A la recherche de la sécurité alimentaire

Le Sommet mondial reconnaît le 'droit fondamental' à ne pas souffrir de la faim

par Daphne Topouzis / Rome

Le Sommet mondial de l'alimentation, réuni à Rome du 13 au 17 novembre, a reconnu "le droit fondamental de tout individu à ne pas souffrir de la faim". Les représentants d'une centaine de pays sont également convenus de relancer la lutte contre l'insécurité alimentaire.

Les participants se sont accordés à dire que pareille initiative ne consiste pas simplement à augmenter la production vivrière ou à offrir une aide dans les moments de crise. "Elle exige également", a déclaré à la conférence le président du Mozambique, Joaquim Chissano, "l'adoption de mesures adéquates permettant de poursuivre le développement d'une manière durable, surtout dans les zones rurales, en investissant continuellement dans les ressources humaines et en utilisant rationnellement les ressources naturelles".

Parce qu'il a coïncidé avec la gigantesque crise humanitaire qui a affecté la région des Grands Lacs en Afrique, le sommet, qui a été organisé par l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), a été confronté de manière particulièrement dramatique aux problèmes particuliers à l'Afrique, seule région du monde où la proportion de personnes souffrant de sous-alimentation est en hausse (voir encadré, page 7). Cette crise a également permis de mettre en lumière la complexité des facteurs géopolitiques, économiques et sociaux qui souvent aggravent l'insécurité alimentaire.

Au-delà de ces conflits locaux, les participants ont noté que la situation de ceux qui souffrent de la faim a été rendue encore plus précaire par certaines tendances mondiales. Entre autres, la baisse des stocks mondiaux de céréales qui sont tombés à leur niveau le plus bas depuis 20 ans, ce qui complique les réponses aux situations d'urgence, et une hausse des prix des aliments dans le monde, qui a augmenté cette année de 4 milliards de dollars la facture des importations vivrières des pays moins développés et a poussé un certain nombre de délégués africains à Rome à critiquer l'impact de la libéralisation du commerce.

Le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, a noté que de "graves déséquilibres existent au niveau mondial en ce qui concerne la gestion de l'accessibilité à la nourriture... Il y a un contraste frappant entre certaines nations qui se battent contre les pénuries responsables de famines tandis que d'autres ont des problèmes de surplus".

Dans le même esprit, le Directeur général de la FAO, Jacques Diouf (Sénégal), a constaté que le budget annuel de l'organisation (en baisse) est actuellement "inférieur à ce que neuf pays développés dépensent en six jours en aliments pour chiens et chats et inférieur à 5 % de ce que les habitants d'un seul pays développé dépensent chaque année en produits amaigrissants destinés à combattre les effets de la suralimentation".

Accord général, mais peu de précisions

Malgré des désaccords sur certaines questions, les participants au sommet sont parvenus à un accord général en ce qui concerne le genre d'engagement qu'il faudrait pour s'assurer qu'à tout moment, tout le monde ait accès au plan physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive, comme le précise la Déclaration de Rome sur la sécurité alimentaire. Selon ces engagements, la sécurité alimentaire dépend surtout d'une amélioration de l'accès à l'alimentation, d'un accroissement du pouvoir d'achat des aliments par les populations les plus démunies, d'une réduction des inégalités, d'une élimination de la pauvreté et d'un encouragement de la production durable. En outre, les délégués ont reconnu l'importance de la paix, de la stabilité nationale, d'une bonne gouvernance et du respect des droits de l'homme comme conditions préalables essentielles à la réalisation de la sécurité alimentaire.

Toutefois, de nombreux participants ont reproché à la Déclaration de Rome et au Plan d'action d'être vagues et de ne pas comporter d'engagements financiers précis pour parvenir aux objectifs approuvés par le sommet. Lors des négociations difficiles qui ont précédé le sommet, un certain nombre de pays donateurs, notamment les Etats-Unis, ont insisté pour qu'on ne fixe aucun objectif précis en matière de financement.

Selon M. John Seaman (Save the Children Fund), le résultat "constitue le nouvel ordre du jour du monde industrialisé", dans lequel l'élimination de la faim ne relève plus de la responsabilité de la communauté internationale mais de la responsabilité individuelle de chaque Etat.

Bien que la plupart des donateurs bilatéraux aient refusé de prendre quelque engagement financier que ce soit lors du sommet, la Banque mondiale s'est engagée à en faire davantage. Tout en admettant que la Banque avait diminué son financement du développement agricole et rural, de plus de 6 milliards de dollars en 1986 à 2,6 milliards en 1996, le président de la Banque James Wolfensohn a promis de remettre l'agriculture en tête des priorités de la Banque. "Nous sommes prêts", a-t-il dit aux délégués assistant au sommet, "à prendre la tête de cette entreprise et à forger des partenariats plus solides au sein de la communauté internationale afin de donner aux questions rurales la place qui leur revient dans les stratégies de développement".

