Secrétaire général, Ban Ki-moon

Face aux catastrophes, il est temps de suivre une nouvelle voie

Éditorial publié dans Les Échos (22 juillet 2008)

Nous voyons de plus en plus fréquemment combien la puissance des éléments peut avoir des effets destructeurs. Après le passage du cyclone Nargis au Myanmar et le tremblement de terre dans la province chinoise du Sichuan, les victimes se comptaient en centaines de milliers et les sans-abri en millions.

Lorsque je me suis rendu sur les lieux récemment, j’ai vu des vies brisées et des destructions qui prendront des années à être réparées. Quand les catastrophes succèdent aux catastrophes, il est tentant de conclure que l’espèce humaine est une victime impuissante des forces de la nature. Mais ce serait une erreur tragique. Nous sommes bien plus capables de faire face aux catastrophes naturelles que nous ne le croyons. 

Presque aussi dangereuse que les cyclones ou les tremblements de terre eux-mêmes est l’idée reçue selon laquelle les dégâts et les morts qu’ils provoquent sont en quelque sorte inévitables, un résultat imparable de fléaux naturels. Nous ne pouvons certes pas empêcher les événements eux-mêmes de se produire, mais nous pouvons déterminer comment nous y réagissons. Par nos actes, nous pouvons soit aggraver les catastrophes, soit les atténuer.

C’est la préparation et la prévention qui marquent la différence entre les deux. Cette vérité est peut-être difficile à admettre, car elle met l’accent sur l’anticipation et la planification, plutôt que seulement sur les secours d’urgence qui font la une de la presse au moment des crises. Les experts en « réduction des risques de catastrophe », comme on appelle leur discipline, ont pour spécialité de limiter la vulnérabilité des populations. En prenant des mesures adéquates, à l’avance, nous pouvons sauver des vies et des moyens de subsistance qui sans cela seraient perdus.

Prenons l’exemple du Bangladesh, qui est, comme la zone du Myanmar récemment touchée, un delta densément peuplé, de faible altitude et exposé aux tempêtes. En 1970, le cyclone Bhola a fait près d’un demi-million de victimes. Après que 140 000 autres personnes eurent péri sous l’effet d’un autre cyclone en 1991, le Bangladesh a mis en place un vaste système d’alerte rapide, associé à de solides plans locaux de préparation aux catastrophes, d’évacuation et d’atténuation des dégâts. Lorsque le cyclone Sidr a frappé le pays en 2007, le nombre de morts n’était plus de l’ordre de la centaine de milliers mais d’environ 4 000. Le Myanmar, qui de mémoire d’homme n’avait pas connu un cyclone de la puissance de Nargis, ne disposait d’aucun système de ce type.

D’autres pays en développement suivent l’exemple du Bangladesh. Les Philippines et Madagascar, où les typhons sont une menace récurrente, ont montré que des investissements limités mais judicieusement appliqués dans la construction, la planification et la formation peuvent produire des résultats remarquables. Dans le cadre de projets de proximité lancés au Népal et dans l’État indien d’Uttar Pradesh, on a cartographié les risques puis renforcé les bâtiments scolaires pour les protéger des tremblements de terre, tout en formant les acteurs locaux du bâtiment aux techniques de construction antisismique.

La formation est fondamentale. Aux Philippines, les enseignants, les élèves et les parents d’élèves sont formés aux principes de base de la réduction des risques et de la préparation aux situations d’urgence. La Thaïlande fait de ses élèves des agents de réduction des risques, qui diffusent dans leur entourage une culture de la prévention, tout en apprenant des stratégies qui leur permettront de se protéger eux-mêmes. Les pays d’Amérique latine et des Caraïbes montrent l’exemple dans la protection des hôpitaux et cliniques : ils veillent à ce qu’en cas de catastrophe les centres de soins restent accessibles et le personnel de santé puisse travailler quand les besoins seront les plus pressants.

Tout ceci importe plus que jamais aujourd’hui. À cause des changements climatiques, nous allons voir augmenter le nombre et l’intensité des catastrophes météorologiques. Les pertes, à la fois en vies humaines et financières, ont presque doublé de 2006 à 2007. Et, bien entendu, pour les pays les plus pauvres les destructions peuvent être particulièrement handicapantes : avec la perte de logements, d’emplois et de possibilités d’éducation, sortir de la pauvreté devient impossible. L’ouragan Mitch, qui a frappé le Honduras en 1998, a balayé en quelques heures des décennies de développement.

Nous savons quoi faire. Tous les pays, des plus riches aux plus pauvres, doivent incorporer la réduction des risques de catastrophe dans leurs plans de développement et de réduction de la pauvreté. Par exemple, on estime qu’assurer une protection globale contre les catastrophes lors de la construction de nouveaux centres de soins ou établissements scolaires n’ajoute que 4 % au coût de l’opération.

Il existe de nombreuses possibilités d’action coordonnée au niveau mondial. Les bailleurs de fonds internationaux doivent soutenir les fonds d’affectation spéciale qui ont été créés, notamment par la Banque mondiale et par l’ONU, pour aider les pays pauvres à faire face aux catastrophes naturelles. Avec le Cadre d’action de Hyogo, négocié en 2005 à la suite du tsunami, la communauté internationale a fixé des priorités pour la réduction des risques de catastrophes et a préconisé des mesures pratiques en faveur d’une meilleure sécurité des collectivités locales. Il s’agit notamment de prévenir les inondations, de créer des systèmes d’alerte rapide et d’appliquer des normes de construction adéquates pour protéger les infrastructures essentielles, telles que les écoles, les hôpitaux et les logements. Nous devons aussi protéger de précieux écosystèmes, en particulier les récifs coralliens et les mangroves, qui font office de barrages naturels contre les tempêtes.

Maintenant que nous entrons dans la saison des ouragans, nous espérons ne pas voir de catastrophe. Mais nous en verrons, cela ne fait aucun doute, et à ce moment-là nous compterons les morts et nous dépêcherons des secours aux survivants. Rappelons-nous, cependant : il n’est pas inévitable qu’il en soit ainsi.