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Consolidation de la paix et communautés locales

La société civile peut aider à endiguer la violence

Les électeurs font la queue avant de voter pour le référendum sur une nouvelle constitution au Kenya en 2010 Les électeurs font la queue avant de voter pour le référendum sur une nouvelle constitution au Kenya en 2010 : Les militants se sont mobilisés en grand nombre pour inciter les électeurs à voter.
Photo: Reuters / Thomas Mukoya

Ces dernières années, des milliers de collectivités locales se sont engagées dans la longue marche vers la reconstruction et la renaissance, grâce aux accords de paix qui ont mis fin aux guerres à travers l’Afrique. La tâche est ardue : non seulement il faut générer des moyens d’existence productifs en période de difficultés économiques, mais il faut aussi éviter de nouvelles flambées de violence.

Selon Chukwuemeka Eze, directeur de programme du réseau Ouest africain pour la consolidation de la paix (West Africa Network for Peacebuilding, WANEP), un groupe régional de la société civile dont le siège se trouve à Accra (Ghana), les organisations civiles africaines sont particulièrement bien placées pour accomplir de telles tâches, parce qu'elles entretiennent souvent des liens beaucoup plus étroits avec les communautés locales que les gouvernements locaux ou les organismes internationaux. « Le meilleur processus de consolidation de la paix, le plus viable aussi, doit être généré localement, et soutenu de l’extérieur » a-t-il déclaré à Afrique Renouveau. L’Organisation des Nations Unies et d'autres institutions externes peuvent certes apporter leur aide, ajoute M. Eze, mais les programmes de consolidation de la paix doivent être « dirigés par les organisations de la société civile africaine, » en étroite collaboration avec les gouvernements africains et les organisations régionales.

Les différents militants de la société civile venus aussi bien du Kenya, de la Côte d'Ivoire, de la Guinée-Bissau, du Maroc que d’ailleurs, étaient porteurs d’un même message lors d’une réunion de réflexion sur la paix, la stabilité et le développement en Afrique qui s'est tenue à Nairobi (Kenya), en décembre dernier. Bien qu’organisée par le Bureau du Conseiller spécial de l’ONU pour l’Afrique, la réunion ne s’est pas attardée sur les activités officielles de l’ONU en matière de consolidation de la paix, mais a plutôt insisté sur le rôle central des acteurs africains, que ce soit ceux de la société civile, des gouvernements, des organisations régionales ou de l’Union africaine, le principal organisme politique du continent. Le Bureau souligne que l’un des objectifs de la rencontre était « de tirer leçon des expériences africaines, » afin que l’ONU et les autres organisations internationales puissent mieux adapter leurs activités aux priorités africaines.

About Karno Ouattara, coordonnateur de l’organisation non gouvernementale Search for Common Ground souligne que, lorsqu’on voit les conflits qui ont déchiré l’Ouest de la Côte d'Ivoire, il est certain que les interventions extérieures ne sont pas toujours à la mesure des besoins locaux. Lorsque les représentants des États-Unis et des autres organismes donateurs apportent leur aide aux personnes vulnérables, a-t-il déclaré à Afrique Renouveau, « Ils choisissent des solutions qui ont plus ou moins réussi dans une autre région, et essayent de les appliquer, sans tenir compte des réalités locales. »

Identifier les problèmes

M. Ouattara souligne que même si la priorité, en Côte d'Ivoire, a été consacrée à la résolution du conflit politique national, les communautés étaient secouées par divers conflits et tensions internes. Certains ont été aggravés par la guerre partisane de la décennie passée, mais ont des motifs locaux qui n'ont pas disparu avec la fin de la guerre. Il y a « plusieurs types de conflits, observe M. Ouattara, des litiges relatifs à la terre, des conflits familiaux et des conflits dûs à la marginalisation des jeunes et des femmes. Les jeunes et les femmes n'ont vraiment pas de moyen de s’exprimer. »

Avec d'autres formateurs de la même organisation non gouvernementale, il a coutume de passer du temps à essayer d'aider les membres des communautés à identifier d'abord leurs problèmes, pour ensuite trouver des solutions consensuelles. Souvent, ils se servent de films, de sketches radiophoniques, et de représentations théâtrales participatives pour former les résidents aux techniques de résolution des conflits. Par exemple, dans un village, les tensions entre les associations de jeunes rivales entravaient l’activité économique. Mais après deux années de formation, les jeunes ont mis en place une ferme commune, ont planté de l’hévéa et ont aménagé un vivier.

