Voici le témoignage de Jean, survivant du génocide au Rwanda

J’avais 11 ans au moment du génocide. Mon père était médecin auxiliaire et ma mère était institutrice dans une école primaire. Nous étions huit enfants dans ma famille et il ne reste que moi.

Notre famille n’était pas pauvre et vivait en harmonie avec le reste de notre parenté. Je n’avais jamais pensé qu’il se produirait une tuerie pareille.

Avant la guerre, mon père soutenait le parti libéral et il devint le chef du parti dans la région. Nous fûmes accusés injustement de cacher des complices des RPF.  Tous les jours, on venait fouiller notre maison et on nous frappait et on nous persécutait. Mon père a été emprisonné mais au bout de trois mois, il s'est évadé. Comme j’étais son seul fils, il m’a caché pour que l’on ne me tue pas.

Quand le génocide a commencé, j’étais en troisième année d’école primaire. Le matin où l’avion présidentiel s'est écrasé, mon père s'est enfui avec ma famille mais je ne les ai pas accompagnés. Je suis allé avec mon cousin à une église à Musha et je suis resté là-bas avec beaucoup d’autres personnes. Le 12 avril, Semanza, le maire de Bicumbi, envoya la Garde présidentielle à l’église où nous nous trouvions. On a tiré sur nous et dans le chaos régnant, j’ai réussi à m’échapper. Je suis allé jusqu’à Gishari, mais quand je suis arrivé, j’ai vu que là-bas aussi on tuait les gens, alors j’ai continué jusqu’à la maison de ma tante. J’ai pu rester là une nuit parce qu’ils partaient le lendemain.

Puis nous sommes allés jusqu’à Karitutu où j’ai rencontré un homme appelé Gakuba, qui était un ami de mon père. Nous nous sommes cachés ensemble, mais les interahamwe nous ont trouvés.  Les interahamwe ont ligoté Gakuba, mais j’ai été épargné. Ils l’ont tué devant moi. Quand je me suis aperçu que je n’étais pas surveillé, je me suis échappé. Je ne voulais pas mourir comme Gakuba.  Ils ont tiré trois balles mais je n'ai pas été touché.

 Ce sont les soldats des RPF qui m’ont sauvé. Ils m'ont amené dans un camp à Kayonza.  Là, j’ai appris que mon père, ma mère, et toutes mes sœurs avaient tous été tués et leurs corps jetés dans une latrine. Ils ont détruit tout ce que nous avions aussi, à l’exception de deux vaches que j’ai pu récupérer après la guerre. 

J’habite maintenant un foyer où le chef de famille est un enfant. Les conditions de vie sont mauvaises parce que je suis à l’école secondaire et nous devons nous occuper de nous-mêmes. Je ne peux pas enterrer mes parents comme il se devrait car je n’en ai pas les moyens. Je voudrais être un héros comme le fut mon père. Aujourd’hui mes conditions de vie sont pires que jamais car mes problèmes augmentent chaque jour. J’ai de lourdes responsabilités parce que je suis le chef de famille.

Pendant le processus de réconciliation de Gacaca, le tueur de ma famille est venu me demander pardon. Je ne lui ai pas pardonné à ce moment-là parce qu’il y avait beaucoup d’amertume dans mon cœur. S’il venait maintenant, je pourrais lui pardonner. Dieu a dit que si nous pardonnons, nous serons pardonnés. Nous devons montrer à ces tueurs que nous ne sommes pas comme eux, qu’il y a plus de noblesse en nous. Je crois qu’ils se sont rendu compte qu’ils n’ont rien gagné avec ce qu’ils ont fait. Donnons leur un cœur humain.