Secrétaire général, Ban Ki-moon

Une chance majeure pour Haïti

Éditorial publié dans le New York Times (30 mars 2009)

On peut facilement se rendre à Haïti et n’y voir que la pauvreté. Mais quand je suis allé récemment dans ce pays avec l’ancien Président des États-Unis Bill Clinton, nous avons vu, aussi, des opportunités.

Certes, Haïti reste désespérément pauvre. Il ne s’est entièrement remis ni des ouragans dévastateurs de l’année dernière, ni de plusieurs décennies de brutale dictature. Comme nous l’a dit le Président René Préval : « Haïti est un point tournant. » Aujourd’hui en effet, Haïti peut soit replonger dans les ténèbres et la misère, annulant tous les progrès et les efforts accomplis avec l’ONU et la communauté internationale, soit renouer avec la lumière et l’espoir.

Le mois prochain, les grands donateurs internationaux doivent se réunir à Washington pour y chercher les moyens d’aider ce malheureux pays si malmené par des forces indépendantes de sa volonté. A priori, il n’y a pas de quoi se montrer optimiste. La crise financière a considérablement réduit les budgets de l’aide internationale. Le syndrome de la « fatigue des donateurs » se répand. Et les problèmes spécifiques d’Haïti – croissance démographique effrénée, pénurie aiguë de denrées alimentaires et autres produits de première nécessité, dégradation de l’environnement – peuvent paraître insurmontables.

Or, dans les faits, Haïti a de meilleures chances que presque toutes les économies émergentes non seulement de sortir indemne de la crise économique, mais encore d’en sortir plus prospère. La raison en est que les États-Unis ont adopté, l’année dernière, une nouvelle loi sur le commerce extérieur qui ouvre des perspectives très prometteuses à Haïti.

Cette loi, connue sous son acronyme anglais de HOPE II, ouvre en effet largement le marché américain aux produits haïtiens en exemptant ceux-ci de droits et de tout contingentement. Aucune autre nation ne jouit d’un tel avantage. C’est donc un solide point de départ. C’est aussi pour Haïti une chance de consolider les progrès que l’opération de maintien de la paix des Nations Unies lui a permis d’accomplir vers la stabilité politique et de passer de l’aide humanitaire à un véritable développement économique. Enfin, étant donné le taux de chômage astronomique dans ce pays, particulièrement chez les jeunes, la loi HOPE II représente d’abord et avant tout une promesse d’emplois.

Mon Conseiller spécial pour Haïti, Paul Collier, est un économiste de l’Université d’Oxford spécialisé dans le développement. Il a formulé, en collaboration avec le Gouvernement haïtien, une stratégie décrivant en termes concrets les mesures et politiques qui permettront de créer ces emplois en s’appuyant d’abord sur les atouts traditionnels du pays, à savoir l’industrie de la confection et l’agriculture. Parmi ces mesures et politiques, on notera la réduction des droits portuaires (parmi les plus élevés des Caraïbes) et la création de pôles industriels sur le modèle de ceux qui dominent aujourd’hui le commerce mondial.

Sur le plan pratique, cela se traduira par une expansion considérable des zones franches d’Haïti, afin qu’une nouvelle génération d’entreprises textiles puisse investir et conduire toute son activité en un lieu unique. En créant un marché suffisamment important pour entraîner des économies d’échelle, ces zones franches devraient réduire les coûts de production et, une fois atteinte la masse critique, déclencher une croissance au potentiel phénoménal, dont la seule limite serait la main-d’œuvre disponible. Notre objectif : créer des dizaines, voire des centaines de milliers d’emplois en deux ans, et peut-être des millions à plus long terme.

Cela peut sembler ambitieux pour un pays de 9 millions d’habitants, dont 80 % de la population vit avec moins de 2 dollars par jour et dont la moitié des denrées alimentaires sont importées. Mais nous savons que c’est possible. Nous l’avons vu au Bangladesh, où l’industrie de la confection représente 2,5 millions d’emplois. Nous l’avons vu en Ouganda et au Rwanda. Le mois prochain, à Washington, nous expliquerons au monde, en tant qu’amis d’Haïti, pourquoi nous pouvons nous montrer aussi résolument optimistes.

Le Président Clinton et moi avons vu de nombreux signes encourageants pendant notre visite en Haïti. Ainsi, par exemple, nous nous sommes rendus dans une école élémentaire de Cité-Soleil, bidonville de Port-au-Prince longtemps dominé par des bandes violentes finalement dispersées par les Casques bleus de l’ONU. Cela m’a réchauffé le cœur de voir les élèves de cette école bien nourris grâce au Programme alimentaire mondial des Nations Unies. Mieux encore, ces enfants étaient joyeux et ils apprenaient, comme tous les enfants devraient pouvoir le faire. C’était un symbole de la normalité retrouvée après les épreuves de ces dernières années.

Nous avons aussi visité une deuxième école, appelée HELP (Haitian Education Leadership Program), qui accueille des élèves doués. Grâce à des fonds privés recueillis aux États-Unis, elle accorde des bourses d’études aux plus pauvres des enfants d’Haïti, ceux à qui il ne serait même pas permis de rêver d’aller un jour à l’université sans cette aide. Tous ces jeunes peuvent ensuite embrasser des carrières productives. Ils gagnent un bon salaire. Une vie pleine de possibilités s’ouvre à eux. Et presque tous restent en Haïti.

J’ai dit à ces jeunes que je voyais en eux des graines d’espoir, car ils sont la promesse d’un avenir meilleur.

Pour un observateur extérieur, il est frappant de voir combien les obstacles sont modestes par rapport au potentiel d’Haïti. Dans un atelier propre et bien organisé que nous avons visité dans la capitale, nous avons rencontré des travailleurs qui gagnent 7 dollars par jour à confectionner des t-shirts pour l’exportation, ce qui les propulse d’un seul coup dans la classe moyenne du pays. Le propriétaire de l’atelier pense que, grâce à la loi HOPE II, il pourra doubler ou tripler sa production en un an.

C’est pour toutes ces raisons qu’à Washington, nous demanderons aux donateurs d’investir en Haïti, c’est-à-dire d’aller au-delà de l’aide humanitaire traditionnelle. C’est un moment décisif pour Haïti, une occasion sans précédent pour l’un des pays les plus pauvres du monde d’entrer de plain-pied dans un avenir porteur d’espoirs légitimes et de véritables perspectives économiques.