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L'Holocauste et les Nations Unies
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« Souvenir de l’Holocauste et enseignement au Maroc »,

M. Elmehdi Boudra

Biographie

Elmehdi Boudra est titulaire d’un master en coexistence et conflits obtenu à l’Université Brandeis et d’une licence en études internationales obtenue à l’Université Al Akhawayn à Ifrane (AUI). Dans le cadre de ses études de deuxième cycle, il a effectué un stage au siège de l’Organisation des Nations Unies à New York, au sein du programme de communication des Nations Unies sur l’Holocauste du Département de l’information. Il a également été stagiaire au Ministère des affaires étrangères et de la coopération du Maroc. M. Boudra s’intéresse particulièrement à l’héritage juif marocain et au dialogue interculturel. En 2007, il a fondé le Club Mimouna, aujourd’hui devenu une association, qui se consacre à cette question, et il continue d’en assurer les fonctions de président. Il a également joué un rôle actif dans les affaires estudiantines, lorsqu’il a été élu par les étudiants d’Al Akhawayn à deux reprises consécutives comme représentant au sein du Conseil des étudiants. Au cours de son dernier mandat, il a assuré les fonctions de Vice-président. En outre, il travaille activement dans des projets sociaux et siège au conseil de la Fondation du Haut Atlas.

Souvenir de l’Holocauste et enseignement au Maroc

En dépit de quelques tensions qui ont marqué les relations entre Juifs et musulmans en Afrique du Nord, la coexistence de ces deux communautés, au Maroc, a été relativement pacifique. Au Durant l’Holocauste en Europe, la communauté juive marocaine constituait la plus importante communauté juive dans le monde musulman et la plus importante communauté juive non ashkénaze.

Les racines de cette communauté remontent à l’Antiquité et le nombre de ses membres a augmenté de façon exponentielle après l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492. Nombre de ces Juifs ont trouvé refuge au Maroc aux côtés d’Andalous musulmans qui ont également été expulsés d’Espagne à la suite de l’Inquisition conduite par l’Église catholique. La communauté juive locale était appelée Toshavim et les Juifs d’Espagne étaient appelés Megorashim . Les Megorashim et les Toshavim ont réussi à fusionner pour former une communauté traditionnelle sépharade unique. Les deux groupes vivaient dans les mêmes quartiers (Mellah) autour de toutes les villes et de nombreux villages au Maroc. Durant la Seconde Guerre mondiale, la population juive au Maroc atteignait 300 000 personnes .

Entre 1948 et 1967, des milliers de Juifs ont migré du Maroc vers Israël, la France, le Canada, les États-Unis et l’Amérique du Sud. Ce mouvement a entraîné une diminution considérable du nombre de Juifs au Maroc. Aujourd’hui, la communauté juive marocaine vivant au Maroc ne dépasse pas 4 000 membres (sur une population de 34 millions d’habitants dans le pays). Toutefois, cette communauté active reste l’une des plus fortes communautés juives dans les pays arabes et conserve des liens étroits avec le million de Juifs d’origine marocaine dans le monde entier.

Le Maroc durant l’Holocauste

Le lien singulier entre les communautés juives et musulmanes a été mis en évidence durant l’Holocauste. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Maroc était sous occupation du Gouvernement de Vichy de France et du régime de Franco, d’Espagne. Après l’occupation allemande de la France, le Gouvernement de Vichy a pris le pouvoir en France métropolitaine et dans ses différentes colonies, ses mandats et protectorats. Le Maroc était sous protectorat de deux régimes fascistes : le régime espagnol de Franco dans le Nord et le Sud, et le régime de Vichy dans le centre du pays. Le Sultan Mohammed V n’avait pas la liberté de prendre de décision sans le consentement du Gouvernement de Vichy.

Avant que Vichy ne prenne le pouvoir au Maroc, le pays avait ouvert ses portes aux Juifs fuyant les nazis et leurs alliés. À partir du moment où les nazis sont arrivés au pouvoir en Allemagne en 1933 et jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux Juifs européens qui ont fui les nazis ont été autorisés à entrer au Maroc et à s’installer surtout à Tanger, qui avait le statut de ville internationale. À titre d’exemple, la famille Riechman est venue de Hongrie et s’est installée à Tanger dès la fin des années 1930 jusqu’en 1950, avant d’immigrer au Canada.

