atteindre certains de ces ambitieux «objectifs du Millénaire», qui ciblent les sources fondamentales de la pauvreté mondiale et les obstacles au développement, par des mesures allant de la santé maternelle et l’éducation à la gestion des maladies infectieuses. Pourtant, des progrès dans d’autres domaines essentiels ont pris un important retard et nous sommes très loin de tenir toutes nos promesses d’un avenir meilleur pour les pauvres dans le monde.

Alors que nous nous précipitons dans l’immédiat pour venir en aide à Haïti, gardons à l’esprit cette vue d’ensemble. C’est le message fort et clair que j’ai reçu de ces gens dans les rues de Port-au-Prince. Ce qu’ils veulent c’est un travail, une vie digne et un avenir meilleur.

C’est là l’espoir de tous les pauvres, où qu’ils soient. Faire ce qu’il faut pour Haïti, au moment où il en a le plus besoin, sera un grand message d’espoir pour eux aussi.