Secrétaire général, Ban Ki-moon

Les ravages des prÉjugÉs et de la honte

Éditorial publié dans le Washington Times (6 août 2008)

J’ai rencontré dans ma vie beaucoup de gens remarquables : des présidents, des rois, des diplomates. Une des plus mémorables de ces rencontres – et certainement une des plus émouvantes – remonte à un peu plus d’un an, lorsque je me suis entretenu avec un groupe de fonctionnaires de l’ONU infectés par le VIH.

Ce fut pour moi une révélation. J’ai été frappé par le courage de ces gens et, plus encore, par la façon dont ils parlaient de leur vie : sans aucun détour. Soudain, j’avais devant moi le visage humain du VIH. Cela m’a fait réfléchir : que pouvais-je faire pour aider?

Ne pouvant que penser à la discrimination dont les séropositifs sont victimes un peu partout dans le monde, y compris en Asie, j’étais d’autant plus fier de mes collègues de l’ONU, qui osaient dire les choses haut et fort, luttaient contre la stigmatisation et la discrimination et aidaient à faire de l’Organisation un lieu de travail modèle du point de vue du VIH/sida.

Cette semaine, plus de 20 000 militants, universitaires et décideurs se sont réunis à Mexico pour la dix-septième Conférence internationale sur le sida, qui a marqué le début de ce que beaucoup ont appelé une « ère nouvelle » pour la lutte contre cette maladie. Pour la première fois, le nombre de personnes nouvellement infectées et le nombre de personnes qui succombent au sida diminue. Un récent rapport d’ONUSIDA montre que dans un certain nombre de pays très vulnérables, la prévention donne des résultats encourageants qui s’expliquent par une évolution des mœurs sexuelles (surtout chez les jeunes) et un meilleur accès aux antirétroviraux.

Ces progrès n’auraient pas été possibles sans l’appui déterminé de la communauté internationale. À Hokkaido, le mois dernier, les pays du G-8 se sont à nouveau engagés à œuvrer pour que tous les séropositifs puissent être traités d’ici à 2010. Plus récemment, le Président Bush a signé une loi qui prévoit que 48 milliards de dollars seront consacrés à la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme au cours des cinq prochaines années. Mais il ne faut pas oublier que dans la lutte contre le sida, un des plus grands obstacles est d’ordre psychologique.

Cet obstacle, c’est la stigmatisation. Presque partout dans le monde, ceux qui vivent avec le VIH sont, à des degrés divers, victimes de discrimination. Dans un tiers des pays du monde, ils n’ont quasiment aucune protection juridique. Presque tous les pays autorisent une forme ou l’autre de discrimination : contre les femmes et les enfants qui contractent la maladie, contre les hommes homosexuels, contre les groupes à risque.

La stigmatisation est ce qui entrave le plus l’action des pouvoirs publics. C’est la principale raison pour laquelle tant de gens ont peur de subir un test de dépistage ou de se faire soigner. C’est ce qui explique que le sida tue sans bruit : à en parler, ou à prendre de simples précautions, on risque d’être montré du doigt. C’est ce qui fait que l’épidémie du sida continue de dévaster des sociétés entières.

Cette stigmatisation, nous pouvons la combattre. Avec des lois et des politiques progressives. Mais surtout avec le courage de parler franchement. Heureusement, de plus en plus de gens, dont mes collègues de l’ONU, trouvent ce courage et se font entendre.

À la conférence sur le sida, une jeune militante du Honduras est venue m’embrasser. Elle n’a que 12 ans. Séropositive depuis sa naissance, Keren Gonzalez a beau vivre avec le VIH, elle vit pleinement sa vie. Elle édite un magazine pour enfants touchés par le sida (financé par l’UNICEF) et participe à des ateliers de sensibilisation partout en Amérique latine.

Elle ne connaît que trop bien les préjugés et la honte. Lorsqu’elle est entrée à l’école maternelle, on l’a priée de s’asseoir dans un coin et de ne toucher ni les jouets ni les livres des autres enfants. Mais elle a fini par être comprise et acceptée. « Je suis la fille la plus populaire de ma classe », dit-elle fièrement. Ce qu’elle craint le plus, ce n’est pas son état, mais l’accueil qu’on lui fera à l’école secondaire.

Au Village mondial, lieu de promotion du militantisme local à la conférence, j’ai rencontré d’autres gens – des personnalités de la société civile, des danseurs et même des coiffeurs – qui sont séropositifs, ne s’en cachent pas et vivent une vie riche et heureuse. Ainsi, Marci Daphane Jwonde, une Malawienne, a appris qu’elle avait le sida en 1999, quand son mari est tombé malade. Depuis lors, elle lutte contre la discrimination – un collègue l’a un jour priée de ne pas utiliser la vaisselle de la cuisine commune – et elle m’a demandé de raconter son histoire pour « faire changer le monde ».

Ce sont des gens comme elle qui font avancer la campagne mondiale contre le sida. On ne peut qu’admirer leur courage et leur engagement. Mais seuls, ils n’y arriveront pas.

À Mexico, j’ai demandé aux dirigeants politiques du monde de se joindre à eux, de dénoncer la discrimination et de faire respecter les droits de ceux qui vivent avec le VIH. Les écoles devraient enseigner le respect et la compréhension. Les autorités religieuses devraient prêcher la tolérance. Les médias devraient condamner les préjugés et user de leur influence pour promouvoir le progrès social, que ce soit sur le plan de la protection juridique ou dans le domaine de l’accès aux soins de santé.

Le plus important est d’affirmer que ce n’est pas à ceux qui vivent avec le sida d’avoir honte, mais à ceux qui n’aident pas à l’éradiquer.