Secrétaire général, Ban Ki-moon

Investir pour une croissance verte

Par Ban Ki-moon et Al Gore

Éditorial publié dans le Financial Times (17 février 2009)

Les plans de relance économique sont à l’ordre du jour, et les gouvernements du monde entier cherchent à donner une nouvelle impulsion à l’économie mondiale. Toutefois, parallèlement à leurs efforts de relance immédiate, les dirigeants doivent également agir en commun pour faire en sorte que le nouveau modèle économique qu’ils sont en train d’élaborer soit un modèle de développement durable, aussi bien pour la planète que pour notre avenir.

Ce qu’il faut, c’est à la fois relancer l’économie et investir à long terme de façon à atteindre simultanément deux objectifs avec une seule et même politique économique, c’est-à-dire mettre en œuvre une politique qui réponde aux besoins économiques et sociaux immédiats et qui soit en même temps une politique mondiale verte. En d’autres termes, il nous faut faire de la « croissance verte » notre mot d’ordre.

Tout d’abord, unw récession mondiale synchronisée exige une réponse mondiale également synchronisée. Les principales économies mondiales doivent mettre en place des mesures de relance et coordonner étroitement leurs politiques économiques. Il faut éviter la politique du chacun pour soi, qui a contribué à la crise de 1929. La coordination est également essentielle pour réduire la volatilité financière et prévenir les attaques contre les monnaies et une inflation galopante comme pour redonner confiance aux consommateurs et aux investisseurs. En novembre dernier à Washington, les dirigeants du Groupe des 20 se sont déclarés déterminés à « renforcer la coopération et à travailler ensemble pour restaurer la croissance mondiale et réaliser les réformes nécessaires dans les systèmes financiers du monde ». Il est urgent de s’y attacher.

Les plans de relance sont destinés à donner une nouvelle impulsion à l’économie, mais s’ils sont biens conçus et bien mis en œuvre, ils peuvent également nous mettre sur la voie d’une nouvelle croissance, faiblement émettrice de carbone et verte. Les plans de relance déjà annoncés par 34 nations s’élèvent à environ 2 250 milliards de dollars (1 750 milliards d’euros, 1 569 milliards de livres). Complétés par de nouvelles initiatives d’autres pays, ils doivent nous aider à catapulter l’économie mondiale dans le XXIe siècle, au lieu de maintenir en vie des industries mourantes et de perpétuer les mauvaises habitudes d’hier. On peut même dire que continuer à injecter des milliers de milliards de dollars en investissements dans des infrastructures qui reposent sur le carbone et en subventions pour les industries qui reposent sur les combustibles fossiles reviendrait à commettre la même erreur qu’avec les prêts hypothécaires à risque.

La suppression des 300 milliards de dollars de subventions accordés annuellement en faveur de secteurs qui reposent sur les combustibles fossiles permettrait de réduire les émissions de gaz à effet de serre jusqu’à 6 % et contribuerait à la croissance du produit intérieur brut mondial. Les investissements dans les énergies renouvelables auront un impact là où les besoins sont les plus importants. Les pays en développement représentent déjà 40 % des ressources renouvelables mondiales et 70 % du chauffage solaire de l’eau.

Partout dans le monde, et en particulier aux États-Unis et en Chine, les dirigeants prennent conscience du fait qu’une croissance verte n’est pas simplement une des options qui s’offrent à eux, mais une nécessité pour redonner de la vigueur à leurs économies et créer des emplois. Le secteur des énergies renouvelables représente 2,3 millions d’employés dans le monde, c’est-à-dire davantage que les emplois directs du secteur pétrolier et gazier. Aux États-Unis, l’industrie éolienne emploie aujourd’hui plus de monde que l’ensemble du secteur du charbon. Les plans de relance annoncés par le Président Barak Obama et par la Chine représentent des mesures essentielles dans la bonne direction, et leurs éléments en faveur d’une croissance verte doivent être appliqués d’urgence.

Nous exhortons tous les gouvernements à accélérer la mise en œuvre des éléments verts de leurs plans de relance, notamment s’agissant de l’efficacité énergétique, des énergies renouvelables, des transports publics, des nouveaux réseaux intelligents de distribution d’électricité et du reboisement, et à coordonner leurs efforts afin d’obtenir des résultats rapides.

Deuxièmement, il faut dès maintenant mettre en œuvre des politiques « en faveur des pauvres ». Dans la plupart des pays en développement, les gouvernements n’ont pas la possibilité d’emprunter ou d’imprimer de la monnaie pour atténuer les chocs économiques dévastateurs. Par conséquent, les gouvernements des pays industrialisés doivent regarder au-delà de leurs frontières et investir immédiatement dans des programmes efficaces par rapport à leur coût qui permettent d’accroître fortement la productivité des plus pauvres. L’année dernière, plus de 30 pays ont connu des émeutes et des manifestations de la faim. Ce qui est encore plus inquiétant, c’est que ces événements se sont produits avant l’implosion financière survenue en septembre, qui a déclenché la récession mondiale et poussé 100 millions de personnes encore davantage dans la pauvreté. Il nous faut agir maintenant pour empêcher de nouvelles souffrances et contrecarrer le risque d’une instabilité politique généralisée.

Pour cela, il faudra accroître cette année l’aide publique au développement. Pour cela, il faudra renforcer les filets de sécurité sociaux. Pour cela, il faudra investir dans l’agriculture des pays en développement en fournissant aux petites exploitants des semences et des outils, en les formant à des pratiques agricoles durables et en leur accordant des crédits afin qu’ils puissent produire davantage et vendre leur production sur les marchés locaux et régionaux.

Mettre en œuvre une politique en faveur des pauvres signifie également accroître les investissements dans une meilleure utilisation des terres, la conservation des ressources en eau et des cultures résistantes à la sécheresse afin d’aider les agriculteurs à s’adapter aux changements climatiques qui, si rien n’était fait, pourraient être le prélude de la faim et de la malnutrition chroniques dans une grande partie du monde en développement.

Troisièmement, il nous faut parvenir à un véritable accord sur le climat à Copenhague, en décembre. Pas l’année prochaine, mais cette année. Les négociations sur le climat doivent s’accélérer très fortement et recevoir dès aujourd’hui l’attention nécessaire au plus haut niveau. Un accord à Copenhague constituerait le plus puissant plan de relance mondiale possible. L’adoption d’un nouveau cadre donnerait enfin aux entreprises et aux gouvernements le signal que les entreprises ont réclamé à cor et à cri, un signal capable de déclencher une vague d’innovations et d’investissements dans les énergies propres. Copenhague donnera le feu vert à une croissance verte. Il sera le point de départ d’une reprise économique véritablement durable dont nous-mêmes mais aussi nos enfants et les enfants de nos enfants profiterons pendant des décennies.

Pour des millions de personnes, de Detroit à Delhi, les temps n’ont jamais été aussi difficiles. Des familles ont perdu leur emploi, leur maison, leur couverture sociale, et dans certains cas ne savent même pas quand elles pourront à nouveau manger. L’enjeu est tel que les gouvernements doivent effectuer des choix stratégiques. Nous ne devons pas laisser les mesures urgentes prendre le pas sur les mesures fondamentales. Investir dans une économie verte n’est pas une option mais un investissement intelligent pour un avenir plus équitable et plus prospère.