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L'Holocauste et les Nations Unies
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« L’enseignement de l’Holocauste en Chine », par le Professeur Xu Xin

L’enseignement de l’Holocauste occupe une place unique en Chine. L’antisémitisme y est inconnu et la Shoah s’est déroulée à des milliers de kilomètres de là. Est-il nécessaire d’en parler à l’école ? Quelle importance donner à l’Holocauste  dans l’éducation des Chinois ? L’expérience chinoise nous montre que l’enseignement de l’Holocauste s’est développé en liaison étroite avec l’étude du judaïsme en général et l’étude de la Shoah en particulier, et qu’il est nécessaire d’encourager les hautes études dans ce domaine afin d’en promouvoir l’enseignement tant dans le système scolaire qu’universitaire. Le présent article tente d’analyser l’importance et le caractère unique de l’enseignement de l’Holocauste, en le replaçant dans son contexte et en détaillant certaines des principales activités dans le domaine des études de l’Holocauste en Chine.

Contexte

Le peu de contacts directs avec les Juifs n’a pas permis à la Chine, tout au long de son histoire, de prendre conscience très tôt de l’importance de l’Holocauste pour elle-même. L’invasion japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale l’a aussi empêchée de recevoir autant d’informations que les nations occidentales sur le sort des Juifs d’Europe entre 1933 et 1945. Même s’il est inexact de déclarer que les Chinois étaient complètement ignorants de cette tragédie, puisque divers journaux et magazines chinois ont publié des articles et des rapports sur les persécutions, la population chinoise n’a prêté que peu d’attention à cette question. Seul un nombre limité de Chinois était au courant de la Shoah à l’époque. Après la guerre, une fois les atrocités connues dans le monde entier, l’attention du public ne s’est guère portée sur ce génocide. Ce n’était pas faute de sympathie ou par indifférence de la part des Chinois, mais à cause des grandes souffrances qu’ils avaient eux-mêmes subies. Leur attention immédiate était presque entièrement focalisée sur leur propre destin. Après tout, le nombre total de victimes chinoises pendant la Seconde Guerre mondiale, qui a peut-être dépassé les trente millions, était de loin plus important que celui des Juifs.

Au début des années cinquante, après la prise du pouvoir par les communistes, la question de la Shoah était rarement évoquée en Chine. Plutôt que de l’ignorer complètement, le pays adopta la même approche que l’Union soviétique, qui décrivait la destruction des Juifs comme une part mineure du meurtre raciste de millions de civils européens par les fascistes. Le fascisme étant considéré comme la forme ultime de capitalisme, celui-ci passait pour la cause première des massacres. Selon ce point de vue, le destin des Juifs n’avait rien de différent ni de particulier. En conséquence, la Shoah perdait son caractère unique et n’occupa qu’une place insignifiante dans le système d’éducation chinois.

Changement de situation

Un changement marqué se produisit dans les années 80, avec la poursuite de la politique de la porte ouverte en Chine et l’intérêt soudain des chinois pour l’étude du judaïsme. Les chercheurs chinois commencèrent à s’intéresser aux questions juives dans les années 80, et ce processus s’accéléra après la normalisation des relations entre la Chine et Israël en 1992. En plus de conférences, d’expositions et de cours, on assista à la publication d’un grand nombre de livres 1 et d’articles en chinois sur différents thèmes ayant trait aux Juifs et à Israël. Les cercles universitaires commencèrent à se consacrer à l’étude de l’Holocauste, qui est inséparable de l’étude du judaïsme.

L’année 1995 marqua un tournant dans l’étude de l’Holocauste en Chine, avec la publication de deux livres 2 ayant la Shoah pour seul et unique thème. Ces ouvrages ont offert aux Chinois un tableau bien plus complet et plus concret de l’Holocauste que toutes les publications précédentes. Même si les deux ouvrages ont pris la forme d’une description narrative classique plutôt que d’une analyse strictement scientifique, leur rôle a été important, car ils ont informé les Chinois de l’existence de l’Holocauste.

