ORGANISATION
INTERNATIONALE
POUR LES MIGRATIONS (OIM)
Déclaration
De
Mme Ndioro Ndiaye
Directeur général
adjoint
Sommet mondial por
le developpment durable
Johannesburg, South
Africa
30 août 2002
Les pays les moins
avancés et de nombreux pays en développement, que ce soit
en Afrique, en Asie, ou plus récemment en Amérique Latine
vivent une forme d'écartèlement économique entre leur
volonté de développement et le poids de leur dette sur les
finances publiques.
Si l'on en juge
par les montants cumulés très importants de l'aide publique
au développement sous ses diverses formes, ces pays ont beaucoup
reçu de leurs partenaires bi- et multilatéraux, mais les
prêts (largement supérieurs aux dons), avec les différés
de paiement que l'on sait, ont généré une sorte de
cercle infernal qui ramène régulièrement sur le devant
de la scène la question de l'effacement ou de l'annulation pure
et simple de la dette.
A titre d'exemples,
la dette extérieure de la République du Congo s'élève
à 4887 millions de dollars, alors que le produit national brut n'est
que de 1735 millions. En Indonésie, la dette cumulée est
de 141803 millions de dollars, pour un PNB de 119871 millions. La dette
extérieure du Nicaragua représente plus de trois fois son
PNB.
Le service de
la dette représente donc un poids souvent trop lourd pour des économies
parfois sous perfusion, dans des pays que l'on a d'ailleurs encouragés
à emprunter... pour rembourser les emprunts antérieurs.
La mauvaise
gouvemance a évidemment aggravé la situation dans certains
pays, où la plus grande partie des populations vit encore dans l'extrême
pauvreté et souffre d'un manque chronique d'infrastructures et de
services de base, particulièrement visible dans les secteurs de
l'éducation et de la santé, alors qu'une répartition
inique des richesses et une corruption omniprésente ont littéralement
gommé les classes moyennes, renforçant le fonctionnement
à deux vitesses des sociétés concernées.
Pour ce qui est
de l'Afrique, le NEPÀD constitue sans doute une opportunité
de ce point de vue, et l'accueil favorable qui lui a été
réservé par les partenaires au développement est à
la mesure des espoirs qu'il suscite, même si beaucoup reste encore
à faire en termes de programmation et de concertation.
Les engagements
financiers tardent à venir, alors même que, dans des situations
d'urgence à forte visibilité ou dans des pays disposant de
ressources naturelles importantes, la mobilisation internationale se met
en place très vite : encourager un processus de développement
est en effet moins porteur et implique des récurrences autrement
plus importantes qu'une action ponctuelle, quelle que soit son ampleur.
Nous voici, à
mon sens, au coeur de l'enjeu du développement durable, qui suppose
bien sûr une action nationale volontariste, impliquant tous les acteurs
de la société civile, inscrite dans un ensemble plus vaste
et concerté, mais aussi un réel accompagnement de la part
des pays développés : qu'est-ce que 0,7% du PIB lorsqu'il
s'agit de bâtir un monde où nous devrons vivre ensemble
un avenir que des déséquilibres trop importants compromettraient
? Et pourtant, que de faux- semblants et de promesses non tenues depuis
plus de dix ans !
Beaucoup de ressortissants
des pays les moins avancés, poussés par les mauvaises conditions
économiques, politiques, éducatives et sanitaires qui règnent
dans leurs pays ont cherché ailleurs un mieux-être, parfois
illusoire, pour eux-mêmes et pour leurs familles. En Afrique, le
continent le plus touché, on peut évaluer leur nombre à
plus de 5 millions depuis 1970, et ce phénomène touche particulièrement
les personnes qualifiées, qui, pour plus d'un tiers d'entre elles,
vivent hors de leur pays d'origine.
Les migrations
internationales, qui sont un phénomène quantitativement et
qualitativement important elles touchent environ 150 millions de personnes
dans le monde) ont toujours existé. Elles sont même à
l'origine de la prospérité de certains grands pays occidentaux,
qui se sont construits et « enrichis », à tous les sens
que ce mot peut prendre, grâce à elles.
Des causes conjoncturelles,
comme la recrudescence des actes terroristes, ou plus structurelles, comme
la crise économique qui frappe de nombreux pays, développés
ou non, ravivent la tentation de la fermeture et du repli sur soi, tant
il est commode de désigner l'Autre comme bouc émissaire générique.
Nous vivons
actuellement ce type de situation un peu partout dans le monde, et l'01M
ne peut qu'attirer votre attention sur le risque politique et économique
que comportent les stratégies de limitation excessive des possibilités
de migrations légales, qui renforcent le poids des migrations irrégulières.
De surcroît,
les mouvements migratoires sont souvent marqués par une réelle
ambiguïté. Les pays développés font face actuellement
à une évolution de leurs démographies qui les contraint,
et cette tendance se renforcera dans les décennies à venir,
à faire appel à de la main-d'ceuvre étrangère
qualifiée dans les domaines déficitaires.
Ils encouragent
donc les migrations qui répondent aux critères qu'ils ont
définis et les déséquilibres économiques évoqués
plus haut se renforcent d'autant. Si la mobilité professionnelle
et personnelle ne peut qu'être encouragée, il serait cependant
sage d'éviter de reproduire, sous une forme plus subtile, le pillage
des ressources humaines qu'ont connu de nombreux pays dans les siècles
passés. L'une des conditions premières du développement,
qui est de disposer d'un capital humain compétent et mobilisé,
ne peut être remplie si les migrations ont un fonctionnement de type
hémorragique et si les pays les plus pauvres continuent à
se vider de leurs élites.
