Secrétaire général, Ban Ki-moon

Ces liens qui nous unissent

Éditorial publié dans Le Figaro et le Washington Post (2 juillet 2008)

Notre époque vit au rythme de la croissance mondiale. La longue expansion économique que nous connaissons depuis plus de cinquante ans a fait progresser les conditions de vie partout dans le monde et sorti de la misère des milliards d'êtres humains.

Mais aujourd'hui, beaucoup se demandent combien de temps cela peut encore durer. Pour la première fois, l'abondance se paie de plus en plus cher. Nous le constatons jour après jour : les prix ne cessent d'augmenter, qu'il s'agisse des carburants, de l'alimentation ou des marchandises. Les consommateurs des pays développés craignent le retour de la stagflation, c'est-à-dire de l'inflation associée au ralentissement de la croissance ou même à la récession, tandis que dans les pays pauvres, les plus démunis n'ont plus les moyens de se nourrir.

D'autre part, les changements climatiques et la dégradation de l'environnement menacent l'avenir même de notre planète. La croissance de la population et l'accession à la prospérité exercent une pression sans précédent sur les ressources naturelles. Le malthusianisme refait surface. Soudain, tout pourrait manquer : l'énergie, l'air pur, l'eau potable, tout ce qui nous nourrit et compose notre mode de vie moderne.

Aujourd'hui, alors que les dirigeants du G8 se réunissent à Toyako, dans l'le de Hokkaido, nous savons qu'aucun pays n'est plus à l'abri des difficultés, qu'il soit du Nord ou du Sud, grand ou petit, riche ou pauvre. Nous savons qu'il nous faut trouver de nouvelles façons de partager les fruits de la prospérité mondiale avec le milliard d'habitants les plus déshérités de notre planète, ceux qui ont été laissés au bord du chemin. Les problèmes ont atteint une ampleur et une complexité telles qu'il n'y a plus qu'une seule manière de les appréhender : les reconnatre pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire les parties d'un tout, et y chercher une solution globale.

C'est dans l'offre au niveau mondial qu'il faut chercher la solution, comme le proposent certains économistes, dans une offre qui doit se fonder sur le développement durable, géré collectivement par les pays et les organisations internationales telles que la Banque mondiale et l'ONU et ses diverses institutions spécialisées.

Prenons d'abord la crise alimentaire mondiale. Parmi ses multiples causes, il y a le fait que le développement agricole n'a pas reçu l'attention qu'il méritait. Ce qu'il faut, c'est une deuxième révolution verte, semblable à celle qui a transformé l'Asie du Sud-Est mais qui, cette fois, visera surtout les petits agriculteurs d'Afrique. Il n'y a aucune raison pour qu'une combinaison judicieuse de programmes ne permette pas de doubler la productivité dans un délai relativement court et de faire reculer la pénurie à l'échelle mondiale. Le Malawi y est arrivé : en quelques années, avec l'aide internationale, ce pays est sorti de la famine et est devenu un exportateur de denrées alimentaires.

Hokkaido, j'exhorterai les pays du G8 à tripler dans les trois à cinq prochaines années leur aide publique à la recherche et au développement agricoles. Il nous faut agir immédiatement pour que les agriculteurs des pays vulnérables reçoivent les semences, les engrais et les intrants agricoles dont ils ont besoin pour les prochaines récoltes. D'autre part, nous devons encourager les pays à supprimer les obstacles tarifaires et les restrictions à l'exportation qu'ils ont été nombreux à adopter ce printemps, et les pays développés à éliminer les subventions qu'ils ont mises en place il y a longtemps pour protéger leurs agriculteurs. En faussant la structure des échanges et en faisant grimper les prix, ces obstacles artificiels provoquent une aggravation de la crise actuelle et mettent en péril la croissance mondiale.

En ce qui concerne le changement climatique également, une grande part de la solution réside dans le développement durable. La plupart des experts s'accordent sur la fin imminente de l'énergie bon marché. De nouvelles technologies portent nos plus grands espoirs de produire une énergie plus propre et moins coûteuse. Ici aussi une nouvelle révolution verte commence. Partout dans le monde, on investit de plus en plus dans les énergies durables et de nouvelles méthodes d'économie apparaissent. D'après un rapport récent du Programme des Nations unies pour le développement, 148 milliards de dollars ont été consacrés aux énergies durables l'année dernière, ce qui représente une progression de 60 % par rapport à 2006 et 23 % des nouvelles capacités de production.

Notre mission, en tant que responsables nationaux ou internationaux, est de guider et d'accélérer cette transformation économique naissante. Nous devons modifier les comportements sociaux et les modes de consommation partout dans le monde développé. Mais nous devons aussi, en diffusant le plus largement possible des technologies respectueuses du climat, aider les pays en développement à allier progrès économique et respect de l'environnement.

Nous pouvons faire un grand pas à Hokkaido. Conscients de nos responsabilités à l'égard des pays les plus pauvres qui sont aussi les plus vulnérables aux changements climatiques, nous devons doter le Fonds d'adaptation mondial du financement nécessaire et le rendre pleinement opérationnel. Dans la perspective de la Conférence sur le changement climatique qui aura lieu en décembre prochain à Poznan et de la Conférence de Copenhague en 2009, nous devons faire progresser les négociations en faveur d'un accord global sur la limitation des émissions de gaz à effet de serre. Mais surtout, nous devons arriver à faire ressentir qu'il est urgent de prendre les choses en main et lancer de véritables initiatives. Il ne suffit pas d'établir des objectifs pour 2050; cette échéance est trop lointaine. Il faut aussi s'engager pour 2020, c'est-à-dire à moyen terme, si nous voulons arriver à ce que le changement se produise dès aujourd'hui.

Enfin, Hokkaido sera l'occasion de tester notre engagement en faveur des Objectifs du millénaire pour le développement. Rien que pour l'Afrique, les pays du G8 ont promis 62 milliards de dollars par an d'ici à 2010. Il est temps de passer à l'acte.

Il y a longtemps que l'économie mondiale n'a pas été soumise à une telle pression. Plus que jamais, c'est le moment de démontrer que nous sommes capables de coopérer à l'échelle mondiale et d'obtenir des résultats tangibles, qu'il s'agisse de répondre aux besoins de ceux qui ont faim et des pauvres, de favoriser l'accès aux technologies énergétiques durables pour tous ou de sauver le monde des changements climatiques tout en faisant en sorte que l'essor économique mondial se poursuive.

Voilà les liens qui nous unissent. Nous devons agir, à Hokkaido et au-delà : il y va de notre devoir, certes, mais il y va aussi de notre intérêt, bien compris.