Secrétaire général, Ban Ki-moon

LA VÉRITABLE O.N.U.

Éditorial publié dans le International Herald Tribune (17 juin 2008)

Ses détracteurs voient souvent dans l’ONU un simple « moulin à paroles », où s’expriment 192 nations et où, disent-ils, il n’est pas de sujet si insignifiant qui ne puisse y être débattu interminablement.

Pourtant, la véritable ONU, presque invisible aux yeux du public, est une organisation fermement engagée dans l’action. Cette ONU-là nourrit 90 millions d’êtres humains dans plus de 70 pays et représente souvent pour eux le dernier rempart contre la famine. Elle renvoie aux oubliettes de l’histoire des maladies aussi terribles que la variole et la poliomyélite et vaccine 40 % des enfants de la planète. Elle distribue chaque année pour 2 milliards de dollars de secours d’urgence et gère la deuxième armée du monde: une force de maintien de la paix rassemblant 120 000 hommes et femmes qui ont le cœur d’aller là où les autres ne peuvent pas ou ne veulent pas aller.

Quand je voyage, souvent dans des pays en difficulté, j’essaie toujours de rencontrer les personnes derrière ces faits et ces chiffres. À un festival de cinéma qui se tenait récemment à Jackson Hole, dans le Wyoming, j’en ai présenté quelques-uns à des scénaristes et à des réalisateurs de Hollywood qui voulaient en savoir plus sur l’ONU.

Il y avait une jeune Canadienne de l’UNICEF, cet organisme des Nations Unies qui se consacre à la protection, à l’épanouissement et aux droits des enfants dans le monde entier. Elle s’appelle Pernille Ironside. Son travail: se rendre toute seule, avec une petite équipe, sur les brutales marches orientales de la République démocratique du Congo. Là, elle affronte des chefs de guerre et exige qu’ils libèrent leurs « enfants soldats », des garçons et quelquefois des filles qui n’ont parfois que 8 ou 10 ans et qui ont été recrutés ou enlevés pour participer aux guerres qui ravagent depuis si longtemps ce pays. Le plus souvent, elle réussit. Ces dernières années, la Mission des Nations Unies en République démocratique du Congo a obtenu la libération de 32 000 enfants soldats sur un total estimé à 35 000. Pernille espère faire libérer les autres d’ici à la fin de l’année.

Il y avait aussi Kathi Austen, spécialiste onusienne des trafics d’armes qui a passé une bonne partie des dix dernières années à faire la chasse aux trafiquants d’armes actifs en République démocratique du Congo et dans les autres zones de conflit de l’Afrique. En partie grâce à son travail acharné, le chef présumé de l’un des plus grands réseaux de trafic d’armes du monde, Viktor Bout, a été récemment arrêté en Thaïlande et mis en examen pour terrorisme.

Ishmael Beah, porte-parole de l’UNICEF au service des enfants touchés par la guerre, a raconté sa vie d’enfant soldat pendant les dix années de guerre civile qui ont dévasté la Sierra Leone. Grâce à un programme de réinsertion de l’ONU, non seulement il a survécu, mais encore il a réussi à trouver le chemin de l’Amérique, où il a étudié à Oberlin College et décrit son expérience dans un livre qui est devenu un best-seller.

Une jeune femme venue comme lui de Sierra Leone, Mariatu Kamara, a, elle aussi, pris la parole à Jackson Hole. Quand elle avait 12 ans, des rebelles ont tué ses parents et, comme ils l’ont fait à des milliers d’autres enfants, lui ont coupé les deux mains. Avec l’aide de l’ONU, elle aussi a survécu. Elle vit maintenant dans une famille adoptive à Toronto, au Canada, et suit des cours à l’université. Elle retourne régulièrement en Sierra Leone pour y parler de son expérience et pour faire connaître l’action menée par l’UNICEF dans le monde.

Dans mon travail, je rencontre bien d’autres personnes qui incarnent pour moi la véritable ONU, moins célèbres certes, mais certainement pas moins généreuses et dévouées. C’est que notre travail le plus important est souvent le moins visible.

Voyageant à travers l’Afrique de l’Ouest il y a quelques semaines, j’ai vu les équipes de l’ONU au Libéria qui s’acharnaient à aider le Gouvernement à rétablir les services sociaux les plus élémentaires après des années de guerre: électricité, alimentation en eau, assainissement, écoles. En Côte d’Ivoire, je me suis entretenu avec des conseillers onusiens qui aident une nation divisée par un conflit à organiser des élections et à préparer une démocratie authentique et durable.

Au Burkina Faso, juste au sud d’un Sahara en pleine expansion, l’ONU a apporté des groupes électrogènes diesel à des villages sans électricité. Ces groupes électrogènes font tourner des moulins à moudre les céréales, participant ainsi à la lutte contre la faim; ils permettent de recharger les téléphones portables grâce auxquels les agriculteurs suivent l’évolution des marchés régionaux et décident quelles semences planter et à quel moment. Les petites entreprises concernées sont habituellement dirigées par des collectifs de femmes qui en tirent un surcroît d’autorité et un statut nouveau dans leur communauté. C’est par de modestes actions comme celle-ci que nous transformons le monde.

Il m’arrive de me demander comment il se fait que moi, qui étais le plus pauvre des petits Coréens d’un village ravagé par la guerre et dont la famille ne savait pas toujours d’où lui viendrait son prochain repas, j’aie maintenant le privilège extraordinaire de participer à une aussi noble entreprise.

Quant au « moulin à paroles » du quartier de Turtle Bay où se trouve le Siège de l’ONU, n’oublions pas que la parole peut très bien être solidaire de l’action.

Ce sont des paroles qui ont fini par déployer des Casques bleus de l’ONU dans dix-huit pays répartis sur quatre continents. Ce sont des paroles qui mobilisent l’argent et organisent les programmes capables de donner à manger à tant d’êtres humains qui ont faim dans le monde. C’est par des paroles enfin que le monde commence à prendre les mesures qui lui permettront de répondre aux changements climatiques, à la crise alimentaire mondiale et à son lot quotidien de crises humanitaires.