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L'Holocauste et les Nations Unies
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« Histoire des Juifs d’Europe aux XIXe et XXe siècles », par le Professeur Monika Richarz

Lorsqu’on évoque l’expérience du peuple juif, il est important d’étudier la vie que menait celui-ci avant la tragédie de l’Holocauste. Les Juifs étaient des êtres humains ayant leur histoire, leur culture et leur individualité. En faisant d’eux uniquement des victimes, on les déshumanise. Le présent article décrira les facteurs qui ont influencé l’intégration des Juifs dans la société et se penchera sur les conditions sociales et économiques de leur existence avant l’Holocauste.

Émancipation

Les Juifs étaient installés dans diverses régions d’Europe depuis leur arrivée à la suite des Romains. On les considérait comme une nation à part. Dans le Saint Empire romain à domination chrétienne, ils se virent imposer de sévères restrictions en termes de libertés et de droits. Au XVIIIe siècle, ils ne jouissaient de la liberté de mouvement nulle part en Europe et n’avaient la permission de s’installer que dans certaines régions bien précises. Beaucoup de souverains leur avaient complètement fermé l’accès à leur territoire. Et même lorsqu’ils étaient admis, il y avait beaucoup d’États où ils ne pouvaient  acheter ni terres ni maisons. Dans certaines villes, ils étaient consignés dans des quartiers appelés « ghettos » qu’ils ne pouvaient quitter que pendant la journée. Leurs occupations étaient tout aussi limitées. Dans la plupart des endroits, les seuls emplois qui leur étaient accessibles étaient le commerce et le prêt d’argent.

Les Juifs français ont été les premiers à recevoir leur émancipation en Europe. En 1791, le parlement révolutionnaire leur accorda l’égalité juridique, c’est-à-dire la citoyenneté pleine, entière et sans conditions. Mais le reste du continent ne suivit pas ce modèle instantané. Si en Europe centrale et de l’ouest, et notamment en Angleterre et en Italie, les Juifs s’émancipèrent petit à petit tout au long du XIXe siècle, ce ne fut pas le cas en Russie impériale où vivait la majorité de la population juive européenne. Le gouvernement tsariste n’autorisait les Juifs à s’installer que dans une « zone de résidence » strictement délimitée. C’est là, et dans les territoires dont la Russie s’était emparée après le démantèlement de la Pologne, que résidaient la plupart d’entre eux, entassés dans des bourgades d’une grande pauvreté, majoritairement juives. Beaucoup étaient sans emploi et vivaient d’aumônes.  La bourgeoisie aisée comptait très peu de Juifs et rares étaient ceux qui recevaient l’autorisation de vivre à Moscou ou à Saint-Pétersbourg. La discrimination officielle à l’égard des Juifs s’aggrava au cours du XIXe siècle, car le gouvernement tsariste voyait en eux des révolutionnaires potentiels. En 1887, on imposa un système de quota pour les étudiants juifs russes, ce qui poussa nombre d’entre eux à partir étudier en Allemagne, en Autriche ou en Suisse. Après l’assassinat du Tsar Alexandre II en 1881 et jusqu’à la Première Guerre mondiale, la Russie connut beaucoup de pogroms  et d’émeutes antisémites. C’est cela qui, en plus de leur extrême pauvreté, décida les Juifs à émigrer en masse. Environ deux millions d’entre eux quittèrent la Russie entre 1881 et 1914, la plupart pour les Etats-Unis. C’est seulement lorsque la Révolution d’Octobre mit fin au régime tsariste que les Juifs russes furent enfin émancipés.

Il avait fallu 125 ans pour que tous les Juifs d’Europe soient émancipés. Mais cela ne veut pas dire qu’ils jouissaient pour autant de tous leurs droits constitutionnels. Il arrivait très souvent que l’administration ne respecte pas la Constitution. Dans l’Allemagne impériale, par exemple, il était pratiquement impossible pour un Juif d’obtenir un poste de professeur d’université ou de faire partie du corps des officiers, même s’il était hautement qualifié. De tels postes leur étaient systématiquement refusés. C’est pourquoi, quand on étudie la situation d’un groupe minoritaire, on ne peut se contenter d’analyser son statut juridique, il faut également envisager les pratiques sociales. L’émancipation ne sert à rien si la société ne traite pas ses minorités en égales. Et l’accueil réservé aux Juifs variait énormément d’un État à l’autre ou selon le siècle.

