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Discours de Madame Simone Veil,
Présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah

Monsieur le Secrétaire général adjoint,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,

Le temps n’y peut rien ; c’est toujours la même émotion qui m’étreint lorsque je suis amenée à prendre la parole pour parler de la Shoah. Comme tous mes camarades, je considère comme un devoir d’expliquer inlassablement aux jeunes générations, aux opinions publiques de nos pays et aux responsables politiques, comment sont morts six millions de femmes et d’hommes, dont un million et demi d’enfants, simplement parce qu’ils étaient nés juifs.

Je mesure tout l’honneur que vous me faîtes de m’avoir invitée à m’exprimer en ce lieu symbolique. En effet, cette institution est née des ruines et des cendres de la seconde guerre mondiale. Il ne s’agit pas d’une image, mais bien d’une réalité : c’est dans un pays d’Europe, depuis longtemps admiré pour ses philosophes et ses musiciens, qu’il a été décidé de gazer et de brûler des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, dans des fours crématoires. Leurs cendres reposent aussi au fond de ces fosses d’Ukraine, de Pologne, de Lituanie, de Biélorussie et d’ailleurs, que les Juifs durent creuser de leurs propres mains, avant d’y tomber sous les balles des Einsatzgruppen, puis d’y être brûlés, toutes traces de ces crimes devant être effacées.

Je souhaite aussi remercier ceux qui ont réalisé l’exposition sur le sort et les souffrances des dizaines de milliers de Tsiganes raflés et parqués, avant d’être exterminés. Il a fallu longtemps pour qu’on reconnaisse qu’un grand nombre d’entre eux avaient été exterminés à Auschwitz et ailleurs.

Ayant souvenir du 2 août 1944, où les tziganes, qui jusque là avaient vécu en famille à Auschwitz, ont été tous gazés, j’ai eu l’occasion, des années plus tard, en 1980, étant Présidente du Parlement Européen, invitée par les autorités allemandes à me rendre à Bergen-Belsen, de m’étonner que rien n’ait été fait pour reconnaître ces événements tragiques. J’ai alors souligné la nécessité de réparer cet oubli.

Il y a cinq ans, le Conseil de l’Europe a décidé d’organiser une Journée européenne de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité. Il a retenu la date du 27 janvier, jour de l’arrivée d’un détachement de soldats soviétiques dans le camp d’Auschwitz. Dès les 18 et 19 janvier, la plupart des survivants avaient quitté les nombreux camps et kommandos implantés autour d’Auschwitz.

C’est ainsi que plus de 60 000 déportés, femmes et hommes, ont été contraints de marcher dans la neige pendant des dizaines de kilomètres, voire pour certains, des centaines de kilomètres, sans pouvoir ralentir leur marche, sauf à être exécutés sur place. Les soldats de l’Armée rouge, eux, en arrivant à Auschwitz n’ont trouvé que des fantômes, quelques milliers de mourants, terrifiés, laissés là faute de temps, et parce que les SS pensaient que la faim, la soif, le froid ou la maladie feraient leur œuvre rapidement. Il en restait quelques-uns qui avaient pris le risque de rester et de se cacher, dans l’espoir d’être libérés.

Le 1er novembre 2005, l’ONU a décidé à son tour d’instituer cette « Journée internationale de commémoration en souvenir des victimes de l’Holocauste ».

Par cette décision, qui concerne aujourd’hui le monde entier, les Nations Unies sont demeurées fidèles à leurs principes fondateurs, en particulier à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, ainsi qu’à la Résolution adoptée en décembre 1948 de prévenir, combattre et juger tout génocide. Les Nations Unies ont aussi tenu à rappeler le caractère à la fois spécifique et universel de la Shoah, extermination planifiée, tendant à supprimer un peuple tout entier, le peuple juif. Cet objectif a été très largement atteint, bafouant ainsi les fondements mêmes de notre humanité.

C’est pourquoi, il me paraît symbolique que, le 24 janvier 2005, la 28ème session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies, commémorant le 60ème anniversaire de la libération des camps de concentration nazis, ait été présidée non par un Européen, mais par M. Jean PING, Ambassadeur du Gabon, que je tiens ici à remercier.

Monsieur le Secrétaire général, Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, il faut que vous sachiez que pour les anciens déportés, il n’y a pas de jour où nous ne pensions à la Shoah. Plus encore que les coups, les chiens qui nous harcelaient, l’épuisement, la faim, le froid et le sommeil, ce sont les humiliations destinées à nous priver de toute dignité humaine qui, aujourd’hui encore, demeurent le pire dans nos mémoires. Nous n’avions plus de nom, mais seulement un numéro tatoué sur le bras, servant à nous identifier, et nous étions vêtus de haillons.

Ce qui nous hante avant tout, c’est le souvenir de ceux dont nous avons été brutalement séparés dès notre arrivée au camp et dont nous avons appris par les kapos, dans les heures suivantes, qu’ils avaient été directement conduits à la chambre à gaz. Mais le camp d’Auschwitz n’était pas le pire. De nombreux trains venant de toute l’Europe étaient dirigés vers Sobibor, Maidanek ou Treblinka, où, à l’exception des « Sonder Kommandos  », eux-mêmes chargés de mener les Juifs vers les chambres à gaz, tous les arrivants, quel que soit leur âge, étaient immédiatement exterminés.

C’est au mois d’avril 1944, qu’avec ma mère et ma sœur, nous avons été déportées à Auschwitz. Après avoir passé une semaine à Drancy où tous les juifs de France étaient regroupés, nous avons été entassés, pendant trois jours terribles, dans des wagons à bestiaux plombés, pratiquement sans nourriture, sans eau et sans rien savoir de notre destination. Mon père et mon frère, eux aussi arrêtés, à Nice, comme nous, ont été déportés à Kaunas, en Lituanie, dans un convoi de 850 hommes. C’est le seul convoi parti de Drancy qui a été en Lituanie. Seuls une vingtaine de ces 850 hommes ont survécu. Mais du sort des autres, notamment de mon père et de mon frère, nous n’avons jamais rien su.

Nous sommes arrivées à Auschwitz en pleine nuit. Tout était fait pour nous terrifier : les projecteurs aveuglants, les aboiements des chiens des SS, les déportés en tenue de bagnard qui nous tiraient hors des wagons.

Le Dr Mengele, SS maître de la sélection, désignait alors, par un simple geste, ceux qui entreraient dans le camp et ceux qui, supposés fatigués, étaient dirigés vers les camions prévus pour les conduire directement vers les chambres à gaz. Par miracle, nous sommes toutes les trois entrées dans le camp, où nous avons été affectées à des travaux de terrassement, d’ailleurs le plus souvent inutiles. Il fallait seulement nous occuper, mais les SS veillaient à ce que ce travail de terrassement soit le plus pénible possible, et, lorsque nous ne prenions pas une pierre suffisamment grosse, nous étions sûrs que nous aurions les chiens pour nous mordre les talons.

Nous travaillions plus de douze heures par jour. Nous étions à peine nourries. Mais notre sort n’a pas été le pire. Au mois d’avril et mai 1944, 435 000 Juifs sont arrivés de Hongrie ; pour faciliter leur extermination, on avait prolongé la voie ferrée à l’intérieur du camp, au plus près des chambres à gaz ; dès leur descente des wagons, la plupart y étaient conduits. Pour nous qui les voyions arriver et savions ce qui les attendait, c’était une vision d’horreur. J’ai encore en mémoire ces visages, ces femmes portant leurs enfants, ces foules ignorantes de leur destin qui marchaient vers les chambres à gaz. J’étais dans un Block situé au premier rang tout proche de la rampe où arrivaient les trains. C’est ce que j’ai vu de pire. Nous qui pensions ne plus avoir de larmes, nous avons pleuré. Et aujourd’hui quand je pense à la déportation, chaque jour, je pense très souvent aux Hongrois.

Au mois de juillet, nous avons eu la chance, ma mère, ma sœur et moi, d’aller dans un petit camp où nous étions peu nombreux : aussi le travail et la discipline étaient moins durs. Nous y sommes restées jusqu’au 18 janvier 1945. Alors que déjà nous entendions les canons soviétiques et apercevions les lueurs du front, nous nous demandions si les SS nous tueraient avant l’arrivée des Russes, ou nous laisseraient sur place. Dès le 18 janvier au soir, nous avons quitté le camp, forcés de marcher, pendant plus de 70 kilomètres, sous la menace des fusils des SS : ce sont les « marches de la mort », où tant de nos camarades ont succombé. Après deux jours d’attente, à Gleiwitz, dans un immense camp où nous étions environ soixante mille, venus de toute la région, nous avons été entassés dans des wagons à ciel ouvert, traversant la Tchécoslovaquie, l’Autriche, puis l’Allemagne, avant d’arriver au camp de Bergen-Belsen, situé près de Hanovre. Dans ces wagons ouverts à tous les vents, la moitié presque étaient morts de froid et de faim.

A Bergen-Belsen, il n’y avait ni chambre à gaz, ni sélection ; mais le typhus, le froid et la faim y ont tué, en quelques mois, des dizaines de milliers de déportés que les nazis ne voulaient pas laisser sur place.

Enfin, le 15 avril, nous avons été libérés par l’armée britannique. Je revois encore la stupeur horrifiée des soldats qui, de leurs chars, découvraient les cadavres accumulés sur le bord de la route et les squelettes titubants que nous étions devenus. Nul cri de joie de notre part. Seulement le silence et les larmes. Je pensais à ma mère, qui était morte un mois plus tôt, d’épuisement et du typhus. Mais au cours de ces semaines qui ont suivi la Libération, faute de soins, beaucoup d’entre nous sont encore morts.

Libérées le 15 avril 1945, ma sœur et moi ne sommes rentrées en France qu’à la fin du mois de mai. Sans doute craignait-on en haut lieu que l’on risque d’introduire dans notre pays une épidémie de typhus.

Mais que dire du retour ?

D’abord sur le plan personnel je dirais que nous avions toujours espéré que ma sœur qui était dans la Résistance n’aurait pas été pas arrêtée. La veille de notre retour, j’ai appris qu’elle avait été déportée mais heureusement, rapidement j’ai su qu’elle avait survécu ; elle était même rentrée avant nous.

La guerre venait de finir, la France avait été libérée depuis des mois. Il y avait eu des procès contre ceux qui avaient collaboré avec les Allemands, mais la majorité des Français et le gouvernement voulaient oublier le passé. Personne n’avait envie d’entendre parler de la déportation, de ce que nous avions vu et vécu. Quant aux Juifs eux-mêmes qui n’avaient pas été déportés, c'est-à-dire, en ce qui concerne la France, les trois quarts d’entre eux, la plupart ne supportaient pas de nous entendre. D’autres préféraient ne pas savoir. Il est vrai que nous n’avions pas conscience de l’horreur de nos récits. C’est donc entre nous, les anciens déportés, que nous parlions du camp. Ces liens, dans la mesure où nous ne sommes plus très nombreux, ont subsisté toujours, et je dois dire qu’il y a entre nous des liens très particuliers. Mais des liens qui font que nous ne parlons pas de nos familles, nous ne parlons pas de notre vie d’aujourd’hui, mais toujours nous parlons du camp. Il nourrit notre esprit et je dirais presque notre bavardage, en employant ce mot, parce que de façon tout à fait extraordinaire, quand nous parlons du camp, nous sommes obligés d’en rire pour ne pas en pleurer.

La Shoah ne se résume pas à Auschwitz : elle a couvert de sang tout le continent européen. Processus de déshumanisation mené à son terme, elle inspire une réflexion inépuisable sur la conscience et la dignité des hommes, le pire est toujours possible.

Alors que nous avions fait le vœu, si souvent exprimé, du « plus jamais ça », nos mises en garde sont restées vaines. Après les massacres du Cambodge, c’est l’Afrique qui, depuis plus de dix ans, paie le plus lourd tribut à la folie génocidaire. Après le Rwanda, nous voyons, au Darfour, semer la mort et la désolation. C’est un bilan tragique : deux cents mille morts et presque deux millions de réfugiés chassés de chez eux. Nous le savons. Mais comment intervenir ? Comment mettre fin à cette barbarie ?

Après avoir pensé qu’il était peut être préférable de laisser l’OUA prendre en main la situation, il me semble que les Nations Unies, devraient, maintenant, intervenir. Je préside, depuis déjà quatre ans, le Fonds des victimes des crimes contre l’humanité mis en place par la Cour pénale internationale. Je m’interroge à La Haye sur ce qu’il est possible de faire pour arrêter ces crimes, ces violences, avec les déplacements dramatiques de population que cela entraîne. On sait que quelques ONG parviennent, en prenant de grands risques pour eux-mêmes, à secourir ces femmes et ces hommes ; mais c’est peu de choses par rapport à la souffrance et au désespoir de ces populations.

