ENTRETIEN : « Je crois que le pays est à un stade très difficile de son développement ... mais parallèlement, il y a de l’espoir » — l’envoyé de l’ONU en Iraq, Jan Kubis

Jan Kubis, le Représentant spécial du Secrétaire général et chef de la Mission d’assistance des Nations Unies pour l’Iraq (MANUI), devant le Conseil de sécurité (juillet 2015). Photo ONU/Loey Felipe

14 août 2015 – Six mois après la nomination de Jan Kubis en tant que Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU pour l’Iraq, le ressortissant slovaque et son équipe se trouvent confrontés à des défis considérables, à l’instar du pays.

Le gouvernement iraquien éprouve en effet de grandes difficultés à rallier le soutien de l’ensemble des formations politiques et communautés ethniques du pays, précisément au moment où, selon le Représentant spécial, l’unité nationale est plus que nécessaire pour venir à bout de l’Etat islamique d’Iraq et du Levant (EIIL), également appelé Daech, qui occupe toujours un tiers du territoire.

Dans le même temps, les violations systématiques des droits de l’homme perpétrées par le groupe terroriste ont entraîné une forte augmentation du nombre de personnes déplacées internes, dont les besoins humanitaires augmentent chaque jour, alors même que l’attentioLe pays est un rare exemple de démocratie dans la région. Le gouvernement actuel est issu d’élections démocratiques.n des bailleurs de fonds internationaux se porte sur de nombreuses autres crises à travers le monde.

Suite à une récente réunion d’information au Conseil de sécurité de l’Organisation, à New York, M. Kubiš a fait part au Centre d’actualité des Nations Unies de ses vues sur l’évolution de la situation en Iraq, y compris la nécessité, selon lui, de veiller à ce que les trois millions de déplacés actuels soient en mesure de retourner dans leurs foyers, l’importance pour la communauté internationale de continuer à soutenir la lutte du gouvernement contre l’EIIL et sa foi dans les institutions démocratiques du pays.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous êtes à la tête de la Mission d’assistance des Nations Unies pour l’Iraq (MANUI) depuis février 2015. Quelle est votre sentiment sur la situation actuelle en Iraq ?

Jan Kubis : Eh bien, je crois que le pays est à un stade très difficile de son développement, en particulier depuis l’assaut de Daech [qui a permis au groupe terroriste d’occuper environ un tiers du territoire iraquien depuis un peu plus d’un an]. C’est une situation très complexe, marquée par de multiples influences, à la fois dans le pays et dans la région. Mais parallèlement, il y a de l’espoir ; il y a du potentiel. C’est la raison pour laquelle je crois que le peuple et le gouvernement iraquiens ainsi que les membres de la communauté internationale qui les soutiennent peuvent vaincre Daech et atteindre un niveau de développement qui contribuera à la stabilité, la sécurité et la prospérité du pays.

Centre d’actualités de l’ONU : Quelle est la nature de l’assistance apportée par la MANUI et à quels défis la Mission est-elle confrontée?

Jan Kubis : En tant que Mission, nous sommes confrontés à de nombreux défis, pour la simple raison que le pays lui-même est confronté à de nombreux défis. Nous intervenons dans divers domaines, y compris sur le plan humanitaire, principalement pour soutenir les personnes déplacées. Le pays compte aujourd’hui près de 3,1 millions de personnes déplacées, et l’ONU est au cœur de la réponse et des efforts déployés pour leur porter assistance, aux côtés du gouvernement. Nous commençons également à soutenir les personnes déplacées qui retournent dans leurs lieux d’origine après que les zones ont été libérées de Daech. Il s’agit là d’une lourde tâche, et qui est malheureusement sous-financée. Par conséquent, une part importante de mon travail en tant que Représentant spécial de l’ONU consiste à tenter d’obtenir un soutien financier pour le gouvernement iraquien et les efforts humanitaires entrepris par l’ONU pour aider les personnes déplacées et d’autres personnes dans le besoin.

Un autre aspect de la Mission a également trait aux « bons offices » [définis dans les Conventions de La Haye du 29 juillet 1899 et du 18 octobre 1907 comme « l’intervention d’une tierce puissance qui juge bon d’offrir son entremise pour faire cesser un litige entre deux États, ou qui est invitée à le faire par l’un ou les deux États en conflit »] afin d’obtenir un soutien en faveur des programmes développés par le gouvernement iraquien, essentiellement parce que ces programmes contiennent des éléments qui sont importants pour le renforcement du dialogue politique et la poursuite d’une réconciliation nationale historique. Nous essayons d’y parvenir en entretenant un dialogue avec différents représentants politiques qui, à l’instar de la population du pays, appuient le gouvernement, mais aussi avec les différents groupes d’opposition basés à l’extérieur du pays, parce que nous croyons que seul un effort global et exhaustif permettra aux diverses composantes et minorités du pays d’obtenir l’égalité.

