Secrétaire général, Ban Ki-moon

Un mouvement mondial pour le changement

Éditorial publié dans Spiegel (version en ligne) et autres journaux internatioaux (14 juin 2012)

La semaine prochaine, les dirigeants du monde entier se réuniront à l’occasion d’un événement historique : la Conférence des Nations Unies sur le développement durable à Rio de Janeiro. Sera-t-elle une réussite? Je pense que oui. Certes, les négociations durent depuis longtemps. Encore aujourd’hui, il y a plus de désaccords que d’accords quant aux détails de ce qu’il est convenu d’appeler « le document final » qui sera issu de la Conférence. Pourtant, ce ne sera pas le critère déterminant. Ce qui compte bien davantage, c’est ce que la Conférence de Rio a déjà permis d’accomplir : un mouvement mondial pour le changement.

Rio +20 est une étape d’un long chemin. Le fameux Sommet « Planète Terre » de 1992 a mis la question du développement durable sur le devant de la scène mondiale. Aujourd’hui, nous avons une conception plus large et plus nuancée de cet impératif vieux comme le monde : comment mieux équilibrer les besoins de développement d’une population mondiale de plus en plus nombreuse, pour que tous puissent récolter les fruits de la prospérité et d’une forte croissance économique, et la nécessité de conserver les ressources les plus précieuses de la planète : la terre, l’air et l’eau. À Rio, plus d’une centaine de chefs d’État et de gouvernement se joindront à quelque 25 000 participants pour tracer la voie de l’avenir. Depuis trop longtemps, nous cherchons à atteindre la prospérité à force de brûler et de consommer. Ce modèle-là est mort et enterré. À Rio, il faut commencer à en inventer un nouveau, un modèle pour l’économie du XXIe siècle, qui brise le mythe selon lequel il faut choisir entre croissance et environnement. De plus en plus, nous comprenons que s’ils se dotent de politiques publiques avisées, les États peuvent assurer la croissance de leur économie, réduire la pauvreté, créer des emplois décents et accélérer le progrès social tout en respectant les ressources naturelles non renouvelables de la Terre.

Ainsi, à mon sens, la dynamique du changement est déjà irréversible. Les preuves abondent, sous nos yeux, dans des pays, grands et petits, riches et pauvres. L’Afrique du Sud, la Barbade, le Cambodge, l’Indonésie et la République de Corée, parmi tant d’autres, adoptent déjà des stratégies de croissance verte, qui utilisent mieux les ressources limitées, créent des emplois et favorisent le développement à faible émission de carbone. L’Arménie, l’Azerbaïdjan, l’Égypte, le Kenya, la Jordanie, la Malaisie, le Mexique, le Népal, le Sénégal et l’Ukraine emploient des technologies vertes dans divers secteurs, de l’agriculture au tourisme.

La Chine s’est engagée à produire, d’ici à 2020, 16 % de son énergie à partir de ressources renouvelables et prévoit d’investir, dans le cadre de son actuel plan quinquennal, plus de 450 milliards de dollars dans le recyclage des déchets et les technologies propres. Au Brésil, le secteur de la gestion des déchets et du recyclage emploie plus de 500 000 personnes, dont la plupart vivent en marge de la société. Au titre de sa nouvelle loi nationale pour la garantie de l’emploi rural, l’Inde a commencé à payer les citoyens pour qu’ils gèrent mieux les ressources naturelles, comme les forêts et l’eau douce. Partout, les autorités nationales et les autorités locales adoptent des principes et des pratiques qui, mises ensemble, pourraient nous aider à passer de la perspective d’un désastre écologique et de la hausse des inégalités sociales à une nouvelle ère de croissance durable et équilibrée pour tous.

Les gouvernements et les États-nations ne sont pas les seuls moteurs de cette transformation. À Rio, plus de 1 000 chefs d’entreprises convergeront de tous les continents pour dire d’une seule voix que les choses ne peuvent plus continuer comme avant. Beaucoup sont membres du Pacte mondial, volontaires d’un mouvement grandissant au sein du secteur privé ayant compris qu’au XXIe siècle, responsabilité des entreprises et développement durable allaient de pair. Ainsi, Nike (champion de la fabrication en « boucle fermée » qui minimise la pollution industrielle) a lancé un nouveau programme baptisé Mata no Peito – expression familière qui signifie « relever un défi » en portugais – pour aider à protéger les écosystèmes des forêts brésiliennes. De son côté, Unilever s’est engagé à acheter l’ensemble de ses matériaux bruts auprès de sources durables d’ici à 2020. La société kényane Safaricom a quant à elle intégré l’égalité des sexes dans ses politiques internes pour créer un environnement favorable aux mères.

Pour sa part, Microsoft a annoncé vouloir passer bientôt au zéro carbone. La société chinoise Broad Group, qui fabrique des climatiseurs non électriques dont l’efficacité énergétique est de 200 % supérieure aux appareils ordinaires, se diversifie aujourd’hui dans la fabrication d’autres produits écoénergétiques et dans la construction de bâtiments durables. L’entreprise mauricienne ToughStuff cherche à donner accès à une énergie solaire abordable et fiable à 33 millions d’Africains d’ici à 2016. Enfin, la société d’Abou Dhabi Future Energy Company s’emploie à développer l’accès à l’électricité dans les zones rurales de l’Afghanistan et des îles Tonga dans le Pacifique Sud.

L’énergie sera l’un des grands enjeux de la Conférence de Rio. C’est ce que j’appelle le « fil d’or » qui relie les points menant à un avenir durable, c’est-à-dire le principal moteur du développement, de l’inclusion sociale et de la protection de l’environnement, et notamment de la lutte contre le changement climatique. C’est la raison pour laquelle j’ai créé, en 2011, une nouvelle initiative baptisée « Énergie durable pour tous ». L’objectif? Assurer un accès universel à des services énergétiques modernes aux 20 % d’habitants de la planète qui en sont exclus, réduire le gaspillage d’énergie en doublant l’efficacité énergétique et doubler la part des énergies renouvelables dans le bouquet énergétique mondial. À Rio, pour favoriser la réalisation de ce triple objectif, chefs de gouvernement, dirigeants d’entreprises et acteurs de la société civile annonceront une multitude de mesures visant aussi bien à promouvoir des cuisinières plus propres et plus efficaces qu’à aider les gouvernements à renforcer leur recours à la géothermie et aux autres énergies renouvelables.

L’énergie durable pour tous est le modèle de partenariat de l’avenir. Le principe est simple mais efficace : il s’agit de tirer parti de la faculté sans pareil qu’a l’ONU de pouvoir inviter toutes les parties prenantes à se rassembler autour de la table pour faire cause commune en faveur du bien commun. C’est là au fond tout l’enjeu de Rio +20. Certes, les négociations revêtent en soi une grande importance. Les accords couchés sur le papier aujourd’hui définiront les termes des débats de demain. Mais Rio +20, ce n’est pas que cela. C’est également l’expression d’un mouvement mondial en faveur du changement et aussi un grand pas vers l’avenir que nous voulons.