Journée de la langue française

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Langues et diversité culturelle

Les Nations Unies sont attachées à la promotion du multilinguisme car les langues sont porteuses de perspectives, de traditions, de mémoires collectives et de modes de pensée et d’expression uniques - autant de ressources précieuses pour inventer un avenir meilleur.

Lisez « Anglicismes, nouveau moteur de l’évolution de la langue française ? », résumé de l'exposé de Myriam de Beaulieu, interprète à l'ONU, à l'Organisation Internationale de la Francophonie (le 20 mars 2012) PDF

Myriam de Beaulieu aborde ci-dessous les spécficités culturelles de l'anglais et du français. Elle constate également une tendance à l'uniformisation des langues.

Les langues nous parlent; écoutons-les!

Le vrai multilinguisme ne passerait-il pas par une très bonne maîtrise de sa langue maternelle?

Les internautes sont le premier groupe de locuteurs sans territoire ni histoire en commun. Ils communiquent instantanément dans un espace virtuel.

Autrefois, il y a encore une cinquantaine d’années, une langue reflétait l’histoire collective de ses locuteurs et l’environnement où ils vivaient.

La langue, reflet d'une histoire collective

Ainsi l’anglais comporte-t-il des traces d’insularité et le français des traces de territorialité. « Sink or swim » serait un équivalent de « marche ou crève ». Ou bien encore « It won’t hold water » serait un équivalent de « Cela ne tient pas la route ».

De même la tradition française du pain transparait dans  « être dans le pétrin » que l’on pourrait traduire par « to be in hot waters ». La tradition du vin (« telle promotion d’une grande école est un bon cru »), de l’agriculture (« engranger des résultats », «  des médailles à foison »), de la cuisine («être aux petits oignons») ont nourri la langue française.

La première révolution industrielle a vu le jour en Grande-Bretagne, engendrant des expressions sur le thème de la vapeur (to run out of steam », « to go full steam »). Certaines expressions sur le thème du charbon sont plus utilisées en Grande–Bretagne qu’aux États-Unis.
La page coloniale britannique en Inde a offert à l’anglais : « a white elephant », « a juggernaut », « a mogul », « a mantra ». La page coloniale française a introduit « un toubib » etc.

La langue, un mode de pensée

Plus qu’un outil d’expression porteuse d’une géographie et d’une histoire, une langue est un mode de pensée. Prenons l’exemple de « cloud computing »1 pour lequel une connaissance, traductrice professionnelle me disait préférer « informatique dématérialisée » en français. Elle raisonnait en francophone à son insu. Les deux formulations en anglais et en français tendent respectivement  à  une désignation concrète ou abstraite.

Ces deux tendances contradictoires, propres à l’anglais et au français organisent des pans entiers d’activités dans la société :

La langue, un mode de comportements

Au de-là d’un mode de pensée, une langue exprime un mode de  …comportements! Une langue est constituée d’un angle de vue interne autour duquel s’organise un scenario interne : les formes linguistiques font écho aux spécificités du droit, de l’enseignement  etc. dans cette même langue. Dans la langue, comme dans le poème de Baudelaire Correspondances, « les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Cet angle de vue interne qui se forge au fil des siècles, appelons le ici « spécificité culturelle » de la langue. Michel Foucault évoque une voix qui parle avant même qu’il n’ait pris la parole 2 quand il écrit : « J’aurais aimé m’apercevoir qu’au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis longtemps… De commencement il n’y en aurait donc pas; et au lieu d’être celui dont vient le discours, je serais plutôt au hasard de son déroulement,… ». Cette spécificité culturelle, cet angle de vue interne constitutif de la langue, cette « voix » interne comme l’appelle Michel Foucault est mise à mal aujourd’hui.

Vers une uniformisation des langues

Les moyens de communication électroniques ont, en partie, coupé l’évolution des langues de leurs spécificités culturelles propres ; celles-ci s’uniformisent partiellement. Ainsi, de Moscou à Washington en passant par Paris, les locuteurs partagent-ils de plus en plus les mêmes métaphores utilisant l’expression « feuille de route » (roadmap), par exemple. On entend en français « plafond de verre » (glass ceiling), etc.

La syntaxe du français ressemble aussi de plus en plus à celle de l’anglais dans les médias. Ne remarque-t-on pas une réduction de la diversité lexicale?  Les anglicismes sont souvent surchargés d’une polysémie qui oblige l’interlocuteur ou le lecteur à rétablir le sens :

Serions-nous nos propres barbares? Le locuteur du XXIème siècle, amputerait-il sa langue maternelle de sa diversité lexicale et donc de sa précision sémantique? Si le locuteur est doté d’un outil d’expression tronqué, qu’en est-il de son statut dans la nouvelle situation d’activité langagière? Quid de la diversité culturelle dans cette uniformisation linguistique? Le vrai multilinguisme ne passerait-il pas par une très bonne maîtrise de sa langue maternelle?

Pour en savoir plus :

1 « Informatique en nuage » est la traduction officielle en France depuis le 6 juin 2010

2 « L’ordre du discours », Gallimard, Michel Foucault, 1971, Page 7