Violences faites aux femmes : prévention, protection et autonomisation en Haïti

Une des 489 femmes de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti en charge d’assurer la protection des femmes contre les violences sexuelles. Photo: Hadrien Bonnaud

11 janvier 2012 – C’est une réplique méconnue du tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui a fait plus de 200.000 morts en Haïti. L’affaissement brutal de l’Etat a engendré une situation de chaos impitoyable pour les plus faibles. Entre les décombres des quelques 80.000 édifices effondrés, 1,5 million de personnes ont été jetées à la rue en à peine 55 secondes de secousses. Près de deux ans après le drame, plus de 650.000 personnes vivent toujours dans des camps de fortunes, souvent dans des conditions insoutenables.

Si l’élection au mois de mai dernier d’un nouveau président, Michel Martelly, suscite l’espoir d’un nouvel élan pour le pays, les nouvelles autorités sont confrontées à une situation volatile. Nombre d’organisations non gouvernementales et d’agences des Nations Unies sont sur le point de clore leurs opérations d’urgence déployées au lendemain du séisme. La transition de projets d’aide d’urgence à des programmes de développement représente un véritable casse-tête pour assurer le minimum vital aux centaines de milliers de déplacés.

L’ONU a déployé plus de 12.000 éléments militaires et policiers pour assurer la sécurité des plus des quelques 650.000 déplacés.

Parmi ces déplacés, les femmes, confrontées à la multiplication d’agressions sexuelles et des violences domestiques, restent particulièrement vulnérables. Les conditions de vie précaire dans les camps facilitent les agressions sexuelles et l’impunité dans un pays qui peine à se relever du tremblement de terre.

Malgré les difficultés, les langues commencent à se délier constate Celia Romulus, chargée de projet à l’ONU Femmes, l’agence qui coordonne la lutte contre les violences faites aux femmes pour l’ensemble du système des Nations Unies. « Il faut savoir que nous sommes face à des situations dramatiques avec des jeunes filles violées en plein après-midi sous leur tente ou des enfants en bas âge violés », déplore la jeune femme. Forts de plus de 8.800 Casques bleus, de 1.244 policiers de l’ONU (UNPOL) et de 2.337 officiers de police des unités de police constituées (FPU), les Nations Unies ont renforcé les patrouilles dans les camps pour lutter contre les violences et les agressions sexuelles, crimes particulièrement complexes à identifier, à traiter et à sanctionner.

Renforcer la sûreté dans les camps

Raymond Lamarre, porte-parole de la Police de l’ONU (UNPOL) en Haïti en visite dans le camp Jean Marie Vincent, le plus grand camp de la capitale haïtienne.

Jean Marie Vincent est le plus grand camp de Port-au-Prince, il compte plus de 50.000 personnes. Situé à côté de Cité Soleil, l’un des quartiers les plus pauvres et les moins sûrs de la capitale Port-au-Prince, le camp s’étend sur plusieurs hectares au milieu de la ville. Le porte-parole de la police (UNPOL) de l’ONU en Haïti, Raymond Lamarre, l’affirme sans détour, « les gangsters de Cité Soleil commettent des actes de délinquance, puis viennent se réfugier dans le camp de déplacés où il est plus difficile pour nous et pour la Police nationale haïtienne (PNH) de les traquer ».

Pour dissuader ces criminels, la police onusienne tente de concentrer ses efforts sur les alentours et les points d’entrée du camp. « L’intensification des patrouilles autour du camp permet de diminuer les opportunités de crimes et de délits et de renforcer la sécurité pour les déplacés», note le policier.

Ainsi « nous avons identifié que les latrines étaient particulièrement risquées la nuit pour les femmes. C’est pourquoi nous avons décidé d’installer des éclairages près de ces lieux où rodaient les agresseurs sexuels », explique M. Lamarre. Une mesure qui a permis de considérablement réduire le nombre d’agressions sexuelles.

Afin de limiter les agressions sexuelles pendant la nuit lorsque les femmes se rendent aux toilettes, l’ONU a installé des panneaux solaires qui permettent d’éclairer le site.

Pour autant, à l’intérieur du camp, la violence est toujours présente: « pour la première fois, les policiers de l’ONU ont été pris pour cible », s’inquiète l’officier Claude Mercier, en charge de l’enquête. « Hier, des coups de feu ont éclaté dans le camp. Nous avons immédiatement déployé une équipe d’UNPOL en direction des échanges de tirs. L’un des policiers a été grièvement blessé et le délinquant a pris la fuite. Le cadavre d’un civil a été retrouvé non loin du lieu de l’altercation », raconte le policier. 