Antisémitisme : Comment et pourquoi 3 , de Xu Xin, ouvrage qui s’est fixé pour objectif d’examiner la question de l’antisémitisme d’un point de vue historique, offre une analyse causale de l’Holocauste. En ce qui concerne les racines de la politique anti-juive nazie, non seulement il invoque la longue tradition allemande d’antisémitisme, ainsi que la tradition chrétienne en général et le rôle qu’a joué l’Église allemande dans la propagation de croyances antisémites, mais il souligne aussi que l’antisémitisme est devenu une plate-forme populaire, adoptée par presque tous les partis politiques de l’Allemagne moderne tant avant que pendant la période nazie. Cela permettra peut-être aux Chinois de comprendre pourquoi très peu d’Allemands se sont élevés contre la politique anti-juive d’Hitler. Mais plus encore, Antisémitisme : Comment et pourquoi, fournit à ses lecteurs une histoire facilement compréhensible de l’antisémitisme en Europe, qui fut l’une des composantes clés de la Shoah mais que les Chinois connaissent très peu.

L’enseignement de l’Holocauste a fait son apparition dans les universités chinoises avec le renforcement de l’étude de ce génocide et la conscience que « la Shoah a foncièrement remis en question les fondements mêmes de la civilisation, [et que son] caractère unique gardera une signification universelle à tout jamais »4.

L’université de Nanjing a joué un rôle phare dans l’éducation sur l’Holocauste en Chine. Le projet « Apprentissage de la culture juive » a été lancé en 1992 pour encourager les étudiants chinois à se pencher sur de sujets ayant trait au judaïsme. Même si au tout début, la Shoah n’occupait qu’une toute petite partie du programme d’étude de la culture juive, l’intérêt manifesté par les étudiants pour ce sujet n’a fait que croître. En huit ans, un millier de ceux qui ont suivi des cours sur la culture juive se sont intéressé à la Shoah. En 2000, l’université a offert un cours sur ce sujet, intitulé « L’Holocauste à travers les vidéos ». Plus de 70 étudiants l’ont inclus dans leur programme d’études. Combinant cours et vidéos, il couvrait non seulement les racines de l’Holocauste, le processus et les détails des persécutions et des atrocités, ainsi que leurs conséquences après guerre, mais aussi les leçons que l’on peut en tirer pour l’humanité tout entière, sa signification particulière pour les Chinois et les mesures à prendre pour empêcher que cela ne se reproduise.

Pour introduire l’enseignement de l’Holocauste dans toute la Chine, un séminaire de formation pour enseignants s’est tenu à l’université de Nanjing en 2005 5, co-sponsorisé par le Groupe de coopération internationale pour la recherche sur l’Holocauste, l’enseignement de ses réalités et la perpétuation de sa mémoire, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et l’Institut d’Études Juives de l’Université de Nanjing. Plus de 80 personnes de sept pays différents ont participé à ce séminaire, qui a permis le partage des connaissances par le biais de conférences, de séminaires et de visites de musées. Tout en s’instruisant sur l’Holocauste et sur la façon de l’enseigner, les chercheurs chinois ont partagé leur expertise sur le Sac de Nanjing pendant la Seconde Guerre mondiale avec les participants d’autres nationalités. On put ainsi tisser des parallèles entre ces deux atrocités. Le séminaire fut suivi avec attention et il a encouragé l’éducation, le souvenir et la recherche sur l’Holocauste.

Ce que les participants ont retenu du séminaire, ce sont non seulement les faits, mais aussi les aptitudes nécessaires pour disséminer leurs connaissances. Offrir un séminaire sur l’Holocauste avec le Massacre de Nanjing en contrepoint s’est révélé utile et efficace pour présenter des connaissances exactes, sérieuses et dépourvues de tout préjudice aux universitaires chinois qui enseignent l’histoire du monde ou de la civilisation occidentale à l’université, ainsi qu’aux chercheurs et aux doctorants. Le séminaire a permis aux Chinois de saisir plus facilement les caractéristiques sans précédent de la Shoah et cela de façon tangible et concrète. De plus, les chercheurs chinois ont rarement l’occasion d’étudier en profondeur l’Holocauste et les souffrances du peuple juif pendant la Seconde Guerre mondiale sans se rendre à l’étranger. Le séminaire a également offert l’occasion d’enseigner l’Holocauste dans des cours traitant de sujets similaires en Chine.

