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L'Holocauste et les Nations Unies
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« De l’Holocauste et de ses implications », par le Professeur Yehuda Bauer

C’est la Seconde Guerre Mondiale, le plus terrible des conflits dans l’histoire de l’homme à ce jour, qui a produit le contexte permettant à Auschwitz, symbole du génocide, de se produire. Cette guerre a été déclenchée par l’Allemagne nazie, en grande partie pour des raisons idéologiques : premièrement, le désir de dominer l’Europe et par là même le monde, en parvenant à une hiérarchie raciale mondiale avec, au sommet, les peuples nordiques de race aryenne et, au-dessous d’eux, tous les autres peuples. Le deuxième élément principal de l’idéologie nazie était l’antisémitisme. Ils percevaient les Juifs comme un Satan qui contrôlait tous les ennemis de l’Allemagne. À leurs yeux, il y avait d’un côté Hitler, le nouveau Jésus-Christ, qui mènerait l’humanité, sous la domination allemande, vers un avenir glorieux. De l’autre, il y avait le Juif satanique, qui essayait d’empêcher cette utopie de réaliser son objectif de domination mondiale. C’est au nom de cette utopie d’un monde raciste, nouveau et merveilleux, que la vaste majorité du peuple allemand fut persuadée de commettre des meurtres de masse, dont au moins trois génocides : contre les Polonais, les Tsiganes et les Juifs. Nous ne devons jamais oublier que les utopies tuent; que les utopies universelles radicales, comme le National-socialisme, le communisme et aujourd'hui les extrémistes qui soutiennent le terrorisme mondial, tuent de manière radicale et universelle.

Il n'est pas exagéré de dire que la Seconde Guerre mondiale et la mort de dizaines de millions de personnes, la destruction de pays et de cultures, la torture et la mort d’enfants et d’adultes, a été causée en partie par la haine contre les Juifs.

L’Holocauste a deux aspects. L’un est la spécificité du destin juif, l’autre réside dans ses implications universelles; ce sont les deux faces de la même médaille. Les Juifs ont été les victimes spécifiques du génocide. Mais les conséquences sont universelles car qui sait qui seront les Juifs, la prochaine fois.Le principal point commun entre l’Holocauste et les autres génocides est que la souffrance des victimes est la même. Le meurtre est le meurtre, la torture est la torture, le viol est le viol; la faim, la maladie et l’humiliation sont les mêmes dans tous les meurtres de masse. Il n’existe pas de gradation, et aucun génocide n’est meilleur ou pire qu’un autre et personne n’est davantage victime que quelqu’un d’autre.
       
L’autre parallèle est que chaque génocide est perpétré avec les meilleurs moyens techniques et bureaucratiques dont disposent ceux qui le perpétuent. Ainsi, le génocide d’aujourd'hui au Darfour est commis à l’aide de bombardements aériens, de l’utilisation de téléphones portables et d’une bureaucratie gouvernementale qui soutient les assassins et empêche toute intervention efficace de l’extérieur. L’Holocauste a été perpétré avec les meilleurs moyens techniques et bureaucratiques dont disposait l’Allemagne. Mais la différence est que cela s’est produit au cœur de la civilisation européenne et mondiale, et cela était sans précédent.

Au cours du XX° siècle, un grand nombre de civils et de prisonniers de guerre non armés ont été tués par des gouvernements et des organisations politiques, et bien plus de civils que de soldats ont été tués. Parmi eux, près de six millions de Juifs sont morts, dans ce qui a été le cas le plus extrême de génocide à ce jour. Pourquoi l’Holocauste est-il le cas le plus extrême ? Pourquoi de plus en plus de personnes manifestent-elles de l’intérêt à l’égard de cette tragédie particulière, pourquoi existe-t-il un tel flot d’œuvres de fiction, de pièces de théâtre, de films, de séries télévisées, de musique et bien sûr de recherche historique, sociologique, philosophique, psychologique et autre, ce flot n’ayant jamais été égalé, ou rarement, par aucun autre événement historique ?

Je pense que la raison en est que si les tous les éléments de chaque génocide se répètent dans d’autres génocides, il existe des éléments dans l’Holocauste qu’on ne retrouve pas dans les génocides qui l’ont précédé. Ceux qui ont commis l’Holocauste ont essayé de trouver, d’enregistrer, de marquer, d’humilier, de déposséder, de concentrer et de tuer chaque personne ayant trois ou quatre grands-parents juifs, leur seul crime étant d’être né juif, ce processus devant être accompli, au bout du compte, dans le monde entier. Il y a donc eu pour la première fois une tentative d’universaliser un génocide. L’idéologie n’était absolument pas pragmatique, contrairement à d’autres génocides. Au Rwanda, par exemple, une idéologie suprématiste Hutu a été élaborée à partir d’une lutte de pouvoir réelle au sein de la classe dirigeante Hutu et d’une lutte militaire réelle contre une force d’invasion de la minorité persécutée Tutsi. Mais avec les nazis, les éléments pragmatiques furent mineurs.