De nombreux enfants et adultes ont pu entrer à Tanger, notamment grâce à quelques diplomates internationaux, comme l’Américain J. Rives Childs, qui avait aidé 500 Juifs de Hongrie à entrer à Tanger . Dans d’autres régions du Maroc durant la Seconde Guerre mondiale, le Gouvernement de Vichy appliquait des mesures sévères contre les Juifs. Par exemple, les Juifs marocains n’étaient pas autorisés à vivre dans la partie européenne de la ville, mais devaient plutôt retourner vivre dans le quartier juif surpeuplé (Mellah) de la vieille ville. En outre, de nombreux élèves ont été forcés de quitter les écoles françaises, et des quotas ont été institués pour les Juifs, limitant leur nombre à un maximum de 10 % dans les lycées et 3 % dans les universités. Les portes de nombreuses professions leur étaient également fermées et leurs biens étaient identifiés et inscrits sur une liste spéciale .

Alors que le Gouvernement de Vichy appliquait une politique de discrimination visible et intentionnelle envers les Juifs, les musulmans étaient également victimes de discrimination de différentes façons. Les autochtones marocains étaient traités différemment de l’élite européenne dirigeante, ce qui a davantage renforcé leur solidarité envers les Juifs.

Par exemple, comme l’a déclaré Simon Levy pendant la conférence « Mohammed V, Juste parmi les nations », les Juifs et musulmans marocains (2011) n’étaient pas autorisés à entrer dans des piscines publiques fréquentées par les Européens . Ces lois anti-juives au Maroc étaient inscrites dans le Bulletin officiel du Gouvernement de Vichy et étaient observées comme lois de l’État.

Tandis que le Gouvernement de Vichy appliquait de nouvelles lois discriminatoires au Maroc, le Sultan Mohammed V a exprimé à plusieurs reprises son soutien à ses sujets juifs marocains, prenant ainsi le contrepied du régime.

Un télégramme récupéré par Haim Zafrani en 1985 dans les archives du Quai d’Orsay en donne un exemple. Ce document officiel intitulé « Dissidence » a été signé le 24 mai 1941 par René Touraine, un fonctionnaire en service à la résidence française du Gouvernement de Vichy à Rabat.

Dans ce document, Touraine mentionne que le Sultan refusait d’appliquer les lois de Vichy au Maroc, arguant de ce qu’il n’avait ni juif ni musulman comme sujet, mais seulement des sujets marocains. Le message du télégramme était le suivant : « des sources dignes de foi nous ont informés que les relations entre le Sultan du Maroc et les autorités françaises sont devenues beaucoup plus tendues le jour où la Résidence a mis en application le décret portant sur les mesures contre les Juifs malgré la ferme opposition du Sultan. Le Sultan refusait de faire la différence entre son peuple loyal et s’offusquait de voir son autorité bafouée par les autorités françaises. »

Le Sultan a attendu l’anniversaire de son intronisation pour annoncer publiquement qu’il interdisait ces mesures contre les Juifs. À cette occasion, le Sultan offrait généralement un banquet auquel participaient les représentants français et de hautes personnalités marocaines. Pour la première fois, le Sultan a invité au banquet des représentants de la communauté juive qui étaient assis à côté des responsables français. Il a déclaré aux responsables français, qui ont été surpris par la présence de Juifs lors de cette réunion, « Je n’approuve pas du tout les nouvelles lois anti-juives et je refuse de m’associer à une mesure que je désapprouve. Je tiens à vous informer que comme par le passé, les Juifs restent sous ma protection et je refuse qu’une distinction soit faite entre mes sujets . »

Finalement, ce n’est qu’à partir du 8 novembre 1942, avec le débarquement des troupes américaines au Maroc et en Algérie dans le cadre de l’opération Torch, que des mesures visant à mettre fin à cette discrimination ont pu être prises.