Les résultats pourraient ne pas être visibles dans les courts délais établis pour de nombreux projets de consolidation de la paix financés de l’extérieur. « Nous venons pour rester longtemps avec les résidents, » souligne M. Ouattara. « Même s’ils disent qu'il y a la paix, nous continuons de travailler avec eux. Parce que la paix est en fait un processus, et elle prend du temps. »

M. Ouattara affirme que plusieurs « microprojets » conçus par le personnel des Nations Unies pour démobiliser les ex-combattants en Côte d'Ivoire ont échoué, parce qu'ils n'ont pas mené un examen assez approfondi pour identifier les différents problèmes des ex-combattants et élaborer des programmes adaptés à leurs besoins spécifiques. Il aurait été plus productif de commencer par les écouter, insiste-t-il. « Certains d'entre eux veulent seulement se faire entendre. Laissez-les donc parler. »

Chefs traditionnels en réunion dans une communauté déchirée par des conflits internes à l’Ouest de la Côte d'IvoireChefs traditionnels en réunion dans une communauté déchirée par des conflits internes à l’Ouest de la Côte d'Ivoire : les militants de la société civile soutiennent que les femmes et les jeunes doivent également avoir droit à la parole afin de participer à la résolution des conflits locaux.
Photo: ONU / Ky Chung

« Écouter les voix locales »

Thomas Jaye, un militant de longue date des droits de l’homme du Libéria voisin, est du même avis. Pour que les efforts de consolidation de la paix soient efficaces, a-t-il déclaré à Afrique Renouveau, il faut « écouter les voix locales. Qu'est-ce que les gens veulent? »

Identifier les problèmes et les besoins de la communauté avec précision a été une préoccupation majeure de l’après-guerre au Libéria. Commençant par le comté de Nimba en 2008, pour s'étendre au reste du pays pendant les deux années qui ont suivi, des équipes de chercheurs issus de huit groupes de la société civile ont sondé l’opinion publique sur les problèmes les plus litigieux dans plus de 270 collectivités urbaines et rurales.

Dans le cadre du projet de plateforme pour le dialogue et la paix au Libéria qui bénéficie de l’appui des Nations Unies, les groupes ont exposé de nombreux griefs, se rapportant à des différends fonciers, à la corruption et aux abus perpétrés par les autorités locales, aux faiblesses du système judiciaire, au chômage, à la violence sexiste, et aux revendications ethniques, religieuses et citoyennes concurrentes. Les litiges fonciers étaient récurrents. Bien que les chercheurs n’aient d'abord eu pour but que de définir les impressions des communautés — laissant les recours éventuels à plus tard — ils ont, parfois, été impliqués dans des initiatives spontanées visant à régler les litiges fonciers.

Les femmes et le « noyau dur »

Les militants de la société civile ont découvert que les plaintes de violence sexiste étaient aussi récurrentes dans tout le Libéria ; aussi bien que les perceptions selon lesquelles les préoccupations et les revendications des femmes sont tout simplement négligées. Ceci en dépit du fait que le Libéria ait à sa tête la première femme élue chef d'État en Afrique, la Présidente Ellen Johnson-Sirleaf. Le projet de dialogue a lui-même cherché à remédier à cette lacune, 41 % des près de 10 000 Libériens ayant participé aux consultations étant des femmes.

Norah Matovu, militante ougandaise pour l’égalité des sexes et les droits de l’homme qui a aussi pris part à la réunion du Bureau du Conseiller spécial pour l’Afrique à Nairobi ne s’étonne pas du peu de progrès réalisés par les femmes à travers l’Afrique. Bien que la nécessité de faire participer les femmes à la consolidation de la paix ait été officiellement reconnue, plusieurs dirigeants africains sont encore d’avis que les femmes n'ont pas leur place dans cette dure entreprise a-t-elle déclaré à Afrique Renouveau. Le point de vue de ces dirigeants est le suivant: «Les hommes gèrent les questions d’ordre public, et les femmes s’occupent du reste. »