D’une manière générale, on peut dire que cet accueil dépendait de l’impact de l’antisémitisme sur la société. En Russie, les Juifs, qui représentaient une importante minorité, se considéraient comme une nation et étaient moins acculturés que leurs coreligionnaires occidentaux, ce qui rendait leur situation d’autant plus précaire. L’antisémitisme a perduré pendant pratiquement tout le XIXe siècle au sein des sociétés européennes, devenant de plus en plus virulent jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. On accusait souvent les Juifs d’être responsables des problèmes sociaux et économiques liés à la montée du capitalisme et de l’industrialisation. Mais alors qu’à l’est, cet antisémitisme se traduisait par d’importants pogroms, à l’ouest, il s’exprimait surtout dans des publications écrites ou à travers les barrières sociales auxquelles les Juifs se heurtaient. Au XIXe siècle, l’ascension sociale des Juifs occidentaux faisait peur aux bourgeois de la classe moyenne, où les idées antisémites avaient de nombreux adeptes.

Acculturation

Comme nous l’avons dit plus haut,  l’acculturation était considérée comme une des conditions préalables de l’émancipation en Europe centrale. Il s’agit là d’un vocable moderne. Au XIXe siècle, on utilisait le mot « assimilation », qui implique un ajustement bien plus radical, allant jusqu’à l’absorption. Les Juifs étaient censés renoncer à leurs  traditions afin de devenir culturellement allemands, français etc. Certains partisans de l’assimilation pensaient que la minorité juive finirait par accepter le christianisme et se dissoudre dans les mariages mixtes. Par contraste, l’acculturation est un terme moins radical et plus académique, qui sous-entend qu’on accepte une nouvelle culture, en tout ou en partie, mais qu’on ne renonce pas complètement à ses propres traditions. Il décrit avec plus d’exactitude ce qui s’est réellement passé dans les sociétés d’Europe occidentale et, dans une moindre mesure, en Europe orientale.  Pourquoi la question de l’acculturation a-t-elle eu une telle importance en Europe occidentale au moment de l’émancipation ? Avant, les Juifs constituaient traditionnellement une nation séparée, qui possédait sa propre culture. Ils avaient non seulement leur propre religion, mais aussi leurs communautés, leurs écoles et leurs occupations, ils s’habillaient différemment, parlaient une autre langue et utilisaient un alphabet différent. Dans beaucoup d’États modernes, c’était considéré comme un obstacle à la citoyenneté pleine et entière. On attendait des Juifs qu’ils s’ouvrent au monde extérieur et quittent leur ghetto culturel pour devenir citoyens à titre individuel. Il s’agissait là d’un changement révolutionnaire que la plupart des Juifs occidentaux finirent par accepter. Mais en Pologne et en Russie, une grande majorité de l’importante population juive maintint ses traditions culturelles. Elle l’exprima symboliquement en gardant sa propre langue, le yiddish, qui s’écrit en caractères hébraïques mais est dérivé de l’allemand médiéval enrichi de termes hébreux et polonais. Au XVIIIe siècle, on parlait encore le yiddish dans toute l’Europe, dans deux versions, occidentale et orientale. Cela facilitait le contact entre toutes les communautés juives d’Europe. D’une certaine façon, les Juifs de l’époque pré-moderne constituaient une entité trans-nationale. On pouvait le constater, par exemple, dans les réseaux matrimoniaux ou les corps estudiantins des célèbres écoles talmudiques où l’on étudiait la religion. Mais il n’y eut jamais d’organisme religieux ou politique chapeautant toutes les communautés juives d’Europe. Chacune était dirigée de manière indépendante par un conseil communautaire qui engageait un rabbin quand il en avait les moyens.

Il y avait bien entendu des différences culturelles et religieuses entre Juifs orientaux et occidentaux, mais elles étaient peu importantes dans la mesure où tous menaient la même vie traditionnelle et partageaient la même culture. Cet état de choses commença à disparaître à la fin du XVIIIe siècle, avec l’apparition, en Allemagne, de la Haskala, le mouvement des Lumières juif. Celui-ci ouvrit les esprits juifs à la culture européenne. Un juif orthodoxe de Berlin, Moïse Mendelssohn (1729-1786), en devint le représentant le plus célèbre et se battit pour l’émancipation de ses semblables. Il traduisit la bible hébraïque en allemand afin d’enseigner à ceux-ci la langue du pays dans lequel ils vivaient. Cette traduction fut interdite par les rabbins polonais, pour qui la Bible ne pouvait être lue qu’en hébreu.

