Secrétaire général, Ban Ki-moon

Famine en Somalie

Éditorial publié sur ModernGhana.com (21 juillet 2011)

Partout dans la corne de l’Afrique, on meurt de faim. Sous l’effet conjugué des conflits, de la cherté des denrées alimentaires et de la sécheresse, plus de 11 millions de personnes se trouvent à présent dans une situation désespérée. Depuis des mois, l’ONU tire la sonnette d’alarme. Nous avons résisté à parler de famine, mais ce mercredi, face à l’évolution rapide de la situation, le terme s’est imposé. La famine est présente dans plusieurs régions de la Somalie. Et se propage.

C’est un signal d’alerte que nous ne pouvons pas ignorer. Chaque jour, nos équipes sur le terrain me font le récit effroyable de réfugiés somaliens marchant des semaines durant dans l’espoir de trouver de l’aide au Kenya ou en Éthiopie. Le bétail mort de soif. Des enfants arrivant seuls, orphelins en terre étrangère, terrifiés et dénutris.

De l’intérieur de la Somalie nous parviennent d’autres récits tragiques de familles qui ont vu leurs enfants mourir l’un après l’autre. Cette femme par exemple, récemment arrivée dans un camp de déplacés situé à 140 kilomètres au sud de Mogadiscio, après trois semaines de marche. Son nom est Halima Omar, elle vient du Bas-Chébéli. Autrefois, elle vivait bien. Aujourd’hui, après trois années de sécheresse, elle survit à peine. Quatre de ses six enfants sont morts. « Voir vos propres enfants mourir sous vos yeux parce que vous n’avez pas de quoi les nourrir, il n’y a rien de pire au monde » dit-elle. « Je perds l’espoir. »

Même pour ceux qui parviennent jusqu’aux camps, il n’y a souvent plus rien à faire. Après un long périple à travers des terres arides, beaucoup sont si faibles qu’ils sont incapables de reprendre des forces et meurent. Les médicaments manquent, et les médecins sont souvent impuissants à soigner les rescapés, faute de ressources.

En tant que famille humaine, ces histoires nous choquent. Comment cela peut-il encore se produire? C’est vrai, la situation économique mondiale est difficile, mais la nourriture ne manque pas. Et de tous temps, même dans la pire austérité, l’élan de compassion qui nous pousse à venir en aide à nos semblables ne s’est jamais démenti.

C’est pourquoi je m’adresse à vous aujourd’hui – pour éveiller l’attention du monde sur cette crise, sonner l’alerte et appeler les peuples du monde entier à tendre la main à la Somalie dans la détresse. Pour sauver les populations en danger – en grande majorité des femmes et des enfants –, nous avons besoin d’environ 1,6 milliard de dollars. Jusqu’à présent, la moitié seulement de ce montant a pu être collectée auprès des donateurs internationaux. Pour renverser la tendance, et redonner l’espoir au nom de l’humanité, il faut que la mobilisation soit mondiale.

Nous devons tous nous mobiliser. J’appelle toutes les nations – celles qui financent notre action année après année, et aussi celles qui ne font pas partie des donateurs traditionnels – à contribuer à relever le défi. Le 25 juillet, à Rome, les organismes des Nations Unies seront réunis pour coordonner l’intervention d’urgence et lever les fonds nécessaires à la fourniture d’une assistance immédiate.

D’ici là, chacun d’entre nous, en tant que citoyen, doit se demander comment il peut aider. Un moyen sera de faire des dons privés, comme lors de précédentes catastrophes humanitaires comme le tsunami en Indonésie ou le tremblement de terre en Haïti, un autre de pousser nos représentants élus à s’engager plus énergiquement. Même dans le meilleur des cas cependant, il est possible que cela ne suffise pas. Il existe un vrai risque que nous ne parvenions pas à répondre à l’ensemble des besoins.

La situation est particulièrement critique en Somalie, où le conflit complique le travail d’assistance. Plus généralement, la flambée des prix des denrées alimentaires pèse durement sur les budgets des organisations internationales et des ONG. Le fait que le Gouvernement national de transition de la Somalie ne contrôle qu’une partie de la capitale, Mogadiscio, complique encore les choses. Nous nous efforçons actuellement de parvenir à un accord avec les forces de la milice islamiste Al Chabaab afin de pouvoir accéder aux régions du pays qui sont sous leur contrôle. De graves problèmes de sécurité subsistent néanmoins.

Nous devons aussi reconnaître que le Kenya et l’Éthiopie, qui ont généreusement gardé leurs frontières ouvertes, font eux aussi face à d’énormes difficultés. Le plus grand camp de réfugiés du monde, le camp de Dadaab, qui accueille plus de 380 000 personnes, est déjà dangereusement surpeuplé. Sans compter les milliers de nouveaux arrivants qui attendent d’être enregistrés. En Éthiopie voisine, chaque jour 2 000 personnes arrivent au camp de Dolo, qui lui aussi a bien du mal à faire face. Une situation qui vient aggraver la crise alimentaire dont souffrent déjà près de 7 millions de Kényans et d’Éthiopiens. À Djibouti et en Érythrée, des dizaines de milliers de personnes sont également démunies, et bien d’autres pourraient le devenir.

Tout en répondant à cette crise, il nous faut trouver les moyens d’en traiter les causes profondes. La sécheresse actuelle pourrait bien être la pire enregistrée depuis des décennies mais, les effets du changement climatique étant de plus en plus marqués partout dans le monde, elle ne sera sans doute pas la dernière. Il faudra donc prendre des mesures concrètes : semences résistant à la sécheresse, irrigation, infrastructures rurales, programmes relatifs au bétail.

Ces projets peuvent donner des résultats. Au cours des 10 dernières années, ils ont permis de faire progresser de 8 % la production agricole en Éthiopie. Nous avons aussi amélioré nos systèmes d’alerte précoce. Nous savions que cette sécheresse allait se produire et nous avons commencé à donner l’alerte en novembre dernier. Nous devons faire en sorte qu’à l’avenir, ces alertes soient prises en compte à temps.

Par-dessus tout, il faut que la paix règne. Aussi longtemps que durera le conflit en Somalie, nous ne pourrons pas combattre efficacement la famine. De plus en plus d’enfants souffriront de la faim, et de plus en plus de personnes mourront inutilement. Et ce cycle d’insécurité s’étend dangereusement.

En Somalie, Halima Omar nous a dit la chose suivante : « Peut-être que c’est notre destin – ou peut-être qu’un miracle va se produire et que nous serons sauvés de ce cauchemar. »

Je ne peux pas accepter que tel soit son destin. Ensemble, nous devons sauver ces hommes, ces femmes et ces enfants, nos semblables, de ce terrible cauchemar.