Secrétaire général, Ban Ki-moon

L'immigration, une chance

Éditorial publié dans La Libre (10 juillet 2007), Le Soir (10 juillet 2007) et Le Figaro (9 juillet 2007)

C'est un lieu commun de dire que nous vivons dans un village mondial. On perçoit moins bien que la mondialisation s'effectue par étapes. Nous en sommes à la deuxième étape : l'âge de la mobilité.

Durant la première étape, avec la libération des flux de capitaux et de biens, les bienfaits de la mondialisation allaient principalement au monde développé et à ses principaux partenaires commerciaux, entre autres le Brésil, la Chine et l'Inde. Alors que nous entrons dans le nouvel âge de la mobilité, ce sont les personnes qui seront appelées à franchir les frontières en nombre toujours plus grand. A la recherche d'un emploi et d'une vie meilleure, ces personnes pourront réduire les fortes inégalités qui caractérisent notre époque et accélérer le progrès dans l'ensemble du monde en développement.

Pour ne citer qu'un exemple : les migrants ont rapatrié 264 milliards de dollars en 2006, le triple du montant de l'aide internationale totale. Dans certains pays, un tiers des familles dépendent de ces envois pour ne pas sombrer dans la pauvreté. Dans le monde en développement, ces envois de fonds financent les soins de santé, l'éducation et la création d'entreprises locales.

La libre circulation des personnes favorise l'économie mondiale. Ainsi, lorsqu'un hôpital londonien a besoin de personnel infirmier, il le recrute au Ghana ou en Sierra Leone. Lorsque Google a besoin de programmeurs, il les trouve souvent dans des pays en développement. Jusqu'à maintenant, ces mouvements de population ont profité principalement aux pays riches et ont fait craindre un exode des cerveaux dans les pays pauvres. Mais nous savons de mieux en mieux ce qu'il faudrait faire pour que les migrations profitent à tout le monde.

Malgré cela, au lieu de voir les avantages que les migrations peuvent offrir sur le plan du développement, les gouvernements ont été lents à s'adapter. Il en est résulté une immigration illégale en expansion rapide, des tensions sociales, des pratiques discriminatoires, une perte de confiance dans les gouvernements et le renforcement des réseaux criminels.

Les périodes antérieures ont connu des vagues d'immigration de même ampleur. Au début du XXe siècle, environ 3 pc de la population mondiale prenaient part à des migrations. Cent ans plus tard, l'Onu estime qu'il y a 191 millions de migrants internationaux dans le monde, soit un pourcentage similaire. Ce nombre ne cesse de croître. Selon un nouveau rapport de l'OCDE, les migrations permanentes vers les pays développés ont augmenté au rythme annuel de 10 pc environ en 2005.

Aujourd'hui, les migrants se déplacent rapidement et facilement, grâce au faible coût des transports. L'Internet, les communications téléphoniques à bon marché et la télévision par satellite permettent aux migrants de rester en contact permanent avec leur pays d'origine. Les banques virent instantanément par Internet les fonds durement gagnés par les migrants à leur famille. La mondialisation, entre-temps, a bouleversé nos marchés du travail, tandis que les inégalités économiques (ainsi que les crises naturelles ou dues à l'homme) ont pour effet d'accroître l'émigration. Ce sont tous ces mouvements qui font que notre époque est l'âge de la mobilité.

Or, presque toutes ces évolutions peuvent être mises au service d'une réduction de la pauvreté et des inégalités. Le rapatriement des salaires en est un bon exemple. Il y a quelques années encore, les migrants devaient payer des sommes exorbitantes pour envoyer des fonds chez eux, perdant ainsi jusqu'à 20 pc en frais de transaction.

Mais les gouvernements, la société civile et le secteur privé ont conjugué leurs efforts pour réduire ces coûts. Ainsi, le gouvernement britannique a encouragé la concurrence en créant un site Web (www.sendmoneyhome.org) permettant aux usagers de comparer les frais de transaction.

Les banques ont émis des cartes prépayées et des cartes de débit réservées aux migrants et à leur famille. Les compagnies de téléphonie mobile introduisent des technologies qui permettent de transférer de l'argent par téléphone.

Ces innovations soulignent comment les migrations peuvent contribuer au développement.

En septembre 2006, pour la première fois de son histoire, l'Organisation des Nations unies a tenu un sommet consacré aux migrations. Nombreux sont ceux qui prédisaient que pays développés et pays en développement s'opposeraient - ces derniers dénonceraient l'exode des cerveaux et la violation des droits des migrants, les premiers quitteraient tout simplement la salle. Au lieu de cela, plus d'une centaine de pays ont pris part à un échange constructif.

Cette expérience a été si fructueuse qu'ils ont souscrit à la proposition avancée par mon prédécesseur visant à créer un Forum mondial sur les migrations et le développement. Ce forum s'est réuni pour la première fois, hier à Bruxelles, avec la participation d'environ 800 délégués originaires de plus de 140 pays.

Le Forum mondial constitue un premier pas important dans nos efforts visant à mettre les migrations au service du développement. Nous y tirerons les enseignements d'initiatives comme celle d'IntEnt, aux Pays-Bas, qui a aidé les migrants à créer environ 200 entreprises dans leur pays d'origine; ou de ces institutions de microfinancement qui, au Mexique, permettent aux communautés locales d'investir les fonds envoyés par leurs travailleurs migrants dans l'éducation, la santé et la création d'entreprises; ou du Code de pratique international du Royaume-Uni et de l'Afrique du Sud sur le recrutement éthique du personnel de santé; ou encore de la façon dont les lois autorisant la double nationalité permettent aux migrants de participer plus facilement au développement de leur pays d'origine en y rapatriant leurs capitaux, leurs connaissances et leurs réseaux.

Nous ne pouvons nous cacher le fait que les migrations peuvent aussi avoir des conséquences négatives. Le Forum mondial sur les migrations nous offre l'occasion d'aborder ces conséquences de façon globale et proactive, afin que les pays en développement comme les pays industrialisés puissent réaliser pleinement le bénéfice des migrations. Les moyens d'y parvenir sont ceux précisément qui fondent notre appartenance commune à l'humanité : la tolérance, l'acceptation sociale, l'éducation et une ouverture réciproque aux différences culturelles.

Les migrations peuvent constituer une force considérable au service du bien. En nous appuyant sur les faits et en engageant une conversation rationnelle et tournée vers l'avenir sur les moyens de mieux gérer nos intérêts communs, nous pourrons favoriser tous ensemble l'avènement de la troisième étape de la mondialisation, cet âge attendu depuis si longtemps où ceux qui auront part à la prospérité mondiale seront plus nombreux que jamais.