Envoyé de l'ONU en Centrafrique : « Nous ne pouvons pas passer du rôle de protecteur à prédateur »

Le Représentant spécial du Secrétaire général pour la République centrafricaine, Parfait Onanga-Anyanga. Photo MINUSCA

16 mars 2016 – Le Représentant spécial du Secrétaire général pour la République centrafricaine et chef de la Mission intégrée multidimensionnelle de stabilisation des Nations Unies dans ce pays (MINUSCA), Parfait Onanga-Anyanga, occupe ce poste depuis l'été 2015, dans un contexte difficile pour le pays et la Mission onusienne.

M. Onanga-Anyanga a remplacé le général Babacar Gaye, qui a démissionné en août 2015 suite à des allégations d'abus sexuels commis par des Casques bleus de la MINUSCA.

Parfait Onanga-Anyanga apporte avec lui plusieurs années d'expérience qu'il a acquise dans le cadre des Nations Unies dans des régions affectées par des conflits, notamment en tant que Chef du Bureau des Nations Unies au Burundi (BNUB), et plus récemment en tant que Coordonnateur principal à l'échelle du système sur le Burundi, en plus de son rôle de Coordonnateur de la réponse du Siège de l'ONU à la crise causée par Boko Haram.

Ce peuple a envie de tourner la page

Lors d'un récent passage au siège de l'ONU à New York, il a rencontré le Centre d'actualités de l'ONU et la Radio des Nations Unies avec qui il a discuté des récentes élections en République centrafricaine, de la lutte contre l'impunité, et des mesures prises pour lutter contre les abus sexuels commis par des Casques bleus.

« Nous ne pouvons pas passer du rôle de protecteur à prédateur », a-t-il insisté, s'agissant des allégations visant les Casques bleus.

Centre d'actualités de l'ONU : La République centrafricaine vient de mener à bien ses premières élections depuis la crise qui a débuté fin 2012. Des élections avec un taux de participation important et qualifiées de crédibles et de pacifiques. Le Président élu Faustin-Archange Touadéra parle de nouvelle ère pour la République centrafricaine. Est-ce le début d'une nouvelle ère et quelle ambiance règne à Bangui et dans les régions en ce moment ?

Parfait Onanga-Anyanga : Je crois que le Président a raison. Il a bien lu l'espoir de son peuple. Ce peuple l'a montré tout au long de ce processus électoral qu'il a voulu paisible et absolument transparent. Ce peuple a envie de tourner la page. Et nous le voyons depuis cette élection confirmée par la Cour constitutionnelle. Je crois qu'il faut absolument appuyer les Centrafricains dans ce sens, le pays est prêt à tourner la page.

Centre d'actualités de l'ONU : Quelles sont les priorités et les prochaines étapes au lendemain de ces élections et pour 2016 ?

Parfait Onanga-Anyanga : Elles sont immenses. Les nouvelles autorités vont avoir l'appui de la communauté internationale, en tout cas de la MINUSCA et de tous les partenaires sur le terrain à travers ce qu'on appelle le G8-RCA, l'Union européenne, la Banque mondiale, la France, les Etats-Unis mais aussi la Communauté économique des Etats de l'Afrique centrale (CEEAC) et l'Union africaine, sans compter la médiation qui a accompagné le pays depuis le début de cette crise. Ce pays a d'énormes défis à relever. Le premier, la réconciliation nationale mais aussi la question de la sécurisation du pays, qui n'est pas seulement un défi militaire. C'est d'abord la volonté des Centrafricains de se retrouver autour d'un contrat social renouvelé, cette volonté de vivre ensemble. Et je crois que cela va être le grand défi de cette nouvelle administration, de rassurer toutes les parties du pays et de mettre en place une gouvernance qui sera fondée sur l'inclusivité plutôt que la marginalisation, qui a affecté tant de populations et qui a été je crois à la base de toutes les difficultés que le pays a connues.

Maintenant, il va y avoir la réforme du secteur de la sécurité mais aussi le désarmement. On a encore beaucoup trop de communautés armées au-delà des groupes armés eux-mêmes. Il va y avoir certainement l'épineux problème du retour des réfugiés qui ont quitté le pays à la suite de ces violences absolument déplorables, mais aussi celui des déplacés internes. Et toute la question de l'assistance humanitaire. On est dans un pays où la moitié de la population, 2,6 millions de personnes, vit en-dessous du seuil de pauvreté et a besoin d'une assistance humanitaire d'urgence. Donc, il y a énormément de défis. Je n'oublierai pas la question de la justice à travers la nécessité d'une justice transitionnelle, à la lutte contre l'impunité. Donc nous avons là un immense chantier qui attend les nouvelles autorités mais dans lesquelles elles peuvent compter sur l'appui le plus fort possible des Nations Unies et de la communauté internationale.

Centre d'actualités de l'ONU : S'agissant de la lutte contre l'impunité, quel va être le rôle de la MINUSCA et des cours internationales dans cette lutte ?

