Burundi: deux experts appellent à suspendre la privatisation de la filière café, encouragée par la Banque Mondiale

Le Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter. Photo: ONU/Jean-Marc Ferré

18 avril 2013 – Deux experts indépendants de l'ONU ont appelé jeudi à la suspension du programme de privatisation de la filière café burundaise encouragée par la Banque Mondiale, en attendant la conclusion d'une étude d'impact complète de la réforme sur les droits humains.

« Au Burundi, le troisième pays le plus pauvre au monde, les revenus issus de la culture du café font, pour une grande partie de la population, la différence entre faim et sécurité alimentaire. Malgré cela, le pays est en train de réformer la filière café d'une manière qui risque de déstabiliser les moyens de subsistance d'un grand nombre de petits producteurs », expliquent dans un communiqué de presse le Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l'alimentation, Olivier De Schutter, et l'Expert indépendant sur la dette extérieure et ses effets sur les droits de l'homme, Cephas Lumina.

Les revenus du café représentent 80% des revenus d'exportation du pays. 55% de la population, soit 750.000 familles, dépendent de cette culture, dont une majorité de petits paysans. Près de deux tiers des Burundais vivent sous le seuil de pauvreté et 60% souffrent de malnutrition chronique.

« Les populations vulnérables ne doivent pas être prises en otage par les politiques ratées du passé », affirment les experts, en se référant aux politiques d'ajustement structurel qui encourageaient les pays en développement à privatiser les entreprises publiques, en particulier dans les années 1980 et 1990.

En 2007, lors de la planification de la privatisation de la filière, le Président burundais déclarait que le café appartenait aux producteurs tant qu'il n'était pas exporté, un arrangement permettant de gérer partiellement la filière et d'avoir des droits sur 72% des revenus issus des ventes de café sur les marchés internationaux.

Cependant, le gouvernement burundais s'est orienté en 2008-2009 vers une privatisation complète de la filière, apparemment sous la pression de la Banque Mondiale, dont le soutien à des programmes de santé publique aurait été lié aux réformes dans le secteur du café. Des stations de lavage du café ont ensuite été vendues à des acteurs privés, entraînant des impacts potentiellement négatifs pour les revenus des producteurs, y compris en termes de volatilité.

« Il y a des signes inquiétants qui montrent que les intérêts des producteurs de café n'ont pas été pris en compte dans le processus de réforme malgré l'ouverture des organisations de caféiculteurs à une réforme de la filière qui leur permettrait de monter dans la chaîne de valeur », ont souligné MM. De Schutter et Lumina.

Moins de 5% du café burundais a été transformé à l'intérieur du pays en 2009, les opérations créant le plus de valeur ajoutée ayant lieu à l'étranger. Une réforme de la filière qui permettrait aux coopératives de producteurs de café de capter une plus grande partie de la valeur du café serait donc souhaitable : elle augmenterait la contribution de la production caféière à la réduction de la pauvreté et au développement rural.

« Les États ne doivent pas confondre leurs priorités avec celles des entreprises », rappellent les experts. « Des acteurs institutionnels comme la Banque Mondiale doivent soutenir les États dans leurs tentatives de réformer des secteurs économiques importants, mais selon des modalités qui n'exposent pas les paysans vulnérables aux aléas des marchés ».

Tout en saluant la bonne volonté du gouvernement burundais et de la Banque Mondiale à coopérer avec eux, les experts ont exprimé leur préoccupation quant au fait que, après six mois d'échanges, l'information qui leur est fournie par la Banque Mondiale reste limitée et manque de transparence, et qu'elle ne reconnaît pas la réalité des désaccords entre elle et le gouvernement burundais. « Nous attendons une pleine coopération de la part de la Banque Mondiale avec les experts du Conseil des droits de l'homme des Nations Unies », ont-ils déclaré.

« Nous regrettons que la Banque continue de considérer qu'elle n'est pas tenue de prendre en compte les droits de l'homme dans ses processus de décision alors que les politiques qu'elle recommande ont des impacts très concrets sur les droits et les moyens d'existence des caféiculteurs », ont insisté les experts.

Selon eux, les statuts de la Banque n'excluent pas la prise en compte des droits de l'homme. « Dans des circonstances appropriées, telles que celles-ci, le droit international impose à la Banque une obligation de prendre en compte les implications de ses activités sur les droits de l'homme », ont ajouté les deux experts.


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