 Aspects uniques de l’étude ou de l’enseignement de l’Holocauste en Chine

L’étude et l’enseignement de l’Holocauste offrent certains traits distincts en Chine. Tout d’abord, ils sont étroitement liés à l’étude du judaïsme. Celle-ci permet d’acquérir une base solide pour comprendre la Shoah. Si l’on pouvait résumer le développement de l’étude et de l’enseignement de l’Holocauste en Chine, nous verrions quelle trajectoire a été suivie : les études judaïques mènent à l’étude de l’antisémitisme, qui mène à l’étude et à l’enseignement de l’Holocauste. Avec la prolifération des études juives, l’étude et l’enseignement de l’Holocauste vont certainement se développer.

Deuxièmement, l’étude et l’enseignement de l’Holocauste deviennent une référence utile pour les Chinois, car il leur permet de réexaminer le Massacre de Nanjing. On pourrait même dire qu’établir un lien entre les deux est l’un des buts inavoués des études sur la Shoah en Chine. Mais ce serait aller trop loin que d’affirmer que l’intérêt actuel pour l’étude et l’enseignement de l’Holocauste est motivé par une tentative, de la part des Chinois, de mettre en lumière – de façon purement  tactique – leurs propres souffrances aux mains des Japonais. Cependant, l’étude et l’enseignement de l’Holocauste aident manifestement les Chinois à apprendre différentes manières d’examiner et de commémorer les persécutions japonaises pendant la Seconde Guerre mondiale et le massacre de Nanjing en particulier.

Troisièmement, l’étude et l’enseignement de l’Holocauste soulèvent des questions liées aux droits de l’homme en Chine. Ce qu’a fait Hitler est considéré comme un crime contre l’humanité. Cela pose un certain nombre de questions concernant la race humaine. Par exemple, comment un groupe d’êtres humains (les nazis) a-t-il pu commettre des actes aussi barbares à l’encontre d’un autre groupe (les Juifs) ? Pourquoi le reste du monde a-t-il gardé le silence pendant toute la durée de la Shoah ? Qu’est-ce que la nature humaine ? Qu’est devenue notre perception des droits de l’homme pendant la Seconde Guerre mondiale ? L’enseignement de l’Holocauste permet manifestement de susciter de nouvelles discussions sur les droits de l’homme au sein des Chinois.

Quatrièmement, l’étude et l’enseignement de l’Holocauste offrent des leçons utiles pour les Chinois qui se heurtent au refus japonais de reconnaître le massacre de Nanjing. Tout comme la négation de l’Holocauste en Occident, certains historiens japonais continuent de réfuter l’authenticité et l’objectivité des preuves et des témoignages sur les événements liés au massacre. Ainsi ils affirment que ces preuves et témoignages sont fabriqués de toutes pièces, que l’on ne dispose pas de suffisamment de sources primaires pour confirmer son existence et qu’il n’est rien d’autre qu’une « illusion ». Remporter la guerre contre la négation de l’Holocauste encouragera certainement les Chinois à gagner leur propre combat contre la négation du Massacre de Nanjing.

Notes de bas de page

1. Plus de 60 livres en chinois en 1994. Pour en savoir plus, consulter le Catalogue des livres chinois sur Israël et la culture juive, édité par Xu Xin et Eyal Propper, 1994.

2. Yang Manu, Catastrophe pour les Juifs – Dossiers de l’Holocauste (Maison d’édition des sciences sociales de Chine, 1995) et Zhu Jianjing, La mort de six millions de Juifs en Europe (Maison d’édition populaire de Shanghai, 1995)

3.Publié par Shanghai Shanlian Shudian, 1996

4. Déclaration du Forum international de Stockholm sur l’Holocauste

5. Un autre séminaire s’est tenu à l’université de Henan en Juillet 2006 avec plus d’une centaine de participants.

Questions pour la discussion :

Les documents de réflexion fournissent un forum de discussion pour les spécialistes de l’Holocauste et de la lutte contre les génocides, afin de soulever des questions qui nourrissent le débat et la recherche. Il a été demandé à ces auteurs, provenant de cultures et de contextes très variés, de rédiger des articles basés sur leurs points de vue et expériences personnels.Les opinions exprimées par ces spécialistes ne reflètent pas nécessairement celles des Nations Unies.