Voici le témoignage d’Alodie, survivante du génocide au Rwanda

Je me trouvais derrière la maison à Butare avec mon petit frère et une autre fille tutsi, lorsque nous avons été surpris par quatre soldats et deux civils. Je connaissais l’un d’eux : il m’a emmenée à l’intérieur de la maison avec un des soldats et le soldat m’a violé.

Il m’a obligée à me coucher sur le matelas. J’ai refusé et il a pris sa baïonnette immédiatement en me disant qu’il avait pensé me violer et me laisser en vie, mais que maintenant il allait me violer, puis me tuer.

J’avais peur de mourir et je me suis laissée faire. Il a fait exactement ce qu’il voulait faire et il m’a laissée vomissant et saignant. Après son départ, l’homme que je connaissais est entré. Il m’a frappée et s’est moqué de moi. Il m’a demandé qui étaient mes parents et je lui ai dit, pensant qu’il me laisserait en paix. Mais il me  frappa encore plus. Notre famille lui a donné tout l’argent que nous avions. J’avais 50 000 francs sur moi. Il a pris l’argent. Puis ils ont enlevé mon frère et la domestique pour les tuer.

Après le génocide, je me suis mariée avec un veuf et je lui ai raconté ce qui m’était arrivé. Il semblait comprendre, jusqu’à ce que je sois diagnostiquée séropositive. Quand j’ai appris que j’avais le VIH/Sida, je me suis effondrée. Les encouragements de mes amis et mon dévouement pour mes enfants m’ont aidée à reprendre quelques forces.

J’ai passé deux mois entiers dans ma maison sans faire autre chose qu’attendre la mort. Je pensais qu’il ne me restait plus rien d’autre à faire. Je suis devenue folle, j’ai pensé à mes enfants condamnés à vivre seuls. Je me sentais coupable de les avoir mis au monde. J’ai même voulu me suicider et j’ai raconté mon projet à ma sœur aînée. Elle m’a empêchée de passer à l’acte. J’ai continué à parler de mettre fin à mes jours à mes amis, qui m’ont fait entendre raison.

Mon mari, qui est mort à présent, avait aussi le VIH. Je l’ai accompagné pendant sa maladie et j’ai supporté ses accusations incessantes.

Il est devenu fou. Il n’a rien dit à personne, mais il est devenu ivrogne. La discorde a envahit notre foyer, et l’on n’échangeait plus que des mots blessants. C’était le chaos complet. Il disait que c’était moi qui l’avais contaminé. Il se mettait très en colère après moi, et l’instant d’après, il s’excusait et me disait que ce n’était pas ma faute, qu’on m’avait violée sans que je puisse me défendre.

Il m’a dit qu’avant de se marier avec moi, il n’avait eu aucun partenaire, et que c’était donc forcément moi qui l’avais infecté. Nous ne pouvions plus discuter de nos problèmes familiaux en public. Par moments il me disait qu’il regrettait d’avoir survécu au génocide, sachant qu’il allait maintenant mourir du SIDA.

La mort de mon mari était un avertissement de ce qui m’attend. Je crois que je vais mourir plus de chagrin que de maladie.

Ce qui me préoccupe le plus, c’est mes enfants, car ils sont au centre de tout. Ils vont bien, je les ai faits tester et ils sont séronégatifs. Mais je m’inquiète pour leur avenir après ma mort.