L’enseignement de l’Holocauste au Maroc

Dans tous les pays du monde, certaines personnes prétendent que l’Holocauste n’a jamais eu lieu. Quoique le Maroc soit l’un des pays où les relations entre Juifs et musulmans étaient particulièrement bonnes, la négation de l’Holocauste a gagné la jeune génération de Marocains, en grande partie en raison de l’absence de l’enseignement de l’Holocauste dans les écoles et dans la politique au Moyen-Orient. L’enseignement de l’Holocauste n’est pas obligatoire dans les écoles au Maroc et il est difficile de trouver des publications sur l’Holocauste, telles que Le Journal d’Anne Frank publié en français et presque impossible à trouver dans la langue arabe. Voilà ce qui justifie l’importance des publications comme ce journal, produit dans toutes les langues officielles des Nations Unies par le programme de communication des Nations Unies sur l’Holocauste, et d’autres documents publiés par le projet Aladdin. Certains Marocains ont ouvertement nié l’Holocauste, mais heureusement, ils se sont attiré les foudres d’une société civile active. Jusqu’en 2009, l’Holocauste n’avait pas fait l’objet d’un discours officiel. L’Holocauste n’avait pas fait l’objet de négation publique, certes, mais il n’avait pas non plus fait l’objet d’une quelconque reconnaissance.

En niant l’Holocauste, nous refusons aux générations futures le droit à une lecture véridique et complète de leur histoire. À travers un tel enseignement, nous aurons une meilleure chance d’éviter de commettre les mêmes erreurs et atrocités que certains dirigeants européens du XXe siècle.

De telles allégations de négation de l’Holocauste sont tout simplement absurdes à la lumière des données historiques dont nous disposons aujourd’hui. Par conséquent, au Maroc, alors qu’on peut observer un certain déni de l’Holocauste, l’actuel souverain, le Roi Mohammed VI, a ouvertement reconnu l’Holocauste en 2009, dans un message adressé aux participants à la cérémonie de lancement du projet Aladdin au siège de l’UNESCO à Paris. Il a en effet appelé le monde à tirer des leçons du passé à travers le dialogue interculturel et interreligieux. Ce faisant, il a prêché par l’exemple et a ouvert la voie pour permettre aux jeunes Marocains d’en savoir plus sur l’Holocauste. Un tel changement dans la politique officielle a constitué, à mon avis, une première étape vers la réalisation de la justice à travers la mémoire historique.

Tenant compte de ce contexte, j’ai fondé le Club Mimouna alors que j’étais encore étudiant à l’université avec un groupe de pairs animés des mêmes sentiments qui s’intéressaient à l’idée de découvrir l’identité, l’histoire, la culture et le patrimoine des Juifs marocains. Nous voulions étudier comment cette mémoire collective pourrait être préservée. Qu’est-ce qui devrait être fait dans les mondes arabe et juif en vue de reconnaître l’horrible histoire de l’Holocauste et les actes justes d’Arabes qui ont sauvé la vie de leurs concitoyens et concitoyennes juifs au risque de leur propre vie ?

Au Maroc, il y a encore des gens qui se souviennent de l’époque de la Seconde Guerre mondiale. Ces témoignages, comme on pourrait mieux les décrire, ne seraient pas disponibles pour les générations futures s’ils n’étaient pas documentés aujourd’hui. Au sein du Club Mimouna, bien que nos activités ne soient pas axées uniquement sur la documentation de ces témoignages, nous concentrons nos efforts sur la mission générale de collecte de récits et d’histoires de source primaire sur la vie des Juifs au Maroc : présenter le rôle qu’a joué Mohamed V dans la protection de ses sujets juifs au moment où les Juifs d’Europe étaient massacrés durant la Seconde Guerre mondiale était également l’une des missions du Club. Cette histoire illustre bien l’ouverture du Maroc à sa diversité, la prise de conscience de la nécessité de protéger la vie humaine, et l’engagement de longue date de la monarchie à respecter les droits de ses citoyens non musulmans.

Sous les auspices du Roi Mohammed VI, le Club Mimouna a organisé la première conférence sur la commémoration de l’Holocauste dans le monde arabe intitulée « Mohammed V Juste parmi les nations ». Cette conférence s’est tenue en septembre 2011 à l’université Al Akhawayn à Ifrane au Maroc en partenariat avec Kivunim, le Musée juif marocain de Casablanca, avec le parrainage de deux entreprises marocaines, Nora et Marocapres.