Les droits de l’homme sont un autre domaine d’intervention majeur pour la MANUI, notamment les droits des femmes, des enfants et des minorités. C’est est une part extrêmement importante de notre travail. Des membres dévoués de notre équipe travaillent dans ce domaine et suivent de près l’évolution de situations spécifiques des droits de l’homme partout dans le pays. Et nous travaillons également avec le gouvernement et d’autres institutions sur cet aspect.

Sans oublier les objectifs à long terme pour l’ONU et le pays, et notamment le développement économique et social. Nous essayons donc de rester engagés dans ces domaines.

Enfin, un autre aspect de notre travail a trait à la mobilisation régionale afin d’obtenir le soutien des pays voisins en faveur du gouvernement de l’Iraq et du peuple iraquien.

Centre d’actualités de l’ONU : De quels atouts le pays dispose-t-il pour relever ses différents défis?

Jan Kubis : Je crois que nous ne devrions pas seulement regarder quelle est la situation en Iraq, mais aussi dans les pays qui l’entourent. Le pays est un rare exemple de démocratie dans la région. Le gouvernement actuel est issu d’élections démocratiques. Vous pouvez le constater dans le travail accompli par le Parlement et les forces politiques qui y sont représentées. Vous pouvez le constater dans le dynamisme de la société civile.

Le second avantage est lié au fait que l’Iraq est plein de gens instruits prêts à travailler pour l’avenir du pays. Et je crois que véritablement que c’est un atout majeur. Je voudrais ajouter aussi que nous bénéficions de l’appui croissant de la communauté internationale, peut-être en raison de la perception que nous pouvons mieux faire en Iraq que dans d’autres régions du monde ou zones du Moyen-Orient.

Je crois par conséquent que le pays a des

avantages. Au final, ce qui va contribuer à les mettre en avant est aussi son fort potentiel économique. Il ne faut pas oublier que, si l’Iraq est à court de financement, à court d’argent et à court de recettes en raison des faibles prix du pétrole, de la lutte contre l’EIIL et le terrorisme en général, et de la crise humanitaire, il s’agit potentiellement d’un pays plutôt riche. C’est également un avantage sur lequel les Iraquiens peuvent compter.

Centre d’actualités de l’ONU : Quel est l’impact de la présence de l’EIIL sur les efforts déployés par l’ONU en Iraq ?

Jan Kubis : L’EIIL a un impact majeur, si vous prenez en compte le fait que la priorité de la communauté internationale est de lutter contre cette manifestation odieuse de terrorisme international et que la coalition anti-Daech soutient activement le gouvernement de l’Iraq et d’autres éléments qui se joignent à la lutte contre Daech. Tout cela a déclenché une vague de personnes déplacées, ce qui pèse lourdement sur la situation dans le pays et le travail des Nations Unies. Daech est synonyme de violations odieuses des droits de l’homme et des droits des minorités... ethniques, religieuses, etc ... et il s’agit d’un domaine de travail important pour nous. Le groupe menace l’unité et la stabilité future du pays, de la région et même du monde.

Centre d’actualités de l’ONU : Que fait la communauté internationale pour lutter contre l’EIIL ? Montre-t-elle des signes de fatigue face à la longévité de la crise iraquienne ?

Jan Kubis : Oui et non. Il n’y a certainement aucun signe de fatigue en ce qui concerne la lutte contre Daech, cette manifestation de terrorisme international de plus en plus considérée comme une menace mondiale. Je crois même que nous allons assister à de plus en plus d’actions déterminées et efficaces menées par les acteurs régionaux et internationaux contre Daech.

Dans le même temps, il y a beaucoup d’autres crises mondiales dans et en dehors de la région. Il y a des situations qui nécessitent un engagement fort de la communauté internationale. Il y a des catastrophes humanitaires, non seulement en Iraq, mais aussi dans beaucoup d’autres zones de la région et du monde. Et cela signifie que les donateurs ont parfois tendance à se focaliser sur les crises émergentes et, en quelque sorte, à consacrer une moindre attention aux crises plus anciennes. C’est un phénomène que l’on désigne parfois sous le nom de « fatigue des donateurs » ou qui est parfois simplement appelé « priorisation », mais il pèse sur la situation en Iraq.

