Secrétaire général, Ban Ki-moon

L'espoir renaît à Cité-soleil

Éditorial publié dans Le Devoir (15 août 2007)

Sans doute y-a-t-il des bidonvilles plus déshérités en Haïti, mais aucun n’est aussi tristement célèbre pour sa violence et sa misère noire que Cité Soleil. L’eau potable y est rare, les installations sanitaires inexistantes. La plupart de ses 300 000 habitants n’ont pas l’électricité; le chômage règne. « Ici, nous manquons de tout », dit le maire de ce quartier situé au cœur de Port-au-Prince.

Mais l’espoir renaît à Cité Soleil. Dans les bureaux du maire, une nouvelle équipe municipale se réimplante dans une communauté longtemps laissée à l’abandon. En face, j’ai visité une école remise à neuf. Des jeunes m’ont accueilli, heureux de penser à la reprise de leurs études. Des adolescents jouaient au football.

Il faut se battre pour survivre à Cité Soleil, au nom cruellement ironique. J’ai néanmoins été heureux d’y constater tant d’animation, signe d’une vie normale. Six mois auparavant, je n’avais rien vu de tel. La ville était alors sous la coupe de gangs qui terrorisaient la population, extorquant de l’argent et détruisant des vies. Les enlèvements étaient monnaie courante – près d’une centaine par mois. Même les familles pauvres avaient peur de sortir, surtout avec des enfants.

Puis, en décembre, le Président nouvellement élu, René Préval, a demandé à la Mission des Nations Unies pour la stabilisation d’Haïti d’intervenir, ce qu’elle a fait avec une promptitude et une fermeté exemplaires pour le maintien international de la paix. À l’issue d’une opération de six semaines marquées de durs combats, les forces des Nations Unies ont pris le contrôle du bidonville. Quelque 800 malfaiteurs ont été arrêtés; leurs chefs ont été internés. Les résultats sont manifestes. En juin, on ne signalait plus que six enlèvements. La sécurité est revenue dans les rues de Cité Soleil, mais aussi dans le reste de la capitale et dans d’autres villes d’Haïti.

J’ai vu d’autres signes de progrès. Pour la première fois depuis longtemps, Haïti a un gouvernement stable et démocratiquement élu, largement accepté dans toutes les couches de la société et par l’ensemble des partis politiques. L’économie n’est plus en chute libre. L’inflation est tombée à 8 %, contre 40 % il y a trois ans. Après près de 10 ans de décroissance, le FMI prévoit une croissance de 3,5 % cette année. De nouvelles lois ont permis l’an dernier d’accroître d’un tiers les recettes fiscales. Et, non content de s’attaquer aux gangs Haïti, le Président Préval a déclaré la guerre à la corruption, endémique dans toutes les sphères de la vie sociale. Il faut pour cela un grand courage politique.

Je suis convaincu qu’Haïti se trouve à un tournant décisif. Ce pays, longtemps le plus pauvre des Amériques, que l’on croyait à jamais condamné à l’instabilité politique, voit enfin se présenter une chance inespérée de commencer à se reconstruire. Avec l’aide de la communauté internationale – et en particulier de l’ONU – il le pourra. Haïti a vu se succéder cinq interventions multinationales en 10 ans. Chaque fois, nous sommes partis trop tôt, avant qu’un changement réel puisse s’implanter. Ou nous nous sommes contentés d’une aide trop circonscrite – limitée, par exemple, à une simple tentative pour maintenir la sécurité ou superviser une élection.

Cette fois-ci, c’est autre chose. C’est pourquoi je demanderai en octobre au Conseil de sécurité de renouveler le mandat des Nations Unies pour une période plus longue que les six mois habituels. J’ai assuré en termes nets au Gouvernement et au peuple haïtiens que nous entendons rester, comme ils le souhaitent, le temps qu’il faudra pour accomplir notre mission.

La première phase du début du redressement d’Haïti – la restauration de la paix et la sécurité – sera bientôt achevée. La deuxième phase devra être axée sur le développement économique et social. Plus que jamais, Haïti a besoin que nous l’aidions énergiquement à se doter d’institutions civiles en état de fonctionner – à commencer par la création d’une police nationale efficace et intègre, appuyée par un appareil judiciaire réformé.

J’ai donc trouvé extrêmement encourageant, que la semaine dernière, le Sénat haïtien, à la suite de ma visite, ait adopté une ambitieuse législation visant à reconstituer une magistrature efficace et indépendante et à créer un climat de légalité plus propice au développement économique et à l’investissement étranger. Sans ces changements, le commerce, les finances et le tourisme du monde persisteront à éviter Haïti. J’ai invité tous les secteurs de la société haïtienne – Gouvernement, entreprises et peuple – à s’engager à œuvrer ensemble pour le progrès social. Sans cette coopération mutuelle, Haïti n’avancera pas.

Dès à présent, et sans attendre demain, le peuple d’Haïti doit voir des signes tangibles qu’il peut espérer en un avenir meilleur. Nous devons donc aider son gouvernement à le faire bénéficier de ce que beaucoup appellent les « dividendes de la paix ». Ce n’est rien d’extraordinaire, m’a dit le commandant brésilien de notre force, Carlos Alberto Dos Santos Cruz. Oui, les habitants de Cité Soleil, comme tous les Haïtiens, se réjouissent de la paix revenue dans leurs rues. Mais, a-t-il dit, il leur faut surtout l’essentiel : l’eau, le pain, l’emploi.

En fin de compte, bien sûr, cela incombe à Haïti. Mais nous avons le devoir de l’y aider.