Bien des étudiants qui ont participé à la conférence sur l’Holocauste ont appris pour la première fois l’histoire de l’Holocauste de la bouche du Dr Michael Berenbaum, historien de l’Holocauste et ancien directeur de projet et responsable de l’Institut de recherche du Musée mémorial de l’Holocauste des États-Unis. Ils ont également eu la chance d’écouter le témoignage personnel de Mme Elisabeth Citrom, survivante de l’Holocauste. Mme Citrom était âgée de 12 ans lorsqu’elle a été expulsée du tristement célèbre camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau. Elle parle fréquemment de ses expériences, mais c’était la première fois qu’elle s’adressait à un public arabe. Elle avait effectué le déplacement du Maroc en compagnie de son mari George, lui aussi survivant de l’Holocauste. Le Dr Robert Satloff, directeur exécutif du Washington Institute for Near East Policy, a présenté par vidéoconférence le rôle joué par les Arabes pour sauver des Juifs dans toute l’Afrique du Nord durant l’Holocauste.

M. Serge Berdugo, le Secrétaire général du Conseil des Juifs marocains, a présenté un exposé sur les menaces qui pesaient sur la vie des Juifs sous le régime de Vichy et les mesures prises en réponse par le Roi Mohammed V. Le père de M. Berdugo, alors président de la communauté juive de Meknès, a participé à des réunions secrètes avec le Sultan Mohammed V. M. Simon Levy, directeur du Musée juif de Casablanca, a partagé avec nous son histoire personnelle vécue au Maroc sous le Gouvernement de Vichy.

M. André Azoulay, Conseiller du Roi du Maroc, a expliqué l’importance de l’enseignement de l’Holocauste au Maroc et dans d’autres pays arabes et le rôle qu’a joué Mohammed V pour sauver les Juifs marocains.

Au cours de la deuxième journée de la conférence a eu lieu une discussion animée entre des étudiants de l’Université Al Akhawayn, des étudiants des universités marocaines venus des quatre coins du pays et le groupe d’anciens étudiants de Kivunim ayant effectué le déplacement du Maroc à partir de leurs campus universitaires aux États-Unis afin de participer à l’événement. Cette conférence a été favorablement accueillie par de nombreux chercheurs, intellectuels et étudiants marocains. Elle a toutefois été aussi largement critiquée par les négationnistes.

Cette conférence s’inscrivait dans le cadre d’un mouvement plus vaste d’initiatives individuelles d’organisations de la société civile, de représentants des médias et d’éducateurs qui voulaient tous promouvoir l’enseignement de l’Holocauste au Maroc et rendre hommage aux Arabes qui ont sauvé des Juifs en Afrique du Nord. Les participants ont également eu droit à des récits d’historiens marocains et des médias au sujet des camps de travaux forcés qui avaient été érigés à cette époque dans toute l’Afrique du Nord.

Par ailleurs, Ismaël Ferroukhi, un cinéaste marocain, a produit un film intitulé Hommes libres, qui relate le récit de l’Imam de Paris qui avait sauvé plusieurs Juifs pendant que la France était sous occupation nazie. Une autre évolution importante a été la visite rendue par quelques professeurs marocains à Yad Vashem, l’autorité du souvenir des martyrs et héros de l’Holocauste en Israël. Par ailleurs, Aomar Boum, un chercheur marocain, a écrit plusieurs articles et essais sur le sujet.

Toutes ces initiatives ont constitué le fondement de l’enseignement de l’Holocauste au Maroc, bien que la mise en œuvre d’un tel projet ne soit pas aisée. Le Club Mimouna, aujourd’hui devenu une association, demeure en activité. Il a organisé un certain nombre de caravanes qui ont voyagé dans les grandes villes du Maroc pour promouvoir la connaissance de cette histoire, du patrimoine et de la culture juifs, auprès de la population. Le Club Mimouna a également organisé au Maroc plusieurs présentations animées par Kimberly Mann, le gestionnaire du programme de communication des Nations Unies sur l’Holocauste. En renforçant nos liens avec les établissements d’enseignement et les groupes de la société civile, nous espérons engager encore plus de personnes au Maroc dans le souvenir de l’Holocauste et les activités pédagogiques y afférentes.