Voilà pourquoi, l’une de nos tâches principales est de travailler avec les membres de la communauté internationale et de leur dire : « Gardez le cap ! Continuez à soutenir l’Iraq ! ». Par exemple, les pays européens éprouvent en ce moment des difficultés avec les migrants qui tentent de venir sur le continent. Ils parlent de prendre le mal par la racine. Que pourrait-il y avoir de plus efficace que d’empêcher des vagues migratoires venues de l’Iraq en soutenant les personnes déplacées qui souhaitent rester au sein du pays et retourner dans leurs foyers ? Même si cela signifie donner des centaines de millions de dollars dans le pays cette année et l’an prochain pour y parvenir...

Centre d’actualités de l’ONU : Avant d’être déployé en Iraq, vous étiez le principal représentant de l’ONU en Afghanistan. Y a-t-il des similitudes entre ces deux expériences ?

Jan Kubis : Il y a beaucoup de ressemblances, mais je dirais qu’elles sont plus superficielles qu’autre chose. Je crois que chaque situation est différente et très spécifique. J’essaie de ne pas appliquer de manière automatique l’expérience acquise lors d’une situation antérieure à une situation nouvelle, mais il est également vrai que certains éléments de la méthodologie et de l’approche sont applicables. Par conséquent, je tente également de mettre à profits mes expériences passées en situation de conflit.

Centre d’actualités de l’ONU : Avez-vous dû procéder à des ajustements personnels pour vous adapter à cette nouvelle situation à votre arrivée en Iraq ?

Ján Kubiš : Tout d’abord, comme à chaque fois, l’ajustement principal est la vie de famille. C’est bien normal cependant, car il s’agit d’une mission où la famille n’est pas autorisée. Ensuite, je suis en train de me familiariser rapidement – aussi rapidement que possible – avec les  réalités locales. Etant donné que j’ai suivi l’évolution de la situation en Iraq et au Moyen-Orient au cours des deux, voire trois dernières décennies, je n’ai pas complètement été pris au dépourvu face à la réalité du terrain et je m’étais de plus préparé avant de me rendre en Iraq. Malgré tout, je suis toujours en période d’apprentissage.

Centre d’actualités de l’ONU : Entre vos déploiements au Tadjikistan, en Afghanistan et en Iraq, qu’est-ce qui vous pousse à partir vers des destinations aux conditions de travail réputées difficiles ?

Jan Kubis : Les gens ! Parce que les gens, malheureusement, sont ceux qui font les frais des faux pas, des erreurs, des idées fausses et des méfaits des politiciens. Et ils en font les frais, malheureusement parfois, au prix de leur vie et de leur bien-être. C’est l’une des principales raisons qui m’a toujours poussé à aider les gens en prenant part à différentes situations de conflit. Bien sûr, il est préférable de prévenir les conflits, et pendant une grande partie de ma vie, c’est ce que j’ai fait. Mais si le conflit existe déjà, alors il faut tenter de l’atténuer, voire de le résoudre. Aider les gens est quelque chose d’important dans ma vie.

Centre d’actualités de l’ONU : Vous avez vécu dans un complexe sécurisé de l’ONU à Kaboul et c’est à nouveau le cas à Bagdad. Pouvez-vous décrire cette expérience et parler de ce que l’on peut faire pour se divertir l’esprit au quotidien dans de telles conditions de travail ?

Jan Kubis : Pour moi, cela ne fait presque aucune différence parce que mes journées de travail sont plutôt longues, donc je ne ressens aucune pression particulière. C’est plus pour mes collègues que c’est difficile. Ils – et moi aussi dans une certaine mesure – ont besoin de temps à autres de maintenir une certaine distance entre le lieu de travail et la sphère personnelle. Cela est très difficile à faire dans un complexe comme celui de Bagdad. Cela crée des problèmes, voire des tensions. Alors oui, c’est un environnement difficile. Ma recette personnelle est de travailler, mais vous ne pouvez pas le faire indéfiniment. Il faut donc parfois réaliser d’autres activités et, éventuellement, avoir la possibilité de rendre visite à sa famille, de changer d’environnement pendant plusieurs jours d’affilée, puis de revenir dans cet environnement artificiel au sein duquel nous vivons et travaillons.



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