Secrétaire général, Ban Ki-moon

Responsabilités et changements climatiques

Éditorial publié dans Il Sole 24 Ore (23 septembre 2007)

Les preuves s’accumulent, de jour en jour. Les changements climatiques sont désormais une réalité personnelle pour chacun d’entre nous sur la planète.

Il y quelques jours à peine, pour ne prendre qu’un seul exemple, des scientifiques des États-Unis ont fait savoir que la calotte glaciaire arctique fondait plus vite qu’on ne l’aurait jamais cru possible. Ils ont calculé que 40 % des glaces estivales dans l’océan Arctique auraient disparu en 2050. Les études précédentes prédisaient que cela n’arriverait pas avant un siècle.

Il n’est donc nullement étonnant de voir les changements climatiques occuper maintenant la place d’honneur à l’ordre du jour politique mondial. C’est pourquoi j’ai invité les dirigeants du monde à venir demain aux Nations Unies pour une réunion de haut niveau. Je suis très inquiet, car il m’apparaît que notre réaction actuelle est loin d’être à la mesure de ce qu’appelle la situation.

La réunion de demain est une incitation à l’action politique, car il est temps pour tous les pays, petits et grands, de voir comme un impératif moral, bien plus urgent qu’auparavant, l’action contre les changements climatiques, et de percevoir qu’il est de notre intérêt mutuel de lancer cette action. Les changements climatiques sont LE problème de notre époque.

Les éléments scientifiques ne laissent aucun doute. Nous avons entendu cette année les meilleurs savants du monde l’expliquer plus nettement qu’ils ne l’avaient jamais fait auparavant, sous les auspices du Groupe d’experts intergouvernemental des Nations Unies pour l’étude du changement climatique. Le réchauffement de la planète est bien réel. Ses conséquences, si on n’intervient pas, pourraient être dévastatrices sinon catastrophiques dans les quelques décennies à venir. Nous savons ce que nous avons à faire. Nous avons des mesures et des technologies d’un coût abordable pour le faire. C’est maintenant, sans attendre, qu’il nous faut nous attaquer au problème.

Mais le temps nous est compté. En déplacement au Tchad, récemment, j’ai vu de mes yeux le prix humanitaire des changements climatiques. Quelque 20 millions d’êtres humains dépendent d’un système de lacs et de fleuves qui depuis 30 ans a perdu les neuf dixièmes de sa taille. En ce moment même, en Afrique, les pires pluies qu’on ait vues de mémoire d’homme chassent des centaines de milliers de personnes de chez elles. Ce sont des signes de ce qui nous attend. Les problèmes que connaît notre génération seront pires pour nos enfants, surtout si nous n’agissons pas.

En convoquant la réunion de demain, j’ai lancé un défi aux présidents et aux premiers ministres du monde, pour qu’ils prennent leurs responsabilités. Prendre ses responsabilités, c’est opérer des choix, en particulier des choix difficiles, et emprunter de nouvelles orientations. C’est avoir une hauteur de vues et une volonté politique à la mesure des défis – la capacité de voir d’avance ce qu’il y a à faire, et de forcer le changement pour qu’il survienne au rythme voulu. On n’y arrivera pas sans sacrifices. Mais ce n’est qu’en agissant vite qu’on pourra éviter des sacrifices autrement pénibles.

Il nous faut collectivement donner à l’action la plus haute valeur, la charge la plus lourde incombant aux pays industrialisés. Responsables en grande partie du problème, ces derniers portent plus que les autres la responsabilité de réduire les émissions qui sont la cause des changements climatiques.

Mais il faut aussi donner aux pays en développement de quoi les inciter à faire leur part sans en rien retrancher. Nos solutions au réchauffement de la planète ne sauraient exiger d’eux des sacrifices qu’on ne peut, en toute justice, leur demander. Les pays en développement ont droit à la croissance et au développement économique. Ils ont le droit de s’arracher à la misère, avec notre aide continue. Pour cela, il nous faut obtenir la participation du secteur privé, stimuler l’activité économique, recourir à des méthodes de financement nouvelles et faisant appel au marché, mettre au point et transférer des savoir-faire, et créer des emplois.

Notre planète est plus fragile que nous ne serions portés à le croire. Des écosystèmes entiers, dont dépendent des milliers de vies, sont menacés de bouleversements graves. Dans certains cas, ce sont des pays et des peuples entiers, et non pas seulement des espèces animales, qui sont menacés de disparition. Et les effets en sont les plus aigus sur ceux qui sont le moins bien équipés pour y faire face, et le moins responsables du problème. C’est une question morale. Nos interventions doivent s’inspirer des principes de la responsabilité commune et du bien commun.

Au centre de notre réaction doivent être les interventions nationales. Elles n’ont pas été suffisantes jusqu’à présent. Quinze ans après l’accord à Rio sur la Convention-cadre sur les changements climatiques, et 10 ans après la conclusion du Protocole de Kyoto (dont la première phase d’application vient à terme en 2012), les émissions de carbone continuent à augmenter dans les pays industrialisés.

Mais les politiques nationales ne suffisent pas. Les frontières sont invisibles quand il s’agit des gaz qui influent sur le climat, les intérêts politiques et économiques en jeu sont extrêmement divers, et la coopération internationale est donc indispensable. Nous avons un cadre d’action idéal, qui s’appelle les Nations Unies, où sont réunis comme nulle part ailleurs les moyens voulus pour qu’elles soient le lieu où l’on pourra définir une vraie solution aux changements climatiques mondiaux, équitable et durable à long terme. Ce sera une solution qui non seulement permettra de modérer le problème des émissions, mais qui aidera aussi chacun d’entre nous, et surtout les plus vulnérables, à s’adapter aux effets des changements climatiques, et à parvenir au développement durable.

En cette année charnière, l’année où les gouvernements ont accepté les conclusions irréfragables du Groupe d’experts intergouvernemental pour l’étude du changement climatique, l’année où le public, sensibilisé aux changements climatiques, en a fait la question dominante des agendas politiques dans le monde entier, je demande aux dirigeants du monde d’exercer leurs responsabilités. D’agir. Il est exclu de continuer comme si de rien n’était.

À la Conférence de Bali sur les changements climatiques, en décembre prochain, les gouvernements devront travailler avec diligence, avec imagination, pour mettre en place un cadre de négociation. Il nous faut un accord multilatéral nouveau et complet sur les changements climatiques, que tous les pays puissent accepter avec élan.

Pour chacun d’entre nous, l’heure est grave. Nous avons tous une responsabilité historique à l’égard des générations à venir. Nous serons jugés par nos petits-enfants.