Ils n’ont pas tué les Juifs parce qu’ils voulaient leurs biens. Ils les ont dépossédés en se débarrassant d’eux, d’abord en les poussant à l’émigration, ensuite en les expulsant et finalement en les tuant. Ils ont tué des ouvriers juifs de l’armement quand ils avaient besoin de tous les bras disponibles après la défaite à Stalingrad au début de 1943; ils ont tué les ouvriers esclaves Juifs alors qu’ils construisaient des routes pour l’armée allemande. S’ils avaient suivi les pratiques capitalistes modernes, ils auraient volé leurs biens aux Juifs et se seraient ensuite servi du travail de forçat des Juifs pour atteindre leurs propres objectifs, comme ils l’ont fait par exemple avec les Polonais. Mais ils ont tué les Juifs parce que leur idéologie les y a poussés, une idéologie fabriquée de cauchemars.

Ils croyaient à un complot juif mondial et à la célèbre contrefaçon appelée « Le Protocole des sages de Sion », produit au début du XX° siècle par la police de la Russie tsariste, ensuite utilisé et adapté par les nazis. Ils croyaient à l’accusation de meurtre rituel d’enfants non juifs par les Juifs. Le génocide des Juifs, par conséquent, était basé sur des cauchemars qui ont été transformés en idéologie. Puis, il y avait l’utopie d’une hiérarchie raciste mondiale qui avait un seul ennemi satanique réel, les Juifs, qui devaient être éliminés, bien qu’il n’existe pas de races, puisque nous sommes tous originaires d’Afrique. Les nazis se sont très consciemment opposés à toutes les valeurs de la civilisation européenne telles que le libéralisme, la démocratie, le socialisme et l’humanitarisme et ont cherché à les détruire toutes. Ils ont vu dans les Juifs l’incarnation des valeurs qu’ils voulaient éliminer, et la destruction des Juifs a suivi. Tout cela était sans précédent.

L’Holocauste était sans précédent, et nous avons espéré qu’il deviendrait un avertissement, pas un précédent. Mais les événements nous ont donné tort. Il est devenu un précédent et d’autres génocides ont suivi. Quelle en est la signification pour l’humanité, quelle en est la signification pour l’ONU ? Que devons-nous faire à propos de l’ONU ?

Quand j’avais cinq ans, j’ai dit à ma mère: maman, tu n’es pas jolie, mais tu es à moi. L’ONU est à nous; c'est la meilleure ONU que nous ayons – nous n’en avons pas d’autre. Plutôt que de la détruire, plutôt que de la critiquer jusqu'à la faire disparaître, essayons de la soutenir, de l’améliorer, de la rendre plus efficace pour protéger l’humanité.

Existe-t-il une possibilité de pouvoir réussir dans notre tentative d’empêcher les actes de génocide, en nous basant sur notre compréhension du génocide paradigmatique des Juifs et sur la comparaison qui s’en suit avec d’autres génocides ? Je pense que les êtres humains ont en eux l’instinct de tuer, et que nous sommes les seuls mammifères de notre espèce à tuer en si grands nombres. C'est peut-être le résultat de l’évolution de notre espèce, que ce soit pour nous défendre, défendre nos familles, nos nations et nos territoires contre nos ennemis, réels ou imaginaires, en les éliminant. Nous pourrions tous devenir les auteurs de meurtres de masse. Mais si tel est le cas,
y a-t-il un moyen réaliste d’empêcher des poussées de meurtres de génocide ? L’Holocauste peut fournir une réponse à cette question: à Yad Vashem, nous avons aujourd'hui plus de 21 000 noms d’individus et de groupes qui ont sauvé des Juifs. Ils ont montré qu’il existe une autre voie et que nous avons en nous la possibilité d’aller au secours d’autres êtres humains au péril de notre vie.

Ces récits nous montrent qu’il existe une autre voie et que les tentatives de prévenir les génocides - comme le fait par exemple le Bureau du Conseiller spécial du Secrétaire général sur la prévention des génocides, ainsi que les diverses organisations non gouvernementales et les gouvernements - ne sont pas une tâche désespérée. Mais l’incapacité à faire face au génocide en cours au Darfour montre combien la tâche est incroyablement difficile. Si nous n’arrêtons pas le génocide au Darfour, il s’étendra, il y aura davantage de massacres génocidaires, et le tribut pour le monde sera effectivement extrêmement lourd.

Une politique qui n’est pas fondée sur des considérations d’ordre moral n’est pas du tout, au bout du compte, une politique pratique. C’est pour ces considérations que je vous prie de me permettre de répéter ce que j’avais dit, il y a exactement huit ans, dans un discours devant le Bundestag allemand : j’appartiens à un peuple qui a donné les Dix commandements au monde. Convenons que nous avons besoin de trois commandements de plus, qui sont les suivants : tu ne seras pas l’assaillant, tu ne seras pas la victime; et tu n’accepteras jamais, jamais, de demeurer un spectateur passif.

Questions pour la discussion :

Les documents de réflexion fournissent un forum de discussion pour les spécialistes de l’Holocauste et de la lutte contre les génocides, afin de soulever des questions qui nourrissent le débat et la recherche. Il a été demandé à ces auteurs, provenant de cultures et de contextes très variés, de rédiger des articles basés sur leurs points de vue et expériences personnels.Les opinions exprimées par ces spécialistes ne reflètent pas nécessairement celles des Nations Unies.

webcast Retransmission vidéo du discours prononcé par le professeur Yehuda Bauer le 26 Janvier  2006 dans le Hall de l'Assemblée générale des Nations Unies à New York, à l'occasion de la première journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l'Holocauste