Pour pallier les restrictions de l'aide, certains documents du sommet ont proposé que les pays créanciers offrent des échanges "dettes/sécurité alimentaire", similaires aux échanges dette/nature auxquels un certain nombre de pays ont fait appel pour financer des projets écologiques. Selon un accord de ce genre, les créanciers annuleraient certaines dettes concernant les devises des pays qui acceptent de faire usage de la somme correspondante en monnaie locale pour financer des programmes de vivres-contre-travail, d'alimentation dans les écoles ou autres programmes de sécurité alimentaire.

Le président adjoint d'Afrique du Sud, Thabo Mbeki, ainsi que d'autres participants originaires de pays en développement, ont préconisé une distribution plus équitable des "connaissances, des capitaux et de la technologie", du Nord vers le Sud, afin de faire face au défi que représente la sécurité alimentaire mondiale.

La controverse au sujet du commerce

Le rôle du commerce agricole et l'impact sur la sécurité alimentaire de la libéralisation commerciale ont suscité une importante controverse parmi les participants au sommet. "En liant la sécurité alimentaire au commerce, comme on l'a fait au cours de ce sommet, on a ajouté une nouvelle dimension d'importance au débat" nous a déclaré Mme Paulina Elago, la Directrice du Commerce international de Namibie.

L'un des engagements cités par le plan d'action demande que l'on s'assure que "les politiques régissant l'alimentation, le commerce agricole et le commerce en général soient de nature à favoriser la sécurité alimentaire pour tous grâce à un système commercial global juste et tendant à la libéralisation des forces du marché". Mais les délégations n'ont pas toutes interprété cette idée de la même manière.

Le Premier ministre irlandais John Burton, président actuel de l'Union européenne, a affirmé que les politiques commerciales tendant à la libéralisation des forces du marché sont une condition préalable nécessaire à la mise en place de disponibilités alimentaires suffisantes et fiables, et que les bénéfices économiques qui en découlent sont plus que suffisants pour dédommager les pays en développement qui importent des aliments en cas de hausse des prix mondiaux de la nourriture. Dans le même esprit, le Secrétaire d'Etat à l'Agriculture des Etats-Unis, Dan Glickman, a affirmé que "le commerce libre et juste favorise la prospérité et l'abondance à l'échelle mondiale". Toutefois, le Commissaire européen, D.J. Franz Fischer a reconnu que, "Nous savons tous au fond de nous-mêmes que la simple libéralisation du marché agricole ne suffira pas", parce que une grande partie de la population ne peut pas se payer ces vivres importés.

Les délégations africaines et les organisations non-gouvernementales (ONG) ont vivement contesté l'idée selon laquelle le commerce constitue un élément clé si l'on veut parvenir à la sécurité alimentaire dans le monde. Selon M. Steve Obimpeh, ministre ghanéen de l'Alimentation et de l'agriculture, tant que les pays développés continueront de subventionner leurs propres agriculteurs "le libre-échange nous causera vraiment du tort". Le président de la Côte d'Ivoire, Henri Konan Bédié, a dénoncé l'"intolérable détérioration" des termes de l'échange dans les pays en développement et a demandé que les échanges se fondent sur la justice et l'équité, que des prix justes soient fixés pour les matières premières, qu'on mette l'accent sur les transferts de technologie et que les pays aient le droit de protéger leurs industries naissantes.

Certains délégués ont estimé qu'il était important que le Plan d'action reconnaisse ouvertement les effets négatifs de la libéralisation du commerce sur le déficit alimentaire dans les pays en développement et qu'il préconise l'application des mesures compensatrices approuvées en 1994 à Marrakech (Maroc) lors de la conclusion des négociations consacrées aux accords d'Uruguay. Ces mesures recommandent entre autres d'augmenter l'aide alimentaire, de mobiliser davantage de fonds pour faire augmenter la productivité et la production, et de faciliter l'accès au crédit afin d'aider les pays qui sont importateurs nets de vivres à surmonter leurs problèmes sur le plan de la balance des paiements.

Les ONG parlent au nom des agriculteurs

De nombreuses ONG ont également critiqué la libéralisation du commerce, à laquelle elles ont reproché d'exiger souvent des agriculteurs dans les pays en développement qu'ils passent de cultures vivrières à des cultures destinées à l'exportation. M. Joseph Waveru, qui appartient au syndicat national des agriculteurs kenyans, a déclaré lors d'une réunion de travail du sommet consacrée au commerce international et à la sécurité alimentaire que "l'Organisation mondiale du commerce demande aux agriculteurs africains de rivaliser avec les nations développées alors qu'on ne fait rien pour renforcer les compétences des petits agriculteurs africains". Il a suggéré qu'il fallait une réforme agraire pour renforcer les moyens des agriculteurs.

Dans la déclaration qu'elles ont adressée au sommet, les ONG ont affirmé que "les lois du marché aussi bien au niveau national qu'international ne sauraient régler le problème de l'insécurité alimentaire". Elles ont proposé plutôt une démarche qui fait reposer la sécurité alimentaire sur une plus grande décentralisation politique et économique. Les réformes économiques seraient approuvées en consultation avec la société civile, y compris les syndicats agricoles. "Tout le monde", ont affirmé les ONG, "a le droit d'avoir accès en tout temps à des aliments sans danger et nourrissants ainsi qu'à suffisamment d'eau pour pouvoir mener une vie active et saine en toute dignité".