Secrétaire général, Ban Ki-moon

Le Darfour que j’ai visité

Éditorial publié dans Quotidien Mutations (17 septembre 2007)

Nous parlons souvent du Darfour, et nous avons tous quelque chose à en dire. Mais que pouvons-nous affirmer avec certitude? L’idée reçue, en deux mots, est que c’est une société en guerre avec elle-même. Des rebelles se battent contre le Gouvernement, qui se bat contre les rebelles. Mais la réalité est plus complexe, et les alliances ne sont pas toujours claires. Depuis quelque temps, il n’est pas rare que les combats opposent entre elles ou entre eux des tribus ou des chefs guerriers.

On ne peut plus dire non plus que la crise ne touche que le Darfour. Elle a débordé les frontières, ce qui déstabilise la région. D’autre part, ce qui se passe au Darfour est aussi une crise écologique : un conflit provoqué au moins en partie par la désertification, la dégradation de l’environnement et la rareté des ressources, surtout de l’eau.

Je reviens d’une tournée d’une semaine dans la région. J’y suis allé pour écouter ce qu’avaient à dire en toute franchise les Soudanais – responsables politiques, villageois déplacés par les combats, agents des services d’aide humanitaire – et les dirigeants des pays voisins. J’en suis rentré en ayant compris une chose : il ne peut pas y avoir un chemin unique pour parvenir au règlement de cette crise. Ce qui se passe Darfour est l’exemple-même de la complexité. La paix ne sera possible qu’en prenant en compte tous les éléments qui sont à l’origine du conflit.

Tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai entendu, tout m’a convaincu que c’était possible. Et il faut absolument que nous réussissions. J’ai visité le camp d’El Salam, aux portes d’El Fasher, la plus grande ville du nord du Darfour; ce camp abrite quelque 45 000 déplacés. J’ai été profondément ému par leur sort. J’ai pu sentir à quel point ils étaient désespérés et se sentaient impuissants. J’ai vu des enfants qui n’avaient jamais connu la vie en dehors des camps. Je voulais leur laisser quelque chose à quoi s’accrocher. Je leur ai promis que nous ferions tout notre possible pour amener la paix et les aider à rentrer dans leur village.

Les choses sont bien parties. Le Conseil de sécurité a approuvé le déploiement d’une force multinationale de 26 000 Casques bleus, codirigée par l’ONU et l’Union africaine. Grâce à mon voyage, j’ai pu me rendre compte par moi-même de l’extrême difficulté des conditions dans lesquelles nos hommes et nos femmes vont se trouver. En même temps, j’ai pu constater que nos préparatifs sur le plan de la logistique étaient déjà engagés.

Bien sûr, pour qu’une mission de maintien de la paix puisse aboutir, il faut qu’il y ait une paix à maintenir. Il faut que nous mettions tout notre poids derrière la recherche d’un règlement politique, qui est également nécessaire. C’était même là le principal objet de mon voyage.

À Khartoum, le gouvernement du Président Omar el-Bachir s’est une fois de plus engagé sans réserve à apporter son soutien aussi bien à la mission de maintien de la paix qu’à des pourparlers de paix tous azimuts. Nous sommes convenus que les négociations démarreraient en la Jamahiriya arabe libyenne le 27 octobre, sous la houlette de l’Union africaine et de l’ONU. Le Gouvernement a aussi confirmé sa promesse de cesser immédiatement les hostilités, comme l’avaient fait les groupes rebelles le mois dernier, à Arusha. Seulement quelques heures après mon passage, néanmoins, on a signalé des tensions, des heurts et des bombardements à Haskanita, ville du nord du Darfour. Il importe que les deux parties agissent avec mesure et créent une situation propice à la négociation.

Quand on s’occupe du Darfour, il ne s’agit pas que du Darfour. À Juba, la capitale du Sud-Soudan, les responsables politiques se sont inquiétés de ce que le Darfour détournerait l’attention de l’accord de paix, signé il y a deux ans, qui a mis fin à une longue guerre civile. Maintenant que c’est le Darfour qui nous occupe, il ne faut pas négliger cette situation si précaire, au risque de voir éclater une guerre plus générale qui anéantirait le fruit de tous nos efforts.

Pour pouvoir durer, une paix doit être profondément enracinée. À Juba comme à El Fasher, on m’a dit combien il importait d’écouter la voix d’un large échantillon de la société civile – chefs de tribu, représentants de mouvements politiques indépendants, associations féminines et organisations de réfugiés, représentants des autorités locales et nationales. Il faut aboutir à un contrat social pour la paix.

Lorsqu’il m’a reçu sous sa tente, à Syrte, le colonel Kadhafi a généreusement offert d’accueillir les pourparlers de paix, en m’assurant qu’il ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour favoriser leur aboutissement. « C’est maintenant ou jamais », a-t-il affirmé, mettant l’accent sur l’opinion fort répandue selon laquelle il faut que cette négociation soit la négociation finale.

Pendant mon séjour, on m’a montré le Grand fleuve artificiel de M. Kadhafi; des centaines de kilomètres de conduites par lesquelles coulent des millions de litres d’eau puisés en-dessous du Sahara. C’est remarquable de voir cela dans une région où l’eau est aussi rare. La veille, en survolant le lac Tchad, vaste mer intérieure qui s’est rétrécie à un dixième de sa surface originelle, j’avais été frappé par le fait que l’avenir de la région dépendait aussi de son approvisionnement en eau.

À N’Djamena, le Président du Tchad, Idriss Deby, m’a dit que, sans eau, tout développement économique était impossible. Et sans perspective de progrès économique, a-t-il poursuivi, les 250 000 réfugiés du Darfour vivant dans l’est de son pays risquaient de ne jamais rentrer chez eux. La sécurité et le développement vont de pair, dit-il. À cet égard, la communauté internationale a un rôle important à jouer.

Tout cela fait ressortir le besoin d’adopter une perspective globale lorsqu’on aborde le conflit au Darfour. On ne peut pas régler les problèmes au cas par cas. La crise a de nombreuses causes, et il faut nous attaquer à chacune d’elles : il s’agit de problèmes touchant à la sécurité, à la politique, aux ressources, à l’eau, à l’aide humanitaire et au développement.

Il faut nous débattre avec cette complexité, ce qui rend notre tâche plus impressionnante et difficile. Mais, au bout du compte, c’est le seul chemin qui puisse mener à un règlement durable.