À partir de là, les différences culturelles et religieuses entre Juifs orientaux et occidentaux se firent plus marquées et ils devinrent bientôt étrangers les uns aux autres. À l’ouest, les Juifs adoptèrent rapidement la culture contemporaine. Alors que Mendelssohn combinait les cultures juive et européenne, la génération suivante commença à négliger les traditions juives et réclama des réformes religieuses au sein du judaïsme. Ils arrêtèrent de parler le yiddish occidental, apprirent moins l’hébreu et adoptèrent la culture allemande. La religion juive, qui avait jusque là dominé tous les aspects de leur vie, entreprit de se réformer afin de s’adapter à la vie moderne. Ce fut la naissance du judaïsme libéral.

Cette révolution culturelle mit seulement deux générations à s’accomplir et scandalisa la plupart des Juifs orientaux, même si elle séduisit une minorité d’entre eux. Mais en Pologne, en Russie et en Lituanie, l’Halaska ne parvint jamais à s’implanter. Les masses pauvres gardèrent leur mode de vie traditionnel marqué par l’observance de la Loi. Le gouvernement tsariste essaya sans grand succès de les pousser vers la modernité en fondant des écoles juives où l’on enseignait des disciplines profanes. Les Juifs orientaux continuèrent à parler le yiddish et il existe une littérature importante dans cette langue. Mais à la fin du XIXe siècle, des changements se firent jour même dans ces régions. Le chômage généralisé contraignit certains Juifs à aller travailler en usine, comme ouvriers d’industrie. Ils y entrèrent en contact avec les idées socialistes et la vie syndicale. En 1897, des Juifs créèrent le Bund, la Fédération des travailleurs juifs de Lituanie, de Russie et de Pologne. Cette organisation faisait fonction de syndicat, et elle adhéra au parti socialiste. Tout comme le mouvement ouvrier juif, le mouvement national juif prit aussi naissance en Europe de l’est. Fatigués de la pauvreté et des pogroms, de nombreux Juifs commencèrent à chercher une solution. Des millions d’entre eux émigrèrent aux Etats-Unis. Comme les Juifs orientaux se percevaient comme une nation à part, certains estimèrent que la solution résidait dans un retour à Sion et la fondation d’un État juif.

En Europe occidentale, la plupart des Juifs rejetèrent le mouvement sioniste. Non seulement ils s’étaient acculturés, mais ils étaient devenus citoyens de leur pays, pour la plupart membres de la classe moyenne. Patriotes, ils se sentaient menacés par le sionisme, car ils avaient beaucoup à perdre. Ils redoutaient qu’on mette en doute leur loyauté envers leur pays ou qu’on leur retire leur citoyenneté. C’est pourquoi, en Europe de l’ouest, le mouvement sioniste ne se développa que lentement et surtout parmi les jeunes. Très peu de Juifs occidentaux se rendirent en Palestine avant 1933.

Démographie, urbanisation et migration

Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, l’Europe était le centre du judaïsme mondial. Au début de la guerre, en 1939, 58 pour cent de la population juive y résidait– plus de la moitié du judaïsme mondial fut menacé par l’Holocauste.

La population juive était répartie de manière inégale en Europe. Avant 1880, environ 4,2 millions de Juifs vivaient en Europe orientale – en grande majorité dans de petites bourgades en Russie, en Pologne ou en Lituanie –  contre 2,5 millions en Europe centrale et de l’ouest. On trouvait environ un demi million de Juifs dans l’empire germanique, ce qui représentait un peu moins d’un pour cent de la population allemande. En France et en Grande-Bretagne, la population juive était encore plus réduite. Avant 1918, la Pologne avait cessé d’exister en tant qu’État, mais lorsqu'elle reprit son indépendance, elle comptait environ 3,3 millions de citoyens juifs, soit environ 10 pour cent de sa population totale. C’était le pays européen le plus densément peuplé de Juifs.

