Entretien avec Peter Graaff, chef par intérim de la Mission des Nations Unies pour l’action d’urgence contre Ebola (MINUAUCE)

Peter Jan Graaff, Représentant spécial par intérim et Chef par intérim de la Mission des Nations Unies pour l’action d’urgence contre Ebola. Photo ONU/Loey Felipe

2 juin 2015 – Peter Jan Graaff, des Pays-Bas, est le Représentant spécial par intérim et Chef par intérim de la Mission des Nations Unies pour l’action d’urgence contre Ebola (MINUAUCE). A ce titre, M. Graaff travaille en étroite collaboration avec l’Envoyé spécial sur le virus Ebola, le Dr David Nabarro, et avec les gouvernements d’Afrique de l’Ouest, la région la plus touchée par cette épidémie.

Avant de prendre son poste actuel, M. Graaff a servi comme responsable chargé d’Ebola pour le Libéria depuis octobre 2014. Il a une vaste expérience des questions de santé mondiale ainsi que des affaires internationales, ayant servi au sein de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) dans un certain nombre de pays d’Afrique, en Afghanistan et en Haïti. Il a également dirigé l’équipe des affaires civiles et du développement de la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA).

M. Graff a rencontré le Centre d’actualités de l’ONU avec qui il a dJe ne serai pas capable d’oublier les images de personnes qui mouraient dans la rue, le bruit des sirènes, des choses comme ça...iscuté de l’épidémie d’Ebola et des efforts de l’ONU pour aider au relèvement des pays frappés par cette épidémie qui a affecté plus de 27.000 personnes et tué plus de 11.000 d’entre elles, principalement en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone.

Centre d’actualités de l’ONU : Dans quelle mesure sommes-nous dans la ’dernière ligne droite’ en ce qui concerne la lutte contre l’épidémie en Afrique de l’Ouest?

Peter Graaff : Nous sommes au début de la dernière ligne droite. Nous avons réussi à tuer dans l’œuf l’épidémie au Mali. Le Libéria s’est déclaré exempt de la transmission d’Ebola, ou plus précisément l’Organisation mondiale de la Santé a déclaré le 9 mai que l’épidémie était finie au Libéria. Et la trajectoire générale en Sierra Leone et en Guinée est toujours positive et orientée à la baisse, mais avec des cahots sur la route. Donc, il y a encore beaucoup de travail à faire.

Le personnel de la Mission des Nations Unies au Libéria (MINUL) et de la Mission des Nations Unies pour l’action d’urgence contre Ebola (MINUAUCE) dans un orphelinat pour enfants touchés par le virus Ebola. Photo MINUAUCE/Simon Ruf

Centre d’actualités de l’ONU: La saison des pluies est sur le point d’arriver en Afrique de l’Ouest. Comment cela va affecter la situation?

Peter Graaff : La saison des pluies a en quelque sorte déjà commencé. Et cela affecte les opérations en termes de logistique, cela rend le déplacement des personnes et des marchandises plus difficile. Par conséquent, le Programme alimentaire mondial (PAM) s’est efforcé de pré-positionner des fournitures. Bien que cette saison des pluies ne semble pas avoir un effet direct sur le virus Ebola lui-même, cela crée des problèmes, car cela provoquera d’autres maladies comme le paludisme dont les symptômes sont similaires à ceux d’Ebola.

Donc, en ce sens, cela rend les choses plus compliquées parce que pour le moment, les gens présentant ces symptômes doivent être traités comme s’ils étaient potentiellement des patients affectés par Ebola et ils doivent donc être testés. Cela veut dire que nous allons voir le nombre de personnes testées augmenter de façon spectaculaire dans les prochaines semaines.

Peter Graaff et Cyvette Gibson, maire de Paynesville City, avec une équipe de bénévoles, visitent la communauté de Gobachop Redlight, dans l’agglomération de Monrovia, pour parler aux résidents de la prévention d’Ebola. Photo MINUAUCE/Lisa White

Centre d’actualités de l’ONU : Le virus Ebola va-t-il rester de manière permanente en Afrique de l’Ouest? Existe-t-il un danger réel de le voir à nouveau émerger dans un avenir proche ?

Peter Graaff : Le danger est réel. Ebola est une maladie qui peut survivre en se transmettant entre animaux. Par conséquent, tant qu’il y aura des animaux porteurs de la maladie dans les forêts, Ebola restera dans la région et sera susceptible de se propager à nouveau parmi la population humaine. De fait, nous estimons à 50% la possibilité de voir le virus Ebola émerger à nouveau dans les 12 à 18 prochains mois, comme cela a été le cas [par le passé] en République démocratique du Congo (RDC) et en Ouganda.

Centre d’actualités de l’ONU : Donc, vous devez impérativement éviter de vous montrer trop confiant…

Peter Graaff : Absolument. Et à ce propos, l’objet de la prochaine étape de la riposte [contre Ebola] doit être d’aider les pays à mettre en place un système communautaire de surveillance solide.