Il est primordial que la société civile se mobilise pour venir en aide aux femmes capables de participer davantage aux affaires politiques, insiste Mme Matovu, afin qu’elles puissent non seulement s’engager dans les questions sociales, mais aussi dans les questions d’ordre économique, de réforme de la sécurité et ainsi de suite. Dans les pays où les femmes ont réussi à débattre de telles questions, ajoute-t-elle : « on constate de plus en plus que les attitudes changent peu à peu. »

L’engagement citoyen

Tout en travaillant avec les communautés locales, les militants ont également été très impliqués sur la scène politique nationale, notamment en informant les citoyens sur leurs droits, en dénonçant la corruption, en soutenant les réformes démocratiques, en aidant à l’inscription des électeurs et en surveillant les élections.

Au Kenya, la crise politique qui a éclaté à la suite des élections contestées de décembre 2007 a servi de catalyseur à l’engagement public. Rachel Gichenga explique qu’avec quelques amis elle a constaté avec inquiétude que la violence s’emparait du pays, emportant des centaines de vies et occasionnant le déplacement de dizaines de milliers de personnes. Avec ses amis, elle a donc mis en place le groupe Kuweni Serious qui, avec d'autres groupes, s’est servi des médias sociaux et d'autres moyens pour encourager les jeunes à participer au référendum de 2010 sur une nouvelle constitution qui a élargi les droits démocratiques et renforcé le système électoral.

Mme Gichenga rappelle que bien que les groupes civils soient depuis longtemps actifs au Kenya, la crise électorale a ouvert la voie à une « nouvelle vague » d’organisation et de mobilisation. « Je pense que la société civile a trouvé son utilité . Les gens ont vraiment vu la capacité de tout un chacun d’initier le changement. »

Njoki Ndung'u, qui était membre du comité d'experts qui a rédigé la nouvelle constitution et qui siège maintenant à la Cour suprême du Kenya, ajoute que les gens doivent rester vigilants et politiquement actifs. « Nous avons une belle constitution » déclare-t-elle et « le pouvoir judiciaire a désormais du poids, » mais nous avons besoin de plus pour éviter une rechute dans le conflit. « Les jeunes doivent imposer leurs exigences. »

Un jeune homme relate son expérience lors d'un rassemblement communautaire pour la parité dans la Hutte de paix des femmes dans le comté de Bong, au LibériaUn jeune homme relate son expérience lors d'un rassemblement communautaire pour la parité dans la Hutte de paix des femmes dans le comté de Bong, au Libéria : à travers le Libéria, les femmes exigent qu’on accorde plus d'attention à leurs doléances, et notamment à la généralisation des violences sexuelles.
Photo: ONU / UNMIL / Staton Winter

Organiser l’armée

Dans certains pays, l’influence de la société civile est plus limitée. C'est le cas en Guinée-Bissau, où les interventions militaires dans les affaires politiques sont fréquentes, souligne Mamadou Quetta, vice-président du Mouvement de la société civile pour la paix, la démocratie et le développement. « Nous nous trouvons dans une situation vulnérable à tous les niveaux, » déclare-t-il.

Mais même dans les pays où l’armée s'est retirée de la vie politique directe, comme au Libéria, la société civile doit rester vigilante, souligne M. Jaye, Directeur de recherche au Centre international Kofi Annan pour le Maintien de la Paix au Ghana. Au Libéria, indique-t-il, les représentants de 11 groupes de la société civile ont formé un groupe de travail sur la réforme du secteur de la sécurité. L’un des groupes a pour activité centrale d'aider à former les législateurs pour qu’ils s’acquittent mieux de leurs fonctions au sein des comités parlementaires chargés de superviser les réformes de l’armée et de la police.

M. Jaye craint que l’on ne fasse pas assez d’efforts au Libéria pour créer des emplois pour les ex-combattants et les autres jeunes. La réconciliation politique est indispensable au Libéria, déclare t-il, mais c’est aussi le cas de « la réduction des inégalités. »

« Vous pouvez prêcher la réconciliation, mais si une personne se réveille chaque matin sans savoir quel sera son lot quotidien, la réconciliation ne se fera pas sans mal. »

Un éminent expert de la commission de l’Union Africaine pour la prévention des conflits, Kwaku Asante-Darko, estime aussi que la relance économique, en particulier la création d'emplois, est particulièrement importante pour préserver la paix dans les pays qui sortent de la guerre. « Quand les gens mènent une vie utile, a-t-il déclaré à Afrique Renouveau, quand les gens gagnent leur vie et qu’il ont confiance en l’avenir, alors tout appel à la violence n'a pas beaucoup d'effet. » Pour engendrer une telle situation, il convient que l’Union africaine et d'autres institutions officielles trouvent des moyens de mieux tirer parti des capacités et des énergies de la société civile. 