Depuis leur émancipation, les Juifs d’Europe pouvaient circuler librement, et ils émigrèrent vers les villes où ils avaient plus de chance de gagner leur vie, de faire prospérer leur commerce, d’étudier ou de se lancer dans une carrière professionnelle. Leur urbanisation fut donc rapide. Après la Première Guerre mondiale, des communautés juives s’étaient implantées dans les capitales européennes. Cette concentration de la population juive dans les grandes villes eut un impact important sur son style de vie et elle commença à occuper une place plus importante dans la vie économique et culturelle. Les nouveaux venus s’accoutumèrent très rapidement à la vie citadine, car c’était surtout la jeune génération qui émigrait en ville afin d’y recevoir une meilleure éducation. Leur ascension sociale fut rapide et hormis les immigrés récents, beaucoup d’entre eux rejoignirent les rangs de la bourgeoisie. De plus en plus de Juifs occidentaux abandonnaient toute pratique religieuse. Beaucoup se définissaient comme juifs et laïques, ils adhéraient à des organisations juives et se mariaient entre eux.

Structure occupationnelle des Juifs

Il existait des similarités entre Juifs d’Europe orientale et occidentale au niveau des métiers, mais il y avait aussi des différences flagrantes. Au cours du XXe siècle, la moitié au moins des Juifs, tant en Europe orientale qu’occidentale, s’en tinrent à des occupations traditionnelles liées au commerce. Ce secteur de l’économie offrait de nouvelles possibilités depuis que l’industrialisation avait entraîné une énorme augmentation de la production de biens de consommation.  Alors qu’en Europe orientale la plupart des Juifs continuaient à gagner péniblement leur vie avec des petits métiers, ceux d’Europe occidentale se lancèrent dans de nouvelles carrières commerciales. Les anciens colporteurs ouvraient des magasins, devenaient représentants de commerce, voire se lançaient dans la vente en gros. Ce sont des Juifs qui ouvrirent les premières grandes surfaces et les premières entreprises de vente par correspondance. Certains passèrent même du côté de la production, fondèrent des imprimeries et des maisons d’édition et firent fortune dans le secteur de l’habillement. En Allemagne, des Juifs devinrent également entrepreneurs dans les secteurs de la métallurgie, de la chimie et de l’électricité, ainsi que dans l’industrie minière. Les Juifs d’Europe restèrent très présents dans le secteur bancaire et dans le financement de l’industrialisation.

Dans beaucoup de villes occidentales comme Berlin, Hambourg ou Vienne, une classe moyenne juive se constitua au cours du XIXe siècle. On rencontrait de plus en plus de Juifs à l’université ou dans les carrières libérales. La plupart des jeunes étudiaient la médecine ou le droit, afin de devenir leur propre maître et de ne pas avoir à subir l’antisémitisme d’éventuels employeurs. Le pourcentage de Juifs inscrits à l’université ou faisant partie des professions libérales augmenta, et devint même significatif par rapport à la population juive de l’époque. Ainsi, en 1925, 26 pour cent des avocats et 15 pour cent des médecins allemands étaient juifs alors que leurs coreligionnaires ne représentaient qu’un pour cent de la population générale.

Même si elle resta beaucoup plus traditionnelle, la structure occupationnelle des Juifs en Russie tsariste se modernisa quelque peu.  La plupart des Juifs restaient malgré tout petits commerçants ou pauvres artisans. Beaucoup travaillaient comme tailleurs, certains se lancèrent dans l’industrie et devinrent d’importants entrepreneurs dans certains secteurs de l’économie. Mais en Europe orientale, la classe moyenne et la haute bourgeoisie juives ne comptaient toujours qu’un très petit nombre de membres, qui n’étaient que partiellement acculturés.

Les Juifs en tant que créateurs de la culture européenne

Depuis les débuts de la Haskala, non seulement les Juifs s’étaient mis à consommer la culture européenne, mais ils participaient à sa création. Bientôt, des Juifs talentueux se firent une réputation dans les arts, les sciences et les sciences humaines. À la fin du XIXè siècle, Vienne, Berlin et Prague étaient devenus des centres culturels avec une forte présence des élites juives acculturées. Des individus d’origine juive occupaient une place importante sur la scène littéraire viennoise, comme auteurs de pièces de théâtre, poètes ou journalistes. Dans certains domaines comme la psychologie ou la musique, les Juifs rompirent avec les traditions de la profession. Le plus connu est Sigmund Freud (1856-1939), l’inventeur viennois de la psychanalyse. L’écrivain pragois Franz Kafka (1883-1924) se tailla une renommée internationale. Berlin, comme Vienne, était un centre où se retrouvaient écrivains et journalistes juifs, ainsi que des acteurs et des metteurs en scène. Mais là, les Juifs se faisaient aussi connaître dans des domaines comme la physique, la chimie ou la biologie.  Et s’ils faisaient preuve d’une grande créativité au sein de la culture européenne, beaucoup de Juifs occidentaux accordaient de moins en moins d’importance à leur propre culture.