Une clinique mobile installée par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et coordonnée par la MINUAUCE fournit des services de santé de base aux résidents du comté de Bomi, au Libéria qui, autrement, seraient incapables d’avoir accès à un établissement de santé. Photo MINUAUCE/Simon Ruf

Centre d’actualités de l’ONU : Quelles sont les grandes leçons à tirer de cette crise pour les pays touchés comme pour la communauté internationale dans son ensemble ?

Peter Graaff : Eh bien, tout d’abord, personne ne peut faire face seul à un problème de cette ampleur. Alors, il n’y a pas de honte à demander de l’aide à vos voisins et à la communauté internationale au sens large. Deuxièmement, le leadership national est extrêmement important. Je pense que cela a été l’un des principaux facteurs de succès au Libéria. Troisièmement, ne pas oublier que les communautés sont à la fois votre principal bénéficiaire mais aussi vos principaux alliés dans tous les pays.

Et je connais la situation au Libéria mieux que dans les deux autres pays, du fait de mon poste précédent, y compris ses communautés auto-organisées qui n’ont pas attendu les gouvernements nationaux et les intervenants internationaux avant de commencer à faire des choses – souvent de très bonnes choses, pas toujours, mais souvent – pour faire face [à l’épidémie].

Centre d’actualités de l’ONU : Vous avez passé beaucoup de temps dans la région. Quelle est l’humeur générale au sein de la population ?

Peter Graaff : Eh bien, cela varie en fonction du pays. Je dirais qu’au Libéria [les gens sont] heureux que le pire soit passé, mais toujours très préoccupés par le fait que le virus puisse revenir ou qu’il va revenir. Les gens sont toujours vigilants ; les gens continuent de se laver les mains. Comme pour la Sierra Leone et la Guinée, il y a un sentiment de frustration. Comme nous l’avons constaté au Libéria il y a quelques mois, un sentiment de frustration, un sentiment qui veut dire : pourquoi tous nos efforts ne portent-ils pas leurs fruits ? Et cela prendra encore un certain temps. Ce que nous devons faire maintenant, c’est de transformer cette frustration en énergie positive afin de franchir la ligne d’arrivée.

Peter Graaff (à gauche) avec le Dr David Nabarro, Envoyé spécial sur le virus Ebola (au centre), et Jim Yong Kim, Président de la Banque mondiale, à Monrovia, au Libéria (décembre 2014). Photo MINUAUCE/Simon Ruf

Centre d’actualité de l’ONU : Vous êtes arrivé en Afrique de l’Ouest au sein de la MINUAUCE directement de l’Afghanistan, où vous étiez auparavant déployé dans le cadre de la mission de l’ONU connue sous le nom de la MANUA [Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan]. Comment avez-vous vécu la transition d’une zone de conflit à une crise sanitaire ?

Peter Graaff : En réalité, entre ces deux expériences, je me suis rendu auprès de l’Organisation mondiale de la Santé [OMS, dont le siège se situe à Genève, en Suisse] pour une période de cinq ou six semaines. J’ai donc quitté l’Afghanistan et rejoint mon ancienne organisation, l’Organisation mondiale de la Santé, puis je suis venu [au Libéria] en tant que représentant du pays pour l’OMS, puis je suis retourné au sein de la MANUA. À bien des égards, ces expériences sont différentes. Il y a des risques dans les deux environnements, mais des risques très différents. Dans les deux environnements, vous devez vous protéger contre ces risques.

Par exemple, en Afghanistan, quand on parle d’équipement de protection individuelle (PPE), on parle de gilets pare-balles et de casques. En Afrique de l’Ouest, on parle de capuches, d’une bonne hygiène et de ne pas serrer de mains. Il y a des risques, mais ce sont des environnements très différents. La capacité de se déplacer librement, au lieu d’être assis dans des véhicules blindés, et de se mêler à la population [en Afrique de l’Ouest] a été absolument merveilleuse. Ce qui est également très différent est que l’Afghanistan – j’aime profondément ce pays – est beau parce que les paysages sont dégagés, il y a des déserts ; quant à l’Afrique de l’Ouest, la jungle est partout et c’est très vert. Par conséquent, [les deux environnements sont] complètement différents à bien des égards.

Centre d’actualité de l’ONU : Vous êtes l’un des hauts fonctionnaires à avoir été déployé le plus longuement au sein de la MINUAUCE. Sur un plan personnel, que gardez-vous de cette expérience ?

Peter Graaff : Ma formation a trait à la santé. Par conséquent, pour quelqu’un qui a une formation en santé publique, être autorisé à travailler dans un environnement où vous pouvez vous appuyer sur ce que vous avez appris il y a 25 ans et devez faire face à une épidémie de grande ampleur est véritablement un privilège. Et donc pour moi, personnellement, cela a été vraiment, vraiment difficile. Je ne pense pas avoir jamais travaillé autant auparavant, surtout dans les premiers jours de septembre et d’octobre [2014]. Je ne serai pas capable d’oublier les images de personnes qui mouraient dans la rue, le bruit des sirènes, des choses comme ça. Mais également l’incroyable résilience et la chaleur des gens avec qui je travaillais, même aux heures les plus sombres ; cela a été, et reste encore aujourd’hui, une expérience incroyable.



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