Avec deux commissariats pour une population de 50.000 personnes, les officiers d’UNPOL reconnaissent que la sécurisation totale du camp prendra du temps. Le départ imminent de nombreuses organisations humanitaires, conjugué aux manques de moyens de la police nationale, rendent la situation volatile. Pour M. Lamarre, l’une des solutions consiste à tisser des liens de confiance avec les populations vivant dans les campements.

« Nous ne sommes pas parfaits. Nous avons besoin d’échanger davantage avec la population, de tisser des liens, d’entrer presque en symbiose avec les communautés. Nous sommes là pour semer la confiance pas la méfiance. J’ose penser que nous sommes générateurs d’espoir et de changements pour la population », explique-t-il.

Situé au milieu de Port-au-Prince, le camp de Jean Marie Vincent est le plus grand camp de la ville et compte 50.000 personnes.

Situé au milieu de Port-au-Prince, le camp de Jean Marie Vincent est le plus grand camp de la ville et compte 50.000 personnes.

Le camp étant un ancien aérodrome, les déplacés vivent au milieu de carcasses d’aéronefs dans des conditions sanitaires précaires.

Le camp étant un ancien aérodrome, les déplacés vivent au milieu de carcasses d’avions et d’hélicoptères dans des conditions sanitaires précaires.

Les  8.800 Casques bleus, 1.244 policiers de l’ONU (UNPOL) et 2.337 officiers de police assurent la sécurité de l’ONU.

Les 8.800 Casques bleus, 1.244 policiers de l’ONU (UNPOL) et 2.337 officiers de police assurent la sécurité de l’ONU.

Erigé depuis le 12 janvier 2010, date du séisme, le camp est aujourd’hui devenu une véritable ville avec sa boulangerie.

Erigé depuis le 12 janvier 2010, date du séisme, le camp est aujourd’hui devenu une véritable ville avec sa boulangerie.

Dans certains endroits du camp, les habitants ont transformé leurs tentes en abris de fortune faits de taule ondulée et de matériau de récupération.

Dans certains endroits du camp, les habitants ont transformé leurs tentes en abris de fortune faits de taule ondulée et de matériaux de récupération.

Les enfants sont les plus affectés par les conditions de vies dans les camps.

Les enfants sont les plus affectés par les conditions de vie dans les camps.

Appelée Minustah, inspirée de la mission de l’ONU, cette petite fille de 2 ans a vécu presque la totalité de sa vie dans un camp.

Appelée Minustah, inspirée du nom de la mission de l’ONU, cette petite fille de 2 ans a vécu presque la totalité de sa vie dans un camp.

Il n’est pas rare de voir trois générations d’une même famille habiter le même abri de fortune : la grand-mère, la mère et la petite fille qui est née dans le camp de Jean Marie Vincent.

Il n’est pas rare de voir trois générations d’une même famille habiter le même abri de fortune : la grand-mère, la mère et la petite fille qui est née dans le camp de Jean Marie Vincent.

Les femmes sont également particulièrement vulnérables, les violences sexuelles et domestiques dans les camps sont un fléau que l’ONU tente d’endiguer.

Les femmes sont également particulièrement vulnérables, les violences sexuelles et domestiques dans les camps sont un fléau que l’ONU tente d’endiguer.

Sous la surveillance des Casques bleus, une femme vend de la nourriture devant son logement de fortune.

Sous la surveillance des Casques bleus, une femme vend de la nourriture devant son logement de fortune.

Malgré les conditions sanitaires précaires, les enfants marchent pieds nus.

Malgré les conditions sanitaires précaires, les enfants marchent pieds nus.

Le camp est traversé par un canal devenu un égout à ciel ouvert.

Le camp est traversé par un canal devenu un égout à ciel ouvert.

L’absence d’infrastructures d’assainissement favorise la propagation de maladies.

L’absence d’infrastructures d’assainissement favorise la propagation de maladies.

Les agences humanitaires de l’ONU et leurs partenaires ont doté le camp de plusieurs points d’eau potable.

Les agences humanitaires de l’ONU et leurs partenaires ont doté le camp de plusieurs points d’eau potable.

Au total, l’ONU compte 489 femmes sur 12.381 éléments déployés.

Au total, l’ONU compte 489 femmes sur 12.381 éléments déployés.

Une des 108 policières du contingent bangladeshi de la police de l’ONU.

Une des 108 policières du contingent bangladeshi de la police de l’ONU.

La féminisation des effectifs des Casques bleus permet de nouer des relations de confiance avec les populations et les femmes en particulier et d’améliorer la lutte contre les violences sexuelles.

La féminisation des effectifs des Casques bleus permet de nouer des relations de confiance avec les populations et les femmes en particulier et d’améliorer la lutte contre les violences sexuelles.