Il n’en était pas de même en Europe orientale, où la majorité vivait encore de façon traditionnelle, parlait le yiddish et se considérait comme une nation à part. L’antisémitisme virulent qui régnait en Pologne et en Russie les poussait à se tenir à l’écart tout en les radicalisant sur le plan politique. En Pologne, beaucoup d’écoles juives enseignaient le yiddish. Les Juifs polonais fondèrent plusieurs mouvements politiques, dont un parti orthodoxe, un parti libéral, un parti ouvrier et plusieurs partis sionistes. La culture yiddish était en pleine effervescence, surtout dans des domaines comme la littérature, le théâtre et la presse écrite. Beaucoup d’écrivains de grand talent comme le lauréat du prix Nobel Isaac Bashevis Singer (1902-1991) écrivaient en yiddish. En 1925, un institut pour l’étude académique de la langue yiddish (YIVO) fut fondé à Berlin, puis déménagea à Vilnius, qui à l’époque appartenait à la Pologne.

En Russie tsariste, les Juifs furent victimes de nombreux pogroms. Lors de la fondation de l’Union soviétique, ils obtinrent pour la première fois tous les droits que confère la citoyenneté. Mais le gouvernement soviétique pratiquait une politique qui obligea la population juive à modifier profondément sa structure sociale et à renoncer à son identité religieuse. Beaucoup des 2,7 millions de Juifs qui vivaient en Union soviétique perdirent leur gagne-pain, à cause de la nationalisation de la production et du commerce et l’interdiction du commerce privé. Ils furent contraints de rejoindre les nouvelles coopératives agricoles. Le parti social-démocrate juif et le mouvement sioniste furent interdits. Pendant les campagnes anti-religion qui se poursuivirent jusqu’en 1939, les communautés juives, les écoles talmudiques et la plupart des synagogues furent dissoutes. Il devint très difficile de parler le yiddish, même dans un contexte laïc.  Dans de telles conditions, le judaïsme traditionnel ne pouvait pas survivre, pas plus qu’une perception positive de l’identité juive. Les Juifs furent contraints à une assimilation complète. D’autre part, ils purent profiter des possibilités qui s’offraient à eux s’ils devenaient membres du parti et travaillaient pour des institutions étatiques. Les Juifs étaient largement représentés parmi les principaux dirigeants du parti bolchévique, pendant les premières années d’existence de l’Union soviétique. Par la suite, de nombreux fonctionnaires juifs furent victimes de la terreur stalinienne. Le grand nombre de mariages mixtes en Union soviétique prouve que cette dernière avait réussi à assimiler les Juifs au point de les absorber complètement. Paradoxalement, c’est l’antisémitisme qui a préservé l’idée d’une identité juive au sein de l’État soviétique.

La vie juive était devenue bien différente en Europe orientale et occidentale à l’époque moderne. Les Juifs occidentaux s’étaient intégrés, socialement et culturellement, au point qu’ils ne pouvaient imaginer qu’un génocide était sur le point de se produire au sein de cette culture occidentale à laquelle ils se sentaient appartenir. En Pologne, ils continuèrent à former une nation à part, se battant pour leurs droits en tant que minorité alors qu’en Union soviétique, c’est le judaïsme lui-même qui frôla l’extinction suite aux politiques gouvernementales. L’influence croissante de l’antisémitisme et des partis antidémocratiques dans beaucoup de pays européens avait commencé à déstabiliser l’existence des Juifs bien avant l’Holocauste.

Questions pour la discussion :

Les documents de réflexion fournissent un forum de discussion pour les spécialistes de l’Holocauste et de la lutte contre les génocides, afin de soulever des questions qui nourrissent le débat et la recherche. Il a été demandé à ces auteurs, provenant de cultures et de contextes très variés, de rédiger des articles basés sur leurs points de vue et expériences personnels.Les opinions exprimées par ces spécialistes ne reflètent pas nécessairement celles des Nations Unies.