Plusieurs yeux et oreilles attentifs pour une alerte précoce

Pour éviter que les conflits ne dégénèrent en violence à grande échelle, les dirigeants politiques, les commandants de police et les responsables locaux ont besoin d’informations opportunes sur les crises en évolution. De tout temps, ces informations ont été réunies et diffusées par les agences de sécurité de l’Etat. Mais les gouvernements africains se rendent compte de leurs limites et comprennent que les groupes de la société civile, qui disposent de tant d’yeux et d’oreilles sur le terrain, peuvent également contribuer à mettre en garde contre la montée des tensions.

La Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est le premier groupe régional de gouvernements africains à mettre en place un mécanisme officiel d'alerte précoce en collaboration directe avec une organisation de la société civile, le réseau Ouest africain pour la consolidation de la paix (WANEP). C’est ainsi qu’est né le réseau d'alerte rapide et de réponse de la CEDEAO (ECOWARN), dont le siège se trouve à Abuja, au Nigéria, avec quatre branches supplémentaires au Bénin, au Burkina Faso, en Gambie et au Libéria. « Le système en lui-même est très nouveau, et il y a encore beaucoup à améliorer, » reconnaît Chukwuemeka Eze, directeur de programme du réseau.

ECOWARN recueille et analyse des données qui sont rapidement transmises à la Commission de la CEDEAO en vue de réponses rapides, selon le besoin. Ces informations sont fournies par les organismes gouvernementaux, les observateurs de la société civile sur le terrain, et par des sources publiques (souvent en ligne). Jusqu'à présent, ces données opportunes ont permis aux médiateurs de la CEDEAO et à d'autres forces de se déployer avec plus ou moins de succès au Libéria, en Guinée-Bissau, au Togo et en Guinée.

Grâce à un réseau de partenaires de la société civile dans toute l’Afrique de l’Ouest, le WANEP apporte à l’ECOWARN ses propres préoccupations en matière de «sécurité humaine», en plus de l’intérêt traditionnel des gouvernements régionaux pour la sécurité de l’État. Ainsi l’ECOWARN enquête sur les actes d'insurrection armée, sur le trafic de la drogue et la criminalité transfrontalière, et s’intéresse aussi à la traite des êtres humains, aux catastrophes naturelles, aux conflits communautaires et au sort des réfugiés et des personnes déplacées.

C’est ainsi que le rapport de situation d’ECOWARN pour la semaine du 4 au 10 juin, fait état de 29 incidents distincts survenus dans huit pays différents. Ceux-ci sont considérés comme de gravité légère, modérée ou élevée en fonction du nombre de personnes touchées et de la capacité du gouvernement à réagir efficacement. Cette semaine-là, on comptait parmi les incidents, le meurtre de sept Casques bleus des Nations Unies en Côte d'Ivoire par des membres suspectés de la milice libérienne, des combats entre groupes rebelles rivaux dans le Nord du Mali et plusieurs affrontements meurtriers au Nigéria.

En plus du soutien qu’il apporte aux activités de prévention des conflits de la CEDEAO, le WANEP est actif par le biais de ses propres institutions nationales. Le 14 juin, Justin Bayor, coordinateur national du WANEP au Ghana, a attiré l’attention sur une récente augmentation alarmante des conflits communautaires violents dans ce pays, accentuée par l’afflux d'armes légères et la présence d’ex-combattants venus d'ailleurs dans la région. « Si nous n’y prenons pas garde  » a-t-il déclaré, « nous allons très bientôt avoir une population civile lourdement armée. » Les prochaines élections législatives devant se tenir en décembre, a-t-il ajouté « nous devons faire en sorte qu’elles se déroulent paisiblement. »

—Ernest Harsch

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