Raymond Lamarre, porte-parole de la police de l’ONU et l’un de ses officiers tentent à chaque patrouille de tisser des liens de confiance avec les communautés déplacées.

Raymond Lamarre, porte-parole de la police de l’ONU et l’un de ses officiers tentent à chaque patrouille de tisser des liens de confiance avec les communautés déplacées.

Pour Marilyn Coté, policière de l’ONU, « nous sommes un jour sollicité pour assurer la sécurité et le lendemain nous sommes psychologue, c’est le quotidien dans les camps ».

Pour Marilyn Coté, policière de l’ONU, « nous sommes un jour sollicité pour assurer la sécurité et le lendemain nous sommes psychologue, c’est le quotidien dans les camps ».

Au total, plus de 12.000 éléments militaires et policiers sont déployés afin

Au total, plus de 12.000 éléments militaires et policiers sont déployés afin

… d’œuvrer au relèvement d’Haïti.

… d’œuvrer au relèvement d’Haïti.

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Briser la loi du silence, rétablir la confiance

A l’horreur des sévices, vient s’ajouter un sentiment d’impunité pour les auteurs de crimes sexuels. Car ces agresseurs sont souvent des voisins ou des connaissances des victimes, ce qui fait craindre des représailles pour les victimes qui dénonceraient ces violences. Pour briser la loi du silence, la Police de l’ONU en Haïti a mis en place une Unité Genre, composée de 20 policiers, dont 15 femmes, spécialement dédiée à la prévention et à la lutte contre les violences sexuelles dans les camps.

« Nous tissons des relations de confiance avec les populations, ce qui permet aux femmes victimes de venir nous parler dès qu’un incident a été perpétré », affirme l’Adjoint de l’Unité Genre de la Police de l’ONU, Nedea Valentin. L’expérience des officiers de l’ONU a démontré que les victimes de violences sexuelles se confiaient plus facilement aux femmes policières.

Dès qu’un abus est identifié, c’est-à-dire dès qu’une femme ou un enfant vient se plaindre à l’équipe, les policières lancent immédiatement le protocole de prise en charge. D’abord en faisant « constater l’agression par un médecin dans les 72 heures », à l’hôpital ou dans un des centres de santé tenu par Médecins sans frontières (MSF). Puis en « enquêtant et en travaillant sur le suivi judiciaire » afin d’interpeller les auteurs de violences sexuelles. Les femmes de l’équipe vont jusqu’au tribunal ou devant le juge de paix « afin d’aider les victimes à plaider leur cause », précise-t-il. Un suivi psychologique est aussi engagé pour soutenir les victimes.

Pour éradiquer les violences faites aux femmes, l’Unité Genre se rend tous les jours par équipe de quatre dans les différents camps de la ville, rassemble les femmes et mène des actions de sensibilisation. On y parle lutte contre les violences sexuelles et contre les violences domestiques mais également autonomisation économique, lutte contre la pauvreté et planning familial. L’un des postulats assumé de l’équipe est de considérer les violences domestiques ou sexuelles comme un dommage collatéral de la violence économique et sociale auxquelles les femmes sont exposées.

Entretien avec Nalidjata Soumahoro, Policière de l’ONU en Haïti, Unité Genre.

Au cours d’une action de sensibilisation auprès des femmes le camp de la Primature, - qui est en fait l’ancien emplacement des jardins de la résidence du Premier ministre –, la conversation dévie très vite sur le coût des denrées de première nécessité.

Les femmes se plaignent du prix « de l’huile, du riz, des haricots ». « Tout a augmenté après le goudou goudou » - le nom donné au séisme qui évoque le bruit des secousses de la terre -, déplore une jeune mère. Sans se démonter,  Nalidjata Soumahoro, de l’Unité Genre de la Police de l’ONU, présente l’intérêt du système de la « tontine », un système de coopérative fondé sur la mutualisation communautaire de l’épargne :

« Chaque semaine, une quinzaine de femmes ou plus peuvent se réunir et apporter chacune une somme d’argent. Chaque semaine l’une d’entre elles prend l’ensemble de l’argent pour débuter un petit commerce : la vente de mangues, d’oranges etc. Puis la semaine d’après, une autre prend l’argent pour, à son tour, faire un petit commerce ! Et ainsi de suite, chacune aura eu l’argent nécessaire pour débuter un commerce et vous serez indépendante ! », explique Nalidjata devant le groupe de femmes.

Fredrik Bjerkeborn, chef par intérim de la Police de l’ONU en Haïti.

Pour Fredrik Bjerkeborn, le Commissaire adjoint de la Police de l’ONU en Haïti, « l’approche de la police de l’ONU sur les questions de genre contribue favorablement au changement de mentalités dans les communautés », tout en concédant « que le chemin vers l’égalité homme/femme prendra du temps, car c’est un processus long et profond au sein de la société ».

