DISCOURS PRONONCÉ PAR LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL À
L’OUVERTURE DE LA RÉUNION SPÉCIALE INTITULÉE « VAINCRE LA PAUVRETÉ
POUR PARVENIR À UN DÉVELOPPEMENT DURABLE : L’ACTION DE LA COMMUNAUTÉ
INTERNATIONALE »
TROISIÈME CONFERENCE DES NATIONS UNIES SUR LES
PAYS LES MOINS AVANCÉS
Merci Monsieur le
Président.
C’est pour moi un honneur de présider cette Réunion spéciale, qui prélude à
la Troisième Conférence des Nations Unies sur les pays les moins avancés. C’est
là une entrée en matière aussi originale que prometteuse, puisqu’elle donnera
aux Chefs d’État et de Gouvernement des pays les moins avancés (PMA) l’occasion
de discuter des problèmes avec lesquels ils sont aux prises, non seulement avec
les gouvernements des pays donateurs et les représentants des institutions
internationales, mais aussi avec des personnalités du monde des affaires et des
membres de la société civile.
Une telle formule préfigure les partenariats stratégiques qu’il nous faudra
absolument instaurer si nous voulons venir à bout de la pauvreté et assurer un
développement durable.
Je voudrais, si vous le permettez, axer mon intervention sur quelques
observations très simples.
La pauvreté est rarement un choix. Qui voudrait en effet vivre la main
tendue et dépendre de la charité d’autrui ?
D’une manière générale, les déshérités de la planète savent qu’ils sont
parfaitement capables de subvenir eux-mêmes à leurs besoins. Et ils ne
demanderaient pas mieux de le faire si on leur donnait la possibilité d’être
compétitifs, de rivaliser avec les autres à armes égales.
Cela est vrai pour les individus, mais aussi pour les entreprises et les
pays.
Chaque État, quel qu’il soit, devrait être en mesure de mobiliser ses
propres ressources mais aussi d’attirer les investissements étrangers.
Cette capacité dépend en premier lieu de la qualité de la gouvernance. Pour être capable de soutenir la concurrence
sur les marchés mondiaux, les gouvernements doivent faire en sorte que leurs
populations – et j’entends les femmes aussi bien que les hommes – jouissent des
avantages qui découlent de l’instruction, de l’état de droit et de l’existence
d’institutions efficaces et transparentes; il faut que les peuples puissent
compter sur des gouvernants responsables et respectueux des droits de l’homme,
tout en ayant voix au chapitre dans les décisions qui les concernent
directement.
Les pays en développement, et même les plus pauvres d’entre eux, ne sont
donc pas totalement impuissants. Bon nombre d’entre eux ont d’ailleurs déjà
accompli des progrès remarquables sur la voie de la démocratie et de la bonne
gouvernance économique.
Mais ils sont pris dans un cercle vicieux : leurs ressources propres
étant des plus limitées, ils sont encore plus tributaires que d’autres pays des
investissements étrangers. Or, ils n’en attirent que très peu, et ce, en raison
de la pauvreté de la population, de l’instabilité politique et de l’exiguïté de
leur marché national. Et, comme ils sont incapables d’attirer les
investisseurs, leur population continue à se débattre dans la pauvreté.
On voit donc que, plus les pays sont pauvres et plus leur marché national
est exigu, plus ils ont besoin d’exporter pour sortir du cercle vicieux. C’est
la raison pour laquelle, plus que n’importe quel autre groupe d’États, les pays
les moins avancés doivent pouvoir opérer sur des marchés ouverts, sur lesquels
leurs produits peuvent entrer en concurrence avec d’autres.
Les pays les plus nantis ont, pour leur part, tout intérêt à ouvrir leurs
marchés aux produits provenant des PMA.
Leurs consommateurs auraient ainsi à leur disposition un plus large
éventail de produits à des prix plus avantageux, et leurs entreprises ne
pourraient que bénéficier d’une concurrence plus forte. De plus, en donnant aux
pauvres des pays pauvres la possibilité de gagner décemment leur vie, ils
contribueraient à l’instauration d’un ordre mondial plus équitable et plus
stable.