Parfait Onanga-Anyanga : Il y a une collaboration, un suivi constant de la CPI (Cour pénale internationale), une collaboration qui existe entre elle et les autorités nationales. Nous assistons également les autorités nationales à mettre en place cette cour criminelle spéciale sur un plan technique. Nous devons les aider en ce moment à identifier les magistrats internationaux qui feront partie du groupe de magistrats auquel participeront également des magistrats nationaux.

Avec les Centrafricains, nous avons fait ce travail qui était un travail essentiel d'assistance à l'élaboration de cette loi qui a établi cette cour. Et maintenant il y a tout ce qu'il faut faire en termes de plaidoyer, pour rassembler les immenses ressources qui seront requises pour faire fonctionner cette institution importante. C'est une assistance multiforme sur le plan technique mais que nous faisons également en collaboration avec d'autres partenaires bilatéraux importants de la République centrafricaine.

Centre d'actualités de l'ONU : Votre prédécesseur a dû démissionner en août 2015 suite à des allégations d'abus sexuels par des Casques bleus. Depuis de nouvelles allégations ont été faites et de nouvelles victimes identifiées. Quelles mesures avez-vous prises pour appliquer la politique de tolérance zéro rappelée par le Secrétaire général ?

Parfait Onanga-Anyanga : Ce qui a changé, c'est fondamentalement l'attitude des Nations Unies. Les nouvelles mesures prises par le Secrétaire général sont sans précédent. Des noms de pays sont cités, des contingents entiers sont renvoyés dans leur pays d'origine. Il y a une volonté beaucoup plus stricte aussi de suivre les cas d'allégations. Faire connaître la vérité, c'est rendre justice aux victimes et nous assurer qu'une fois que des enquêtes sont menées il y a un suivi, il y a une responsabilité, il y a des décisions de justice qui sont prises pour précisément punir ceux qui ont été identifiés comme des responsables de ces odieux crimes. C'est tout cela qui va désormais occuper la MINUSCA mais aussi les Nations Unies à travers les structures de la centrale.

Rompre le silence pour les victimes, c'est notre démarche

Notre attitude à la MINUSCA a été de dire qu'il faut avoir une démarche qui mette la victime au centre des préoccupations. Le soin apporté aux victimes lorsqu'elles ont malheureusement subi l'horreur de ces crimes, et surtout tout l'accompagnement, se fait à travers non seulement la MINUSCA mais toutes les agences qui sont sur place, l'UNICEF, le FNUAP. Nous travaillons ensemble pour nous assurer qu'on prenne soin des victimes lorsqu'elles ont connu ces crimes odieux. Mais il n'y a pas que cela. Le Secrétaire général propose l'établissement d'un fonds fiduciaire qui devrait recueillir un ensemble de contributions pour ne pas faire de la compensation mais de l'assistance à ces personnes dont les vies ont été détruites.

Ce qu'il faut faire aussi, c'est certainement d'abord aller aux racines de ce mal qui ronge cette société qui elle-même a été déstructurée par des années de violence, où tout le tissu social est absolument mis à mal. L'autorité familiale est absolument compromise. Nous allons nous engager avec les autorités centrafricaines pour que ces questions-là soient aussi perçues par les populations elles-mêmes comme des questions qui ne sont pas acceptables et pour lesquelles il faudrait avoir une tolérance zéro, contre la complaisance mais aussi contre l'impunité.

Nous avons lancé, ce qui n'était pas fait ailleurs, des patrouilles pour justement contrôler nos propres troupes et nous assurer que, dans les heures où elles ne sont pas occupées aux missions de protection des populations civiles, elles se tiennent dans les casernes, pour que nous puissions avoir un meilleur contrôle. Ce que ce problème pose est un problème beaucoup plus grave de discipline, pas seulement de comportement mais de commandement de nos troupes.

Et ce sont sur toutes ces choses-là que nous sommes en train de travailler. Evidemment, en partenariat avec les pays d'origine de ces troupes car nous n'avons malheureusement pas la responsabilité de juger ces troupes lorsqu'elles sont identifiées comme ayant causé ces crimes odieux. Le Secrétaire général vient de proposer dans son rapport que l'on ait la possibilité d'avoir des cours martiales qui soient établies sur le terrain avec la capacité que nous aurons désormais d'identifier assez rapidement les indices qui permettront d'établir la responsabilité des auteurs. Ce qu'il faut dire c'est que cette mission qui nous a été confiée en Centrafrique mais aussi ailleurs, c'est une mission noble, la mission qui est de protéger les populations civiles. Et je crois qu'il faut le dire et le redire, nous ne pouvons pas passer du rôle de protecteur à prédateur.

Nous avons dit que nous allons absolument appliquer une politique de la transparence totale. Nous avons invité les populations à communiquer. Des numéros verts vont être distribués et portés à la connaissance des populations pour que ces populations communiquent. Moi ce que j'ai dit à ces populations c'est deux choses. Il faudrait que nous soyons partenaires dans la lutte contre ces horreurs. Autrement dit si ces populations voient quelque chose qu'elles nous disent ce qu'elles ont vu, nous ne sommes plus dans cette ère du silence. Rompre le silence pour les victimes, c'est notre démarche. La deuxième chose c'est que malheureusement en raison du poids de la tradition et des stigmas culturels, les victimes sont stigmatisées par leur propre communauté et chassées loin du lieu familial. Et c'est cela qu'il faut absolument éviter et sur quoi il nous faut travailler avec un accent particulier sur la protection des populations victimes de ces crimes.