L’une des mesures phares mise en œuvre ces dernières années dans les opérations de maintien de la paix est de féminiser les effectifs. Le contingent bangladeshi de la police de l’ONU en Haïti compte 108 femmes et, fait rare, est dirigé également par une femme la Commissaire Sahely Ferdous.

Mais au-delà d’une simple mission de sécurité, la présence des femmes dans la police onusienne est la preuve par l’exemple que les femmes peuvent occuper des positions de pouvoir, ce qui véhicule l’idée d’une égalité possible entre hommes et femmes. Avec 489 femmes policiers et militaires au sein de la Police de l’ONU et de la MINUSTAH, la féminisation des effectifs gagne incontestablement du terrain.

« L’une des clés est de former la PNH à prendre en compte les problèmes liés au genre. Nous dispensons des formations spécifiquement sur la prévention des violences sexuelles. Nous leur expliquons la situation des femmes dans les camps, nous les préparons à répondre aux questions que les femmes en danger ou abusées pourraient leur poser et à mettre en œuvre un protocole d’actions pour agir immédiatement », explique M. Bjerkeborn.

Entretien avec Commissaire Sahely Ferdous, Police de l’ONU en Haïti.

La Police de l’ONU souhaite également « créer des pièces spécialement destinées à créer un environnement sécurisé pour que les victimes de violences sexuelles puissent être écoutées dans l’intimité », souligne-t-il.

L’autonomisation des femmes

Protéger et prendre en charge les femmes n’a de sens que si elles sont autonomisées c’est-à-dire si leurs capacités et leurs opportunités sont décuplées. C’est en tout cas l’ambition de l’ONU Femmes, la toute jeune agence créée en 2011, dont les projets placent les femmes comme actrices et expertes de leur propre avenir. L’une des initiatives mise en œuvre permet aux femmes de se réapproprier peu à peu des zones rendues anxiogènes par les violences. « Nous essayons de traiter ce qui leur fait le plus peur : les violences dans les espaces publics », explique la Chargée de projet, Célia Romulus.

L’objectif est de reconquérir l’espace public en s’appuyant sur ces femmes autonomisées et indépendantes. « L’idée, c’est de rendre les femmes expertes en sécurité dans leur environnement », affirme Mme Romulus. Pour cela, les animateurs locaux partenaires de l’ONU Femmes effectuent des marches exploratoires dans les quartiers, empruntant les chemins fréquentés par les femmes, ceux qui mènent à l’école, au marché ou à la pompe à eau. A chaque tronçon parcouru, les femmes notent « le manque d’éclairage » à des emplacements stratégiques ou demandent « une présence policière » dans les rues les plus risquées.

Sheila Laplanche, Spécialiste en communication du bureau de l’ONU Femmes en Haïti.

Une vigilance citoyenne qui donne des résultats encourageants : les femmes sont de plus en plus nombreuses à dénoncer leurs agresseurs. Lorsque « nos équipes mobiles arrêtent un suspect, brisent le silence en recueillant une plainte, on démontre que ces violences sexuelles sont inacceptables, cela donne du sens à notre travail », explique Sheila Laplanche, Spécialiste en communication du bureau de l’ONU Femmes en Haïti.

« A terme nous voulons appuyer l’Etat à mettre en place une loi cadre sur la violence faites aux femmes, encourager la participation des femmes à la vie politique et mettre en place des projets de microcrédits destinés spécialement aux femmes victimes de violences », explique-t-elle.

Célia Romulus souligne pour sa part que les projets de l’ONU Femmes, favorisant « une écoute sensible » ont permis aux femmes de prendre la parole plus facilement au lendemain du séisme. « Très souvent, avant de parler directement de violences sexuelles, les victimes parlent d’abord du traumatisme du tremblement de terre. Puis dans un second temps, une fois la confiance établie et ce premier traumatisme exprimé, elles abordent les agressions et les violences dont elles ont été victimes ». En plaçant au centre des programme un processus d’écoute et de prise de parole, certaines femmes ont pu « très vite débuter un travail de rétablissement et de reconstruction », estime Mme Romulus.

Ce type d’initiative, qui personnalise le soutien, est venu compléter l’assistance massive déployée par l’ensemble des agences humanitaires des Nations Unies au lendemain du séisme. « Par le simple fait d’être là, au milieu des débris, capables d’écouter, on nous a remercié d’avoir écouté et de rendre, par l’écoute, leur dignité aux victimes », explique Célia Romulus avec émotion. Car « lorsqu’il s’agit de violences sexuelles, il n’y a pas de degré dans le pire », conclut Sheila Laplanche.


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