Notre hôte d’aujourd’hui, l’Union européenne, semble l’avoir compris. En
adoptant l’Initiative « Tout sauf les armes », sans attendre de
concessions réciproque des pays les moins avancés, les États membres de l’Union
européenne ont fait un pas dans la bonne direction, même si certains produits
ne bénéficieront de cette initiative que dans un avenir relativement lointain.
J’espère vivement
que d’autres géants économiques de la planète adopteront bientôt des
initiatives analogues et qu’ils seront encore plus prompts à les
appliquer. Après tout, il n’y a pas si
longtemps -- c’était en septembre dernier --
ils se sont engagés, dans la Déclaration du millénaire, à adopter, de
préférence avant la tenue de la Conférence qui nous réunit ici, une politique
d’admission en franchise et hors quota pour la quasi-totalité des produits
exportés par les pays les moins avancés.
Dans l’état
actuel des choses, les exportations des PMA sont encore en butte à de
redoutables obstacles : dans le secteur agricole, les droits de douane
sont en moyenne supérieurs à 40% et, pour certains produits, ils atteignent et
dépassent 300%.
Il y a aussi
les obstacles non tarifaires : je ne pense pas seulement aux quotas, mais
aussi aux barrières techniques, qui restreignent le volume des importations en
réglementant la qualité des produits ou leur étiquetage, ainsi qu’à la
réglementation en matière de normes de santé et de sécurité.
Toutes ces
réglementations visent ostensiblement à protéger les consommateurs et à leur
permettre d’acheter en connaissance de cause. Je ne prétends pas qu’elles
soient inutiles. Mais il arrive que leur complexité touche à l’absurde.
Laissez-moi
vous donner un exemple. Selon une étude de la Banque mondiale, la
réglementation européenne en matière d’aflatoxines représente pour l’Afrique,
en termes d’exportations perdues de céréales, de fruits secs et d’oléagineux,
un manque à gagner de quelque 670 millions de dollars par an.
Et avec quels
résultats ? Cette réglementation
permet, au mieux, de sauver la vie d’un citoyen de l’Union européenne
tous les deux ans. Comprenez-moi bien.
Je serais le dernier à sous-estimer la valeur de ne serait-ce qu’une vie
humaine. Mais l’enjeu est autrement plus important pour l’Afrique : la possibilité d’exporter ces produits,
c’est en effet, pour un grand nombre d’Africains, une chance d’échapper à une
mort prématurée, causée par la malnutrition ou les maladies endémiques.
Je suis
convaincu qu’il est possible de ramener cette réglementation à de plus justes
proportions et de trouver un équilibre plus raisonnable entre les besoins des
uns et des autres.
Je pense que le
meilleur espoir des PMA, et du monde en développement en général, réside dans
la tenue d’une nouvelle série de négociations commerciales multilatérales, qui
serait véritablement consacrée au développement.
Cette nouvelle
série de négociations devrait viser l’élimination de toutes les barrières commerciales,
douanières et autres, qui pénalisent les produits agricoles, les textiles et
les autres produits présentant un intérêt particulier pour les PMA. Elles
devraient aussi être l’occasion
d’évaluer les progrès accomplis dans l’application des accords conclus
lors de la série de négociations précédente, à savoir les négociations
d’Uruguay.
Les pays en
développement se sont en effet aperçus qu’ils n’avaient pas autant bénéficié
des négociations d’Uruguay que les pays développés.
Bon nombre
d’entre eux, de même que certaines organisations non gouvernementales,
considèrent qu’il n’y a pas lieu d’entamer une nouvelle série de négociations
avant d’avoir réévalué les résultats de la série précédente. Si leurs
objections ne sont pas infondées, je pense néanmoins que l’on aurait tort
d’écarter la tenue d’une nouvelle série de négociations commerciales, car ce
serait précisément l’occasion de réévaluer la situation et de procéder aux
ajustements nécessaires. J’engage donc tous les gouvernements à se prononcer en
faveur de la tenue d’une nouvelle série de négociations commerciales dans les
meilleurs délais.
Mesdames et Messieurs,
Jusqu’ici, j’ai
insisté sur les échanges et l’accès aux marchés, parce que je suis persuadé
qu’à moins de développer leur capacité commerciale, les PMA ne parviendront pas
à attirer les investissements dont ils ont besoin et leur économie sera vouée à
stagner.
Mais si l’accès
aux marchés est une condition nécessaire, ce n’est certes pas une condition
suffisante, tant s’en faut.