De fait, de
nombreux migrants ne prennent la décision de quitter leur pays qu'en
creux ou par défaut, et seraient prêts, pour peu qu'ils ne
soient pas contraints de choisir définitivement entre leur pays
d'accueil et leur pays d'origine, à mettre tout ou partie de leurs
compétences et/ou de leurs ressources au service du développement
de leur pays natal.
La valorisation
des atouts des migrants de la diaspora dans des programmes d'aide au développement
fondés sur sa mobilité présente plusieurs avantages
décisifs pour le développement durable :
-
Tout d'abord, leur connaissance du milieu et de ses caractéristiques
facilite le diagnostic initial des dysfonctionnements et permet de proposer
des dispositifs de remédiation adaptés, à coût
maîtrisé. Les exemples d'échec de missions confiées
à des experts occidentaux ne se comptent plus, souvent par méconnaissance
de la dimension interculturelle, ou par impossibilité de pénétrer
réellement au cceur des problèmes.
-
L'éventail des compétences des migrants de la diaspora
recouvre des domaines de spécialité dont les pays d'origine
ont un besoin criant, notamment dans les professions de santé,
l'enseignement et les activités liées à la finance
et aux investissements. Il est donc relativement aisé de recenser
les besoins des pays de manière ordonnée, tant pour le secteur
public que pour le secteur privé, et de les rapprocher , par le
biais de bases de données établies dans les pays d'accueil
et les pays d'origine. C'est dans cet esprit que l'OIM a impulsé
la
dynamique du programme MIDA (Migrations pour le développement ),
qui rompt avec la logique de retour définitif, dont les applications
sont limitées, pour promouvoir une mobilité physique et des
échanges par voie informatique grâce aux possibilités
offertes par l'Internet Plusieurs pays ont d'ores et déjà
inscrit ce programme parmi leurs priorités de développement
et en ont adapté le concept aux spécificités de leur
situation économique.
-
Les transferts de fonds des migrants représentent des montants
considérables, qui peuvent aller jusqu'à 20% du PIB pour
certains pays.. Chacun sait que les transferts informels sont bien plus
importants dans les pays en développement, en raison du manque de
confiance dans les intermédiaires bancaires et d'habitudes culturelles
fortement ancrées. En revanche, il n'existe pas à ce jour
d'étude documentée pour estimer leur montant réel.
Si des mesures incitatives cohérentes sont prises, il est raisonnable
d'espérer que ces transferts seront investis pour partie autrement
que pour la consommation domestique ou des microinvestissements communautaires.
C'est également un des enjeux essentiels pour l'avenir, et le MIDA
en tient compte.
La communauté
internationale s'est investie dans la Déclaration du Millénaire
et s'efforce d'en traduire les principes en actes. Mais il y a loin de
la coupe aux lèvres, et aucun développement durable ne peut
reposer sur une relation par trop déséquilibrée.
Les migrations
sont une composante importante du développement durable, quoique
méconnue ou sous-estimée, et l'OIM s'est efforcée,
à Monterrey mais aussi lors de la Conférence sur l'économie
du développement de la Banque Mondiale, devant le Conseil Economique
et social des Nations Unies ou encore lors du Sommet des pays ACP aux Iles
Fidji, de démontrer que leur gestion maîtrisée est
déterminante à plus d'un titre.
La libre circulation
des personnes et des biens, à l'intérieur des espaces
communs (Union Africaine, Mercosur...) comme entre les pays en développement
et les pays développés est loin d'être passée
dans les mours, même si des dispositions réglementaires ou
législatives existent. L'intégration régionale suppose
pourtant la liberté d'établissement lorsque les conditions
requises sont remplies. Favoriser l'information réciproque et les
migrations ordonnées, puisqu'il est établi que le fait migratoire
est universel, est sans doute le meilleur moyen de lutter contre les migrations
irrégulières, contre lesquelles les sanctions sont dès
lors mieux comprises par l'ensemble des parties concernées.
Les conflits
armés et les guerres civiles ont décimé des régions
entières, et des millions de personnes ont été déplacées.
Le retour à la paix et à la stabilité, sans lesquelles
on ne peut pas envisager de « reconstruction », au propre comme
au figuré, et encore moins de développement, suppose que
ces populations puissent rentrer chez elles et se réinsérer
dans la société civile. Cela vaut aussi pour les ex-combattants,
qui doivent pouvoir bénéficier de mesures d'accompagnement,
si l'on veut éviter de briser de fragiles équilibres que
la décision politique ne suffit pas en soi à établir.
Une bonne
intégration des migrants ne peut se faire si l'on maintient une
logique de ghetto. Seule une réelle coopération entre
pays d'origine et pays d'accueil, notamment par le biais de programmes
de co-développement, qui prennent en compte la nécessité
d'éradiquer
les poches d'extrême pauvreté dans les zones d'émigration
traditionnelle, est susceptible de faire évoluer des situations
parfois explosives.
Je pourrais multiplier
les exemples de liens entre le développement et les migrations,
mais les problèmes de fond ainsi posés butent encore sur
un découpage institutionnel qui partage les mandats entre plusieurs
organisations internationales et qui en empêche une prise en compte
cohérente et volontariste.
L'OIM plaide
pour que les migrations, dont la dimension transversale est évidente,
ne soient plus abordées seulement sous l'angle du contrôle
et de la répression, mais participent vraiment de la problématique
du développement durable, en intégrant les compétences
et les ressources de la diaspora dans une logique de mobilité et
d'échanges.
Je lance un appel
à tous les pays et à tous les partenaires au développement
pour que ces enjeux essentiels fassent l'objet d'une vraie concertation
internationale et d'un plan d'action concret, afin que des solutions communes
soient trouvées à ce problème qui nous concerne tous. |