C'est un défi immense et nous le faisons en partenariat avec les Etats qui nous envoient des troupes. Nous ne voulons pas stigmatiser des pays entiers. Mais nous disons ceci : il faudrait désormais que nous arrivions à une situation dans laquelle lorsqu'un crime est commis à l'extérieur, nous parlons de crime parce qu'il s'agit d'abus commis contre des enfants qui sont mineurs et donc cela est inacceptable. Et donc lorsque nous sommes dans des situations comme celles-ci, le réflexe ancien d'une solidarité négative, à savoir un esprit de corps qui visait justement à protéger ceux qui dans les différents contingents avaient commis ces horreurs, doit prendre fin. Il y a une obligation pour les pays qui mettent à disposition ces troupes de s'assurer que le crime commis sur le lieu d'opération soit traité également comme un crime dans le pays d'origine. Et c'est donc dans ce partenariat responsable que nous voulons entrer avec les pays contributeurs de troupes pour que nous prenions ensemble soin de protéger les populations victimes de tous les crimes que nous connaissons.

Suite aux élections présidentielles réussies en République Centrafricaine, le Représentant spécial du Secrétaire général de l'ONU pour le pays, Parfait Onanga-Anyanga, s'est rendu au Siège des Nations Unies, à New York, où il a rencontré à cette occasion le Centre d'actualités de l'ONU et la Radio des Nations Unies. Credit : ONU

Centre d'actualités de l'ONU : Est-ce que ces allégations ont affecté la perception de la MINUSCA et de l'ONU de façon palpable sur le terrain ?

Parfait Onanga-Anyanga : Cela est normal. Je crois que les populations peuvent à un moment donné ne pas comprendre que des troupes qui ont été envoyées pour les protéger en font des proies. Cela est inacceptable et je crois que les populations peuvent avoir un ressentiment à l'endroit des éléments de la MINUSCA qui seraient impliqués dans ces horreurs.

Seulement et c'est peut-être la bonne nouvelle, toutes les fois qu'il y a une base de la MINUSCA quelque part, les populations déplacées vont naturellement et spontanément s'établir autour de ces camps. Parce que les populations savent que c'est notre vocation première de les protéger. Elles viennent naturellement vers nous. Mais c'est souvent des populations qui sont déjà fragilisées, très vulnérables. Voilà pourquoi j'insiste pour dire que la réponse justement à la protection de ces populations va au-delà du sécuritaire et du militaire. J'ai invité toute la famille des Nations Unies, en République centrafricaine, l'équipe pays aussi, pour que nous puissions répondre aux besoins de base de ces populations, pour que nous puissions nous assurer que ces populations qui sont déjà si vulnérables et si frappées par le sort ne se sentent pas contraintes et forcées de se vendre pour un bout de pain. C'est cela, cette horreur qu'il nous faut absolument éviter.

Centre d'actualités de l'ONU : Quel est l'aspect le plus difficile de votre travail aujourd'hui, votre plus grand défi ?

Parfait Onanga-Anyanga : Je ne crois pas que la question dont nous venons de parler soit une question secondaire. Elle fait partie de notre mandat, qui est un mandat multiforme, multidimensionnel, qui vise précisément à apporter une réponse qui soit globale, holistique, aux besoins, aux problèmes de la Centrafrique. Nous nous réjouissons aujourd'hui des pas qui ont été réalisés. Nous voulons surtout éviter que nous soyons distraits par ces questions aussi fondamentales qui touchent à la dignité de l'humain. Nous allons les traiter avec abnégation et détermination. Nous sommes convaincus que nous tenons le bon bout, nous sommes convaincus qu'en restant transparent sur cette question, en restant absolument ferme nous réussirons à tourner la page. Nous réussirons précisément à faire en sorte que ce pour quoi nous sommes dans ce pays soit l'essentiel de notre mission et nous allons la réaliser avec détermination. Je suis absolument confiant sur le fait que tout concourt à faire en sorte que nous puissions réussir dans cette mission.

Centre d'actualités de l'ONU : Qu'est-ce qui vous donne le courage pour aller de l'avant ?

Parfait Onanga-Anyanga : C'est d'abord les Centrafricains, ces populations centrafricaines avec lesquelles je suis en contact régulièrement quand je quitte Bangui pour aller à l'intérieur du pays, de voir leur enthousiasme, auquel j'ai personnellement assisté lors du vote du 13 décembre, du 30 décembre, du 14 février, des populations enthousiastes qui n'avaient rien d'autre que leurs cartes d'électeur et l'espoir immense de reconstruire leur pays. C'est cela qui me recharge pour aller de l'avant dans cette mission absolument exaltante.


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