Pour pouvoir
exporter leurs produits et devenir ainsi plus prospères, les PMA ont besoin de
technologie, en particulier de technologie de l’information. Ils doivent
parallèlement développer leur infrastructure physique, sociale et
institutionnelle.
Les pays les
moins avancés doivent par ailleurs surmonter d’effroyables handicaps. Dans bon
nombre d’entre eux, les contraintes environnementales s’aggravent, à mesure
qu’une population toujours plus nombreuse se dispute des superficies
cultivables de plus en plus réduites.
Déjà aux prises
avec une crise sanitaire chronique qui affaiblit et décime leur population,
beaucoup de PMA doivent en outre faire face à un fléau encore plus
menaçant : le VIH/sida.
Dans la plupart des pays d’Afrique,
l’épidémie de sida représente bien plus qu’une crise sanitaire. Le sida y est
non seulement la première cause de mortalité, mais aussi le principal obstacle
au développement. Et plusieurs pays
d’Asie risquent de connaître bientôt le même sort.
La lutte contre
le sida est devenue ma priorité personnelle. J’espère qu’à la fin du mois
prochain, lorsque l’Assemblée générale consacrera une Session extraordinaire au
VIH/sida, nous saurons nous mettre d’accord sur une stratégie mondiale et
constituer un trésor de guerre pour combattre ce fléau.
Beaucoup de PMA
sont en proie au conflit. Il faut les aider à régler leurs différends et à
remettre sur pied leur économie.
Et beaucoup
sont encore écrasés par la dette. On s’accorde désormais à penser qu’il faut
les décharger de ce fardeau, mais les pays riches n’ont toujours pas pris les
mesures nécessaires pour le faire. Même les pays les plus démunis, qui
devraient pourtant voir leur dette annulée au titre du Programme en faveur des
pays pauvres très endettés, consacrent encore davantage de ressources au
service de la dette qu’aux soins de santé.
Des efforts
supplémentaires s’imposent : il faut en faire plus, aller plus loin et agir
plus vite. Il faut aussi utiliser à cette fin de l’argent neuf, et non
ponctionner les budgets de l’aide au développement.
Ce point est
important car, et ce sera ma dernière observation, l’aide publique au
développement est à l’heure actuelle largement insuffisante.
Il y a déjà un
certain temps, les pays développés se sont engagés, du moins sur le papier, à
consacrer 0, 7% de leur produit national brut à l’aide au développement. Or,
bien rares sont les gouvernements qui honorent cet engagement : la moyenne
générale des pays développés n’atteint guère que 0, 2% du PNB. Bien plus, pendant les années 90, décennie
de prospérité sans précédent dans la plupart des pays industrialisés, l’aide
publique au développement a diminué, et ce sont les PMA qui ont le plus
pâti de cette baisse.
S’ils ne
prennent pas le seuil de 0, 7% plus au sérieux, comment les gouvernements des
pays développés pourraient-ils honorer les engagements qu’ils ont pris l’année
dernière lors du Sommet du millénaire ? Je rappelle qu’ils se sont notamment
engagés à réduire de moitié le nombre de ceux qui vivent dans une extrême
pauvreté et à enrayer l’épidémie du sida d’ici à 2005, ainsi qu’à tenir compte
des besoins particuliers des PMA.
J’exhorte donc
tous les pays développés à affecter, comme ils s’y sont engagés, 0, 7% de leur
PNB à l’aide publique au développement et à consacrer aux PMA au moins 0, 15%
de leur PNB, comme ils ont promis de le faire lors de la dernière conférence
sur les pays les moins avancés, qui s’est tenue à Paris il y a 10 ans.
En effet, si
les bonnes paroles ne sont pas suivies d’actes, à quoi bon organiser des
conférences de ce type ?
Comme vous le
savez, la conférence qui nous réunit
aujourd’hui doit adopter un programme d’action assorti d’un mécanisme de
contrôle. Sachons le mettre en œuvre de façon que, contrairement à celles qui
l’ont précédée, la conférence de Bruxelles marque un véritable changement dans
le quotidien des plus pauvres parmi les pauvres.
Je vous
remercie et donne à présent la parole au Président de la Conférence, Son
Excellence M. Persson, Premier Ministre de la Suède.