Je sais que c’est actuellement pour vous, Monsieur le Secrétaire général, le dossier prioritaire et je m’en réjouis.

Je ne peux m’empêcher d’évoquer à présent les nouveaux négationnistes qui nient la réalité de la Shoah et appellent à la destruction d’Israël. Nous savons combien désormais le danger d’un Iran nucléaire est inquiétant et combien il est urgent que ce pays puisse revenir au sein de la Communauté internationale, en se rangeant aux exigences des Nations Unies et en respectant le traité de non-prolifération des armes nucléaires, dont il est signataire.

La création d’un Etat palestinien aux côtés d’un Etat d’Israël, chacun vivant en paix dans ses frontières, au terme d’une négociation, devrait mettre fin aux campagnes menées contre l’existence d’Israël.

Au sein des représentants de l’Islam radical, les appels à la destruction d’Israël, terre ancestrale des Juifs depuis l’antiquité, devenu refuge des survivants et rescapés de la Shoah, m’inquiètent profondément. En prétendant que la Shoah est un mensonge forgé par les Juifs pour justifier la création d’Israël, ils ont ouvert une brèche pour justifier leur volonté de détruire cet Etat. Ce négationnisme utilisé à des fins purement politiques dont ceux qui le diffusent ne sont pas dupes, leur permet cependant, de trouver une justification à leur combat tendant à mettre fin à l’Etat d’Israël. Ce nouveau négationnisme m’inquiète profondément car il trouve un grand écho auprès d’esprits ignorants et fanatisés, et notamment, à cause des nouvelles technologies de communication, auprès des jeunes qui deviennent convaincus qu’effectivement la Shoah n’a jamais existé, cela malgré toutes les preuves. Nous espérons maintenant que l’ouverture et la publicité faite autour de l’héritage d’Arolsen permettra enfin de les convaincre, s’ils veulent bien croire aux archives.

Face à la question de la mémoire de la Shoah et à celle de l’existence de l’État d’Israël, la Communauté Internationale, comme nos États, doivent assumer leurs responsabilités. Ils doivent aussi prendre contre les autres génocides, qui doivent être identifiés et dont les victimes doivent être entendues, les mesures nécessaires. Ceux qui ont commis ou commettent des crimes de masse doivent être jugés et sanctionnés.

Je sais, Monsieur le Secrétaire général, combien ces situations vous tiennent à cœur. Je sais que vous vous êtes fermement engagé à trouver des solutions pour que les résolutions et les principes des Nations Unies soient enfin respectés, sur le terrain de tous les conflits.

Mais au-delà des Etats et des institutions, il reste la part de responsabilité qui incombe à chacun et je tiens à vous donner un exemple qui me tient à coeur. Le 18 janvier dernier, sur ma proposition, le Président de la République française, Jacques Chirac, a rendu, au Panthéon, hommage aux Justes de France. Les « Justes » sont ces milliers d’hommes et de femmes non juifs, honorés par l’Institut Yad Vashem de Jérusalem pour avoir, pendant la seconde guerre mondiale, sauvé des Juifs de la déportation. En France, 76 000 juifs ont été déportés, ils étaient 300.000, les trois quarts ont donc été sauvés. Ils le doivent à ces milliers de Français qui les ont aidés et qui ont incarné le courage, la générosité, la solidarité.

Si j’évoque les Justes, c’est parce que je suis convaincue qu’il y aura toujours des hommes et des femmes, de toutes origines et dans tous les pays, capables du meilleur. A l’exemple des Justes, je veux croire que la force morale et la conscience individuelle peuvent l’emporter.

En conclusion, et en me réjouissant que vendredi dernier, la résolution condamnant la négation de l’holocauste ait été aussi pleinement approuvée, je forme les vœux les plus ardents pour que cette journée décidée par les Nations Unies inspire à tous les hommes et femmes de par le monde, le respect de l’autre, le rejet de la violence, de l’antisémitisme, du racisme et de la haine, ainsi que de toutes les discriminations.

Solennellement, je souhaite vous redire que la Shoah, si elle est « notre » mémoire